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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LIVRE 1
LE CAPORAL
CHAPITRE 3
LE RENDEZ-VOUS

Pendant la pause, après avoir reçu sa nourriture, Enzo chercha une place à l'ombre où il puisse manger tranquillement. Il vit Ruggiero, assis sous un grand arbre pour manger. Enzo le regarda et fut tenté d'aller s'asseoir à côté de lui. Puis il pensa que ce serait insolent et il y renonça, à contre cœur.

Mais le jeune homme lui fit un signe accueillant et dit "Tu cherches un coin pour t'asseoir ?".

"Oui."

"Alors viens ici, il y a assez de place pour deux." dit le jeune homme et, en geste d'invitation, il tapait légèrement de la main le sol herbeux.

Enzo sentit un frisson, s'approcha du caporal qui répétait son geste pour lui faire signe de s'asseoir. Le garçon s'assit et sourit pour montrer sa gratitude. Ruggiero répondit par un sourire et pendant quelques secondes ils se regardèrent en silence.

"Tu t'appelle Enzo ?" demanda le jeune homme.

"Oui, Vicenzo Rota, mais tout le mode m'appelle Enzo."

"Tu es un très bon travailleur, en dépit de ton jeune âge." dit le caporal. Enzo ne répondit pas, mais le compliment lui faisait plaisir.

"Quel âge as-tu." lui demanda le jeune homme.

"Dix-sept ans, dix ans de moins que vous."

"Ah, et comment connais-tu mon âge ?"

"Mon père m'a dit que nous étions nés le même mois, mais à dix ans d'intervalle".

"Que fait ton père ?"

"Rien à présent, depuis qu'il est tombé malade. Il était journalier, mais maintenant je prends sa place."

"Et ta mère ?"

"Morte."

"Des frères, des sœurs ?"

"Malheureusement, aucun. Juste mon père et moi, seuls." dit le garçon avec un léger haussement d'épaules.

Un moment, ils mangèrent en silence. Mais Enzo avait l'impression que le jeune homme le regardait. C'était juste une impression parce qu'il n'osait pas le regarder. A nouveau il regarda ses chaussures.

Après un moment il dit : "Vous avez des chaussures neuves aujourd'hui."

"Elles ne sont pas neuves."

"Mais ce ne sont pas les mêmes qu'hier." fit remarquer le garçon.

"C'est vrai, j'ai changé de costume et ces chaussures vont mieux avec celui-ci."

"Vous avez une paire de chaussures pour chacun de vos costumes ?"demanda le garçon, stupéfait.

"Presque. Tu portes parfois des chaussures ?"

"Non... elles sont trop chères et ne sont pas indispensables."

"Tu n'en as jamais porté ?"

"Juste une fois, le jour de ma première communion, Papa me l'a dit. Maman les avait empruntées avec le costume. Je me sentais drôle, comme si j'étais déguisé, avec ces habits qui n'étaient pas à moi. Trop beaux. Mais je ne me souviens pas des chaussures."

"J'aurais aimé te voir dans ce costume." dit le jeune homme avec un large sourire.

"J'avais l'air ridicule." répondit Enzo en secouant la tête.

"Je ne pense pas. Tu es beau garçon et c'est un plaisir de te regarder. Avec de beaux habits tu dois vraiment avoir grande allure."

"Beau garçon, moi ? Comment pouvez-vous dire cela ?"

"Parce que tu l'es."

"Vous êtes le premier à me le dire."

"Je suis certain que ta mère te l'a dit."

"Qui s'en souviendrait ? Et d'ailleurs, le plus sale des porcelets est beau pour la truie" dit Enzo, et le jeune homme rit. Enzo adorait la façon dont Ruggiero riait. Il pensa qu'il devrait le faire rire plus souvent.

Ruggiero dit "La dernière fois, tu t'es comparé à un âne, cette fois, c'est un porcelet... quel animal es-tu vraiment ?"

Cela fit plaisir à Enzo que l'homme se souvienne de leur courte conversation. "Un moineau." répondit-il.

"Un moineau ? Et pourquoi ?"

"Parce qu'il vit de miettes et qu'il est toujours heureux."

"Et toi, tu es heureux ?"

