Alors qu'ils étaient couchés et s'embrassaient, Enzo se rappelait les mots murmurés par Ruggiero pendant qu'il le prenait. Il se demandait si le jeune homme le pensait vraiment. Il aurait voulu lui poser la question, mais il avait peur que Ruggiero ne réponde oui juste pour lui éviter de se sentir mal. Aussi, en dépit de son grand désir de savoir, il ne dit rien. Il se dit qu'il saurait tôt ou tard si ces mots avaient un sens. Quoi qu'il en soit, les entendre l'avait beaucoup ému.
Ruggiero le caressait doucement, en silence, perdu dans ses pensées. Enzo aurait donné n'importe quoi pour les connaître, ces pensées. Puis il pensa avec regret qu'il devait rentrer. Il se libéra doucement de l'étreinte du jeune homme et ramassa ses habits.
"Il faut que tu partes ?" dit Ruggiero l'air triste.
"Oui, il vaut mieux que je parte maintenant." dit Enzo en commençant à s'habiller.
Ruggiero prit ses habits et se vêtit aussi. Cela lui pris plus de temps qu'au garçon qui n'avait que sa culotte et sa chemise. Enzo s'assit, le regarda et pensa que c'était une honte de cacher un si beau corps sous des habits.
Ruggiero ouvrit la porte. Avant de sortir, il étreignit le garçon, resté à ses côté, frissonnant. Puis le jeune homme prit tendrement le visage d'Enzo entre les mains, comme pour en souligner le contour, le regarda de ses yeux étincelants dans la pénombre et abaissa sa tête vers celle du garçon. Enzo le regardait, fasciné. Même s'il ne devinait pas ce qui allait arriver, il sentit que c'était quelque chose de spécial. Il attendit, tremblant. Les lèvres de Ruggiero se penchèrent, chaudes, douces et délicates, jusqu'à celles d'Enzo. Elles s'écartèrent et commencèrent à téter la lèvre inférieure du garçon. La langue apparut et écarta les lèvres d'Enzo, le garçon frissonna. Il écarta les dents et, instinctivement, sortit la langue, que le jeune homme se mit à téter. Enzo en avait le souffle coupé, ces sensations étaient nouvelles et inconnues, mais elles étaient intenses et merveilleuses.
Il pensa qu'être embrassé de la sorte était aussi sensuel et aussi intime que d'être pris et il se demanda comment ce serait d'être pris et embrassé en même temps.
Il s'agrippa au jeune homme pour ne pas tomber, il sentait ses jambes se dérober. Leurs corps frissonnaient et de nouveau leur excitation monta fortement, et ils le sentaient tous les deux.
"Ramenez-moi dans là haut, s'il vous plait..."
"Il n'est pas tard ?" demanda Ruggiero tout en passant le bras autour de la taille d'Enzo et en le soulevant.
"Ca m'est égal, ramenez-moi en haut et prenez-moi à nouveau."
"Avec joie !" dit Ruggiero et il remonta Enzo à la petite chambre, en le portant serré entre les bras.
Il l'allongea sur les sacs et le dévêtit à nouveau.
"Vous pouvez me prendre et m'embrasser en même temps ?" demanda le garçon, provocateur mais plein d'espoir.
"Oui, bien sûr."
"Alors, faites le." murmura le garçon ému, pendant que Ruggiero, se libérait de ses habits puis montait sur lui.
Quand enfin ils furent rassasiés, le garçon dit, d'une voix tremblante "C'est trop de plaisir que vous me donnez... vous allez me tuer."
"Tu vas me tuer ! Je n'ai jamais ressenti ce que je ressens pour toi, jamais, pour personne."
"Qu'est-ce que vous ressentez pour moi ?" demanda le garçon à voix basse puis il retint sa respiration en attendant la réponse.
"De l'amour..." soupira le jeune homme en regardant avec passion le garçon étendu sous lui.
"De l'amour ?" murmura Enzo.
"Oui."
"Vous ne plaisantez pas ?"
"Plaisanter ? pourquoi je plaisanterais ?"
"Parce que... c'est trop beau pour être vrai." murmura le garçon et des larmes coulaient sur ses joues.
"Pourquoi ces larmes?" demanda le jeune homme en les essuyant des doigts.