"Oui, plutôt." il aurait aimé ajouter "Et surtout parce que je suis assis à côté de vous" mais il n'osa pas. Il aimait beaucoup rester près de ce jeune homme, beau et élégant. "C'était comment la vie à Palerme." demanda-t-il.

"Libre, pleine de plaisir."

"Je parie que vous préfériez là-bas à ici."

"Et bien, pour certaines choses, peut-être. Mais je ne regrette pas tant d'être ici."

"Vous étiez fiancé, aviez-vous une jeune fille à Palerme ?"

"Non, je ne vais pas avec les filles" répondit le jeune homme, un fin sourire à la bouche.

"Mais vous avez l'âge de fonder une famille" fit remarquer le garçon.

"C'est ce que dit mon père. Et ma mère aussi."

"Et vous ?"

"Je les laisse dire. Pour le moment je ne me sens pas prêt à me laisser passer la bride."

"Mais un jour ou l'autre ..."

"Le plus tard possible" plaisanta Ruggiero, puis il demanda "Et toi, il y a une fille qui te fait les yeux doux ?"

"A moi ? Je suis encore un enfant. Et puis d'après vous qui pourrait me remarquer ? De plus, les filles sont trop ... différentes."

"Ah, je vois."

"Vous aimiez étudier ?" demanda soudain Enzo.

"Oui."

"Je ne sais même pas lire, ni écrire." dit le garçon.

"Tu aurais aimé étudier ?"

"Je ne sais pas. Je ne pense pas, mais je ne sais pas. Il faut avoir une bonne tête pour étudier. Et puis, à quoi cela pourrait-il me servir ? Un journalier n'a rien à faire avec les papiers et les livres" conclu Enzo en haussant les épaules. "Que faisiez vous pendant votre temps libre à Palerme ?"

"J'allais au café avec mes amis, ou au théâtre. Je montais à cheval ou j'allais nager... Et toi, que fais-tu de ton temps libre ?"

"Du temps libre ? Dieu merci j'en ai très peu. Le soir, je passe une heure au belvédère, avec mes copains, avant d'aller au lit."

"Et que faites-vous là-bas ?"

"On passe le temps. On discute un peu, on se moque les uns des autres, mais amicalement, sans méchanceté. Parfois, on reste assis sur le muret en silence, juste pour être ensemble, pour se sentir moins seuls."

"Et de quoi parlez-vous ?"

"Et bien ... de ce qui arrive au village, des filles, de ... tout ce qui nous passe par la tête."

"Tu n'as pas l'air très enthousiaste sur ce qui se passe au belvédère avec tes amis." fit remarquer le jeune homme en souriant.

"C'est qu'il n'y a rien de mieux à faire. Parfois il y un chanteur de ballades qui passe au village, ou le théâtre de marionnettes et alors on s'amuse, mais les autres jours... Mais dites-moi plutôt, vous, que faites-vous de votre temps libre au village ?"

"Je pourrais répondre comme toi : Dieu merci, j'en ai très peu. Mais je le passe à lire ou à me promener à cheval."

"Vous n'avez pas d'amis ici ?"

"Pas de vrais amis, pas encore. Parfois, je vais à Syracuse."

"Vous avez des amis là-bas ?"

"Non, je n'y connais personne. Mais la ville est agréable, même si ce n'est pas Palerme. Je peux m'y amuser un moment quand je me sens trop seul."

"Vous vous sentez seul, vous?" demanda le garçon, étonné, en regardant le visage du jeune homme.

"Oui, pourquoi, ça t'étonne ?"

"Et bien ... je n'aurais pas pensé que vous puissiez vous sentir seul, vous."

"Et pourquoi pas ?"

"Je ne sais pas, mais ... c'est juste que je ne pensait pas que c'était possible. Vous avez l'air serein."

"Je le suis plutôt. J'aime parler avec toi." Qui sait quelles pensées amenaient cette remarque.

Enzo allait répondre que lui aussi aimait beaucoup cela, mais à ce moment le signal de fin de pause retentit et Ruggiero se leva. Le garçon se leva en hâte et après un bref signe de tête pour saluer le caporal, il retourna au travail.

Bien que travaillant avec application, il continuait à penser à la courte conversation qu'il venait d'avoir avec le jeune caporal. Ils étaient si proches qu'il aurait pu le toucher en tendant la main. Ah, si seulement il avait pu tendre la main... mais c'était un rêve interdit. Quoi qu'il en soit, il était heureux que le caporal ait voulu lui parler et surtout de son "j'aime parler avec toi". Ces mots résonnaient encore dans sa tête et lui apportaient de la chaleur et une grande joie.

Ruggiero passa deux fois près du garçon et chaque fois le salua d'un sourire discret. Et quand il paya Enzo, il avait un sourire qui fut un grand plaisir pour le garçon.

A la maison, son père remarqua qu'il était joyeux. "C'était bien aujourd'hui ?" demanda-t-il.

"Le nouveau caporal est gentil." répondit le garçon, jovial.

"Gentil ? Et pourquoi est-il gentil ?"

"Comment ça : pourquoi ?" demanda le garçon en fronçant les sourcils.

"Les caporaux ne sont jamais gentils. Ils ne s'intéressent qu'à ton travail et à ce que tu ne perdes pas de temps."

"Je ne perd pas de temps !"

"Pour eux, tu ne travailles jamais assez. Si tu crois qu'il est gentil, fais attention, tôt ou tard tu seras déçu."

"Ils ne sont pas tous pareils, n'est-ce pas ?" dit le garçon, ennuyé par ce jugement, qu'il trouvait gratuit. Puis il ajouta "Tu ne le connais pas."

"Quand tu en connais un, tu les connais tous. Bien sûr, certains sont pires que d'autres, mais ce sont tous des salauds..."

"Moi je te dis que ce n'est pas un salaud."

"Tu es jeune ..."

"Mais ce n'est pas un salaud." répéta le garçon, entêté, puis il commença à manger, déterminé à ne pas laisser son père avoir le dernier mot sur le sujet. L'homme secoua la tête mais n'insista pas.

Son père descendit à la taverne et Enzo alla au belvédère. Les bavardages et les blagues de ses copains lui semblèrent plus ennuyeuses que jamais. Surtout parce qu'il ne pouvait pas leur parler de Ruggiero comme il l'aurait voulu.

A un moment, Alduzzio lui demanda "Enzo, pendant la pause aujourd'hui, de quoi parlais-tu avec le caporal ?"

"Quoi ? Oh, de rien."

"Tu as passé toute la pause à discuter... et tu dis de rien ?" insista son ami.

"Nous sommes aussi ici pour parler, et de quoi ? de rien..." répondit tranquillement Enzo en espérant que son ami n'insisterait pas.

"Mais, nous parlons des filles, du boulot, de ce qui se passe au village ou des rumeurs qui circulent..."

"C'est ça." dit Enzo.

Ranuccio dit "Vous savez, les gars, je suis allé voir don Rolando. Il a dit qu'il y penserait et me ferait savoir. Il a dit qu'il aurait sans doute besoin d'un garçon pour les travaux durs."

"Ca veut probablement dire non, ne te fais pas d'illusions." dit Alduzzio, sa curiosité détournée.

"Ce n'est pas vrai. Don Rolando n'est pas comme ça. S'il a dit 'sans doute', ça veut dire 'sans doute' et pas 'non'" dit Rosario, puis il ajouta "J'ai travaillé comme journalier pour don Rolando – si c'était 'non' il n'aurait envoyé personne te le dire, il te l'aurait dit lui-même. C'est un vrai homme, pas un faux cul !"

Enzo était soulagé qu'ils aient changé de sujet et aient oublié Ruggiero. "A-t-il déjà acheté l'hôtel à Aci ?" demanda-t-il pour tenter de relancer le sujet.

"Non, pas encore, mais ça semble proche. Il a dit qu'il retournerait à Aci ce matin." répondit Ranuccio.

"Oui, je l'ai vu partir à cheval" dit Martino.

"Eh, Luigi, tu as apporté le cigare et les allumettes ?" demanda Cesare.

"Oui, j'avais presque oublié." répondit le garçon en sortant le cigare.

"Ouais, je parie que tu voulais le fumer tout seul." lança Manuele.