"Parce qu'on doit garder ça secret, parce qu'on ne peut pas le vivre au grand jour. Parce que désormais, chaque moment que je passerai loin de vous sera un fardeau. Vous n'auriez pas dû me le dire, cela aurait été mieux."
"Tu es certain ?"
"Non..." gémit le garçon en se pressant contre le jeune homme.
Ruggiero l'embrassa encore et Enzo répondit avec une passion lumineuse.
"Qu'allons-nous faire maintenant ? Ne comprenez-vous pas que s'ils nous voient ensemble ils sauront tout ? Mes yeux ne sauront pas le cacher."
"Et pourtant il le faudra."
"Mais comment ?"
"Je ne veux pas te perdre."
"Moi non plus, vous le savez."
"Alors nous devons cacher notre amour, pour le protéger de tous et de tout."
"Vous en serez capable ?"
"Nous devons le faire." répondit sérieusement le jeune homme.
Quand ils se séparèrent au carrefour, Enzo ressentait presque de la douleur. Il rentra et trouva son père assis devant la porte.
Quand il vit son fils, il se leva et demanda, sans dureté mais clairement inquiet, "Où étais-tu ?"
"Au cimetière." répondit rapidement le garçon qui s'attendait à la question.
"A cette heure ?" lui demanda son père en le regardant dans les yeux.
"A cette heure."
"Pour ta mère ?" demandait l'homme qui essayait de comprendre.
"C'était fermé."
"Bien sûr, à cette heure-ci. Tu ne le savais pas ?" dit son père, puis "Tu es triste ? Elle te manque ?"
"Je ne sais pas." répondit le garçon.
Il se sentait mal de mentir à son père, mais il ne pouvait rien faire d'autre.
"Allons nous coucher maintenant. Tu sais que tu dois te lever tôt demain." dit-il en rentrant.
"Ce n'était pas la peine de m'attendre." dit le garçon devant la porte de sa chambre en se tournant vers son père qui avait la chandelle à la main.
"J'étais inquiet. Quand je rentre, tu es toujours au lit. Tu ne crois pas que ce serait mieux d'aller au cimetière le jour, si tu as envie d'y aller ?"
"C'est possible."
"Bien, alors bonne nuit, Enzo."
"Bonne nuit, papa." dit le garçon en entrant dans sa chambre.
Il s'étendit sur son lit. Il ne trouvait pas le sommeil et pas à cause de la chaleur. Il était bouleversé. Ruggiero lui avait dit qu'il l'aimait, et Enzo savait qu'il ne mentait pas, parce que lui aussi aimait Ruggiero et cela lui faisait voir l'amour de Ruggiero bien mieux qu'aucun mot n'aurait pu. Et cet amour l'effrayait. Et pourtant, tout novice qu'il fut dans les domaines du sexe et de l'amour, il avait su dès le début que ce ne serait pas que du sexe avec le caporal.
S'il était tombé amoureux d'une fille, il aurait pu en parler à son père et de toute façon il n'aurait pas dû garder le secret. Mais il aimait un homme, un mâle, Ruggiero ! Si c'était un de ses copains, quelqu'un de son âge, ce serait sans doute plus simple, mais...
Et ils ne pouvaient même plus se voir la nuit, près du cimetière ; maintenant que son père l'avait vu en revenir, il deviendrait suspicieux si ces visites nocturnes se reproduisaient. Il avait eu de la chance que son père ne doute pas de son explication, qu'il n'ait pas vu dans ses yeux que quelque chose de spécial venait de changer sa vie. C'était sans doute ce qui l'étonnait le plus. Ils devaient protéger leur amour de tous et de tout, avait dit Ruggiero. Y arriveraient-ils ? se demandait le garçon quand enfin ses paupières devenaient lourdes et qu'il s'endormait lentement.
Il passa une nuit agitée, se réveillant souvent et quand il arriva à la place le matin, sa tête était lourde, il se sentait étourdit. Il attendit Ruggiero, son Ruggiero. Quand il le vit arriver, il sentit soudain toutes ses forces revenues, comme s'il avait eu une bonne nuit de repos.
Ruggiero s'arrêta devant lui et dit "Viens". Ses yeux s'éclairèrent un instant comme si le mot supposait quelque chose de complètement différent, puis il reprit son chemin, comme chaque matin, pour choisir les autres journaliers.