Luigi ricana, mais il alluma le cigare, tira une bouffée, avec une volupté exagérée, puis le passa à Rosario. Dans un silence quasi religieux, les garçons tiraient sur le cigare et le passaient au suivant. Seul Manuele, en avalant la fumée, commença à tousser en faisant de drôles de grimaces. Ses yeux étaient exorbités et tout le monde riait.

Enzo trouva le goût horrible, mais ne dit rien de peur qu'ils ne se moquent de lui, et il passa le cigare à Ranuccio.

Après un moment, le cigare commençait son deuxième tour, mais Manuele le refusa, "Comment peux-tu prétendre que c'est bon ?" demanda-t-il, l'air bizarre.

"Le problème, c'est que tu es encore un enfant." lança Luigi.

"Un enfant, mon cul !"protesta Manuele. "Amène moi ta sœur et tu lui demanderas après si elle pense que je suis un enfant !"

Tout le monde rit, même Luigi qui dit alors "C'est quoi ça, tu t'enflammes tout de suite ?"

"Non, ce qui s'enflamme tout de suite, c'est ma bite !" répondit Manuele.

Ils continuèrent à plaisanter jusqu'à ce que le cigare soit fini.

A un moment, Manuele dit à Alduzzo "Si tu veux essayer ma bite, descends ta culotte, je te la mettrai."

Ce à quoi Alduzzo répondit "Celui qui pourra m'enculer n'est pas encore né !"

Ceasare dit du tac au tac "Aies confiance, il ne va pas tarder à naître !" et tout le monde éclata de rire.

Enzo aussi rit, mais il pensait "qui sait s'il est déjà né, celui qui me prendra un jour ? Ah, si c'était don Ruggiero !" Cette pensée le fit bander. Et il eut hâte de rentrer pour s'abandonner à nouveau dans la paix de son lit à son fantasme érotique.

Quand enfin Rosario annonça qu'il rentrait, Enzo dit au revoir aux autres. Les cloches sonnaient onze heures. Enzo aurait aimé rentrer plus tôt, mais il n'aimait pas être le premier à partir. Il avait donc dû attendre que quelqu'un dise au revoir en premier, après quoi il se sentait libre de partir.

Comme d'habitude son père, qui pouvait dormir tard le matin, n'était pas rentré. Enzo eut envie de monter son matelas sur le toit, pour pouvoir dormir au frais. Il monta l'escalier étroit et étala son matelas sur le sol en essayant d'égaliser le crin végétal qui le remplissait. Il se déshabilla et se lava dans le baquet en essayant comme toujours de ne pas utiliser trop d'eau, juste assez pour rafraîchir son corps. Puis il se coucha et regarda le ciel – on aurait cru un velours noir sur lequel une poignée de diamants avait été dispersée. Il regarda les étoiles et les constellations en se demandant si quelqu'un les avait jamais comptées, si quelqu'un savait combien il y en avait.

Loin dehors, les criquets semblaient accorder leur voix au scintillement des étoiles. Enzo pensa que c'était bon d'être là-haut, et que cela aurait été parfait si Ruggiero y était avec lui. Le garçon était fasciné par le jeune caporal, si différent des autres, par son sourire dévastateur, si discret qu'il aurait toujours eu l'air sous contrôle, s'il n'y avait ce rire clair et ce regard pénétrant.

La légère brise de mer caressait son corps. Enzo se sentait en état de grâce. Est-ce que don Ruggiero le choisirait encore demain ? Possible, puisqu'il était bon travailleur. De plus, il lui semblait que le caporal l'aimait bien. "Si seulement nous ne venions pas de deux mondes différents" pensa le garçon dans un moment de tristesse, "peut-être que nous pourrions devenir amis".

"Amis" – il y avait quelque chose de subjectif dans ce mot. Un mot utilisé abusivement, le plus souvent sans signification réelle. Les connaissances, les potes, les copains, on les appelle tous des amis. Mais l'amitié c'est autre chose. L'amitié, la vraie, c'est se connaître l'un l'autre, c'est la familiarité, les points communs, la fraternité, l'appréciation mutuelle, l'intimité, la confiance, l'affection, la dévotion... c'est se donner à l'autre cœur et âme.

Enzo s'endormait avec toutes ces pensées. Il rêvait que le sourire de Ruggiero pourrait être pour lui. "Si je pouvais avoir son amitié, même une amitié secrète, ce serait vraiment merveilleux" pensait le garçon pendant qu'il sombrait dans un doux sommeil.

Le lendemain matin, les premiers rayons du soleil réveillèrent Enzo. Anxieux mais joyeux, il alla à la place. Cette fois-ci, il fut le premier à arriver. Il s'appuya comme toujours sur le même arbre avec la grâce indolente de son jeune âge, inconsciente de la beauté de sa chair, déjà plus un adolescent mais pas encore au faîte de sa virilité.

D'autres journaliers commençaient à arriver par petits groupes. Chacun avait son endroit préféré et l'occupait s'il n'était pas déjà pris. Les premiers arrivés prenaient bien sûr les places qu'ils pensaient les meilleures et personne ne les leur disputait. Beaucoup préféraient les marches de l'église-mère, dont les portes seraient bientôt ouvertes pour la messe du matin. Mais à l'heure de la messe, tous les caporaux seraient arrivés et auraient fait leur choix. Il en avait toujours été ainsi.

Comme d'habitude, Ruggiero arriva le premier. En passant devant Enzo, il le regarda de ses yeux lumineux et comme les matins précédents, il dit simplement "viens !"

Enzo acquiesça joyeusement. Tandis qu'ils marchaient vers la plantation, il remarqua qu'il portait les mêmes chaussures que la veille, mais un autre pantalon. "Qui sait combien de costumes et de chaussures il a ?" se demandait le garçon. La famille de Ruggiero n'était pas aussi riche que celle du maître, mais ils n'avaient certainement pas de soucis d'argent et le jeune homme s'habillait avec une élégance modérée.

Enzo travailla dur toute la matinée, en attendant la pause avec impatience. Quand enfin retentit le signal, il alla chercher son déjeuner tout en cherchant le caporal, mais il ne le trouva pas. Il alla s'asseoir sous le même arbre que la veille, en espérant que le jeune homme viendrait. Quelque minutes plus tard, Enzo le vit arriver. Il remarqua que Ruggiero le regardait avec son léger sourire habituel. Le jeune homme s'approcha d'Enzo qui remarqua que le pantalon un peu serré suggérait ce qu'il était sensé cacher, entre les jambes du jeune homme. Enzo déglutit, un peu excité.

Ruggiero le salua puis demanda "Je peux m'asseoir ici ?"

"Vous me le demandez?"

"Tu pourrais avoir envie d'être seul." lui répondit le jeune homme, l'air interrogatif.

"Non, au contraire, je serais ravi que vous vous asseyez ici." et il se sentit rougir.

Ruggiero s'assit et se mit à manger. "Moi aussi ça me fait plaisir d'être près de toi. Tu es un bon garçon. C'est un vrai plaisir de rester avec toi. Et puis, tu es si beau" dit Ruggiero sans le regarder et à voix basse.

Enzo le regarda, à la fois surpris et content "Beau ... moi ?"

"Comme un moineau, n'est-ce pas ? Une beauté discrète, mais pas moins attirante" dit le jeune homme, toujours sans le regarder.

Enzo voulait dire que si quelqu'un était vraiment beau, c'était Ruggiero. Il avait ces mots sur le bout de la langue, mais il ne pouvait pas les prononcer. Ils auraient été trop intimes, trop osés s'ils venaient de lui.

"Ca me plairait si nous pouvions devenir amis." dit Ruggiero un peu plus tard.

"Amis..." répéta le garçon, comme un écho. Il sentait son cœur accélérer.

"Se voir aussi en dehors du travail." ajouta le jeune homme.

"Mais, vous, ... vous n'auriez pas honte d'être vu avec moi ?"

"Honte ? Mais pourquoi ?"

"Si j'avais de meilleurs habits... et puis, je suis tellement plus jeune que vous. Et vous êtes un gentilhomme et moi un pauvre diable."

"Et alors ?"

"Mais que diraient les gens ?"

"C'est important pour toi ? Pas pour moi. Et je t'apprendrais à monter à cheval."

"A cheval..." fit Enzo en écho. Il pensait que c'était une drôle de chose à dire quand on parlait de ce que les gens penseraient de la possible amitié entre deux personnes aussi différentes.