Toute la matinée, Enzo se plongea dans le travail, essayant de résister à l'envie constante de chercher des yeux le caporal. Contrairement aux autres matins, Ruggiero ne passa jamais à côté de lui et Enzo pensa que c'était sage. Enfin, la pause du déjeuner arriva.
Dès que Ruggiero s'assit près de lui, Enzo lui raconta la courte conversation avec son père la nuit d'avant. "Et donc je ne pourrai pas venir ce soir." conclut-il.
"Je comprends. Tu me manqueras."
"Vous aussi." dit le garçon sans croiser son regard.
"Mais je veux encore te retrouver."
"Moi aussi, mais nous devons trouver un autre moyen."
"J'y penserai. Mais réfléchis-y toi aussi."
"Ce n'est pas la peine de me le demander."
"Mais pourquoi moi ?" demanda Enzo après un court silence.
"Parce que tu as volé mon cœur et mon âme. Parce que je t'ai attendu pendant des années et des années et qu'enfin je t'ai trouvé. Parce que j'ai besoin de toi." dit le jeune homme d'un trait, la voix basse mais chaleureuse.
"Vous avez besoin de moi ?" murmura le garçon en sentant le plaisir que ces mots lui avait apporté. Puis, le sens pratique, il ajouta "mais nous ne pouvons pas nous voir ce soir."
"C'est triste." répondit Ruggiero.
Le garçon aurait aimé que le jeune homme insiste. Même s'il comprenait que c'était parce qu'il acceptait sa décision, parce qu'il comprenait qu'il valait mieux ne pas s'exposer à des risques qui pouvaient les séparer pour toujours.
"Mais ce soir je penserai à vous." dit Enzo en le regardant.
Ruggiero sourit "Seulement ce soir ?" demanda-t-il d'une voix douce.
"Surtout ce soir parce que je ne pourrai pas vous avoir près de moi comme je le voudrais."
"Mais toi, est-ce que tu m'aimes ?" demanda le jeune homme.
"Vous croyez que je pourrais ne pas vous aimer ?"
"Mais j'aimerais t'entendre le dire."
"Je vous aime, bien sûr !"
Un homme approchait et ils recommencèrent à manger sans se regarder. L'homme dit au caporal que le maître voulait lui parler. Ruggiero se leva, jeta un rapide regard au garçon, et partit. Enzo finit de manger, et sans attendre la fin de la pause, se rendit à l'endroit où il travaillait.
En chemin, un autre journalier lui demanda "Qu'est-ce que vous vous dites, à chaque fois, avec le caporal ?"
Enzo le regarda en fronçant les sourcils et demanda "Pourquoi ?"
"Il vient toujours s'asseoir et manger près de toi. Et vous parlez."
"Peut-être qu'il aime cet arbre."
"Et vous parlez de quoi ?" insistait l'autre.
"Viens t'asseoir sous cet arbre demain, si nous y sommes tous les deux." répondit le garçon en ramassant son panier avant de tourner dans sa rangée d'arbres. La fin de la pause sonna.
Ce soir là, quand Ruggiero le paya, il dit d'un ton calme, "A partir de demain, tu viendras ici directement. Le maître a décidé de t'employer comme régulier."
"Merci." dit le garçon qui exultait, pas seulement parce qu'être employé comme régulier apportait la stabilité économique, mais parce qu'ainsi il était sûr de continuer à voir son caporal chaque jour. Ruggiero continua à payer les autres journaliers et Enzo repartit chez lui, heureux.
Quand il dit à son père qu'il avait été embauché comme régulier, l'homme en fut très content. Pendant le souper, son père était particulièrement bavard et Enzo était ravi de voir comment son père prenait la nouvelle.
"Le caporal... il doit t'avoir recommandé." dit son père à un moment.
"Ca veut dire qu'il est content de mon travail." répondit le garçon sur la défensive.
"Bien sûr, c'est évident. Tu es un bon travailleur. Don Calogero gagne à t'avoir comme régulier. Ce n'est pas de l'aumône qu'il te fait." dit-il avec fierté.