"Tu n'as pas envie d'être mon ami ?" demanda Ruggiero en le regardant dans les yeux avec une expression sérieuse et intense.

"Oh, j'aimerais cela, mais ..." répondit le garçon avec émotion.

"Je n'ai pas d'amis ici, et toi ..."

"Si j'avais dix ans de plus..."

"Quelle importance ?"

"Ou si j'étais mieux habillé..."

"Quelle importance ?" insista le jeune homme.

"Et puis .. je ne sais même pas lire et écrire."

Cette dernière réponse fit rire Ruggiero, puis bientôt Enzo aussi . Ils commencèrent à manger sans un mot. Enzo ne savait plus où il en était, cœur et tête paniquaient – Ruggiero voulait être son ami ! C'était comme si ses rêves devenaient réalité et il avait peur d'y croire.

Au signal de fin de pause, Enzo se leva et dit "Il faut que je retourne au travail."

"Et alors ?" demanda Ruggiero en se levant.

"Merci." répondit le garçon.

"Merci ... oui ?" demanda le jeune homme en le regardant dans les yeux.

"Merci." répéta le garçon sans rien ajouter, il prit son panier et se précipita vers les rangées où il travaillait.

Certes, il aurait adoré dire "Oui, merci" mais cela semblait trop beau pour être vrai. Qu'est-ce que quelqu'un comme don Ruggiero pourrait trouver en lui ? Pourquoi lui avait-il ainsi offert son amitié ? Ne pouvait-il pas la lui offrir sans rien dire, juste en continuant à le prendre à part pendant les pauses ? Ils ne pouvait pas répondre oui, mais ne voulait pas répondre non. Que pouvait-il dire ? Etait-il possible que le jeune homme ne comprenne pas cela ?

Il travaillait et essayait de ne pas penser à leur courte conversation, mais en vain. A la fin de la journée. Il arriva à la table du caporal pour toucher sa paie. Il était nerveux. Ruggiero compta son argent, puis, au lieu de pousser les pièces vers lui comme d'habitude, il les présenta à Enzo dans sa main. Enzo hésita un instant puis tendit la main. Ruggiero mit les pièces dans la main du garçon et la caressa de ses doigts. Enzo tremblait un peu. "Est-ce que tu peux m'attendre un petit peu ? Nous pourrons faire un bout de chemin ensemble." dit le jeune homme. Enzo le regarda, surpris, mais acquiesça.

Il sortit de la plantation et s'arrêta au portail, s'appuya contre les colonnes en briques. Ses copains, en sortant, le saluaient au passage.

Martino s'arrêta près de lui "Qu'est-ce que tu fais là, tu attends qui ?" demanda-t-il ?

"Le caporal. Il a dit qu'il devait me parler."

"Ah, vraiment ? Qu'est-ce que c'est, ils veulent faire de toi un permanent ?" demanda son ami avec une jalousie évidente.

"Je ne sais pas, je ne crois pas. Je crois plutôt qu'il n'aime pas ma façon de travailler."

"C'est des conneries, tu es le meilleur, tu ramasses plus d'oranges que nous tous. Tu verras, c'est ce que je crois. Alors bonne chance !" dit son copain en lui faisant au revoir de la main.

Enzo le regarda partir en se demandant ce que son copain aurait dit s'il savait que le caporal lui avait offert son amitié.

Enfin, lorsque le dernier journalier fut parti, Ruggiero arriva, en tenant son cheval par la bride."Allons-y" dit-il simplement Ils marchèrent en silence un moment. "Alors ?" demanda soudain le jeune homme tout en continuant à marcher.

"Alors ..." murmura Enzo, ne sachant pas quoi dire d'autre.

"C'est à cause de tes habits ?" demanda le jeune homme.

"Entre autres." répondit Enzo.

"Je peux t'en trouver de meilleurs".

"Ce serait bizarre, vous ne pensez pas ?"

"Pourquoi ?"

"Et puis, ce n'est pas que ça."

"Notre âge, peut-être ?"

"Oui, un peu tout."

Ils atteignirent le carrefour où ils devaient se séparer. Ruggiero arrêta son cheval et s'assit sur un mur bas. "Viens ici et assieds-toi. Je veux comprendre." dit le jeune homme.

Enzo s'assit à son côté. Les mains posées sur ce mur bas, il balançait doucement les jambes d'avant en arrière. Ruggiero mit sa main sur celle du garçon. Enzo se raidit et arrêta de balancer les jambes, mais il ne retira pas sa main.

"Je veux être ton ami." dit le jeune homme d'un voix basse mais chaude. Le garçon tremblait. "Pas toi ?" lui demanda Ruggiero.

"Oh, si, et comment !" murmura Enzo.

"Vraiment ?" demanda Ruggiero.

"Oui, vraiment." dit le garçon, de plus en plus ému, en fixant le bout de ses pieds.

Sur sa main la main de Ruggiero bougeait, comme une légère caresse. "Amis ... intimes ?" demanda le jeune homme.

"Oui..." le murmure d'Enzo fut presque imperceptible.

"Tu comprends de quoi je parle ?" demanda Ruggiero, ses doigts s'entrelaçaient avec ceux du garçon, il le regardait. Enzo rougit, mais restait silencieux. "Tu comprends ?" insista l'homme, en pressant la main du garçon.

Enzo retira sa main, Ruggiero se raidit et lança un regard tendu au garçon. Lentement, Enzo posa sa main sur la cuisse du jeune homme, puis il la bougea vers le haut, lentement, en remontant jusqu'au renflement entre les jambes il s'arrêta, le couvrant de la main. Puis il leva les yeux pour croiser le regard du jeune homme, et avec un sourire timide mais lumineux, Enzo dit "Oui..." et il caressa l'érection naissante, mais il retira vite la main, rougit et regarda ailleurs.

Enzo sentait son cœur battre si fort qu'il pensait que Ruggiero l'entendait "Enzo..." murmura le jeune homme d'une voix si douce que le garçon se mit à trembler plus fort que s'il avait reçu une caresse intime.

"Oui ?"

"J'ai envie de toi, depuis la première fois que je t'ai vu sur la place."

"Oui... Mais où ? Comment ? Quand ?" demanda Enzo, ému.

"Viens avec moi, maintenant."

"Je ne peux pas, Mon père m'attend."

"Alors après le dîner."

"Si mes amis ne me voient pas au belvédère, ils commenceront à me poser des questions. Vous ne comprenez pas comme c'est difficile ?"

"Si, je comprends, mais ... et après que tu aies vu tes amis ?"

"Mon père trouverait bizarre que je rentre plus tard que d'habitude. Et je dois me lever tôt demain, vous le savez bien."

"S'il te plait..."

"Mais où ?"

"Je sais où, je t'attendrai au carrefour du cimetière, il y a un endroit sûr."

"J'ai un peu peur."

"De moi ?"

"Si quelqu'un nous voyait."

"Pas là-bas. Tu viendras ?"

"Je ne sais pas."

"A quelle heure ?"

"Après la cloche de onze heures... peut-être."

"Pourquoi peut-être, Enzo ? s'il te plait, dis oui."

"J'ai un peu peur, je vous l'ai dit."

"De moi ?"

"Non, pas de vous, mais..."

"S'il te plait... ?" insista le jeune homme en lui caressant la jambe.

Enzo frémit, puis murmura "A onze heures. J'y serai."

"Promis ?"

"Promis !"

"Bien. Maintenant monte sur mon cheval, je te ramène à la maison."

"Non, ce serait bizarre. Mais mon père va me demander pourquoi je rentre si tard, il faut que je trouve une excuse..."

"Dis-lui que tu as dû m'aider, un peu de travail supplémentaire. Tiens, prends ça..." dit le jeune homme en lui tendant quelques pièces.

"Non, pourquoi ça ?" dit le garçon, fier et tendu.

"Pour le travail supplémentaire, pour le justifier, d'accord ?" dit Ruggiero en forçant le garçon à accepter les pièces.

"Ah, d'accord..." dit le garçon, songeur, en acceptant enfin.

Puis il sauta du petit mur et couru vers le village. Mais il s'arrêta après quelques foulées vers le jeune homme, encore debout près de son cheval, et il cria "J'y serai, parole !" puis il repris sa course, léger et leste, vers la maison.


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