Quand son père partit à la taverne, Enzo se rendit au belvédère, comme d'habitude. Alduzzo avait amené son cousin, qui visitait sa famille. C'était un garçon nerveux, d'allure aimable, et il s'appelait Salvatore. Il venait d'Aci Catena et il avait l'air d'un garçon de la ville. Les autres en bavaient d'admiration. Ils avaient tant de questions pour le nouveau venu qui était d'évidence ravi d'être le centre d'intérêt et Alduzzo était fier d'être son cousin.
Quand dix heures sonnèrent, Ranuccio et Cesare s'en allèrent.
Ils venaient de partir quand Rosario lança adroitement "Depuis quelques temps ils sont comme cul et chemise ces deux là, vous avez remarqué ?"
"Et alors, qu'est-ce que ça fait ? Ils sont cousins et ils habitent l'un à côté de l'autre." dit Martino.
Luigi éclata de rire et demanda à Rosario " cul et chemise, ou bite à cul ? ". Il faisait le geste de baiser avec son doigt.
Tout le monde rit, mais Alduzzo dit "C'est des conneries, Luigi ! Cesare passe son temps à parler des filles."
"Mais tu ne sais pas que c'est plus facile à dire qu'à faire ?" répondit Luigi, espiègle.
Salvatore intervint "Ces deux là se regardait d'une façon... je crois que Luigi pourrait avoir raison !"
"A mon avis, Ranuccio la prend dans le cul et Cesare la lui met." ajouta Rosario.
"Mais même si c'était vrai, qu'est-ce que ça peut vous faire ?" intervint Enzo, tendu.
"Et bien, Ranuccio pourrait bien être pédé... je me l'étais déjà dit." indiqua Manuele.
"Arrêtez vos conneries !" répéta Alduzzo, puis "Comme dit Enzo, ce n'est pas nos affaires."
Salvatore continua "Là où j'habite, il y a un garçon qui aime sucer des bites, de n'importe qui. Et il est très doué. Les pédés sucent bien mieux que les filles."
"Je laisserais bien Ranuccio me sucer la bite !" dit Luigi en riant.
"Vous faites des ragots sur vos copains dans leur dos !" dit Alduzzo, ennuyé.
"Je parierais mes couilles. La prochaine fois j'essaierai de les suivre sans être vu et je vous dirai si j'avais raison ou pas." insista Rosario.
Enzo se sentait de plus en plus tendu – même si les autres ne pouvaient rien soupçonner pour lui, il était mal à l'aise. Mais en même temps, l'idée que deux de ses copains puissent avoir une relation secrète, comme celle de son caporal et lui, était une surprise plaisante. Mais si Rosario les espionnait et les surprenait, que se passerait-il? Il devait s'assurer que Rosario n'y arriverait pas, il devait les avertir. Mais comment ? S'il n'y avait rien entre eux, comment réagiraient-ils à sa mise en garde ? Il ne pouvait pas aller leur dire "Si vous êtes des pédales, faites attention, quelqu'un va vous espionner." Ils seraient certainement furieux contre lui.
Mais s'il y avait vraiment quelque chose, ils le nieraient sans doute, surtout Cesare qui parlait toujours des filles. Il pourrait peut-être essayer d'avertir Ranuccio. Enzo était déchiré, il n'arrivait pas à décider quelle était la meilleure chose à faire, mais il devait faire quelque chose. Il se sentait solidaire de ses deux copains. Et cela lui fit réaliser qu'après tout lui aussi pensait qu'ils baisaient ensemble. Il le croyait ou peut-être il l'espérait.
Ses copains changèrent de sujet, à son grand soulagement. Peu après, il dit au revoir et rentra. En chemin, il eut envie de faire un détour vers chez ses deux copains, mais pour quoi faire ? S'ils se voyaient en secret, qui savait quand et où ils pouvaient se voir? Ils devaient faire très attention. Alors il décida de rentrer à la maison.
Il s'aperçut qu'il n'avait pas dit à ses copains que don Calogero l'avait embauché comme régulier. Il le leur dirait le lendemain, pensa-t-il. Et puis ils le comprendraient quand ils ne le verraient pas à la place demain matin mais qu'ils le trouveraient déjà à l'orangeraie.
Il se coucha en se demandant si Ruggiero pensait à lui. Ils n'avaient fait l'amour que deux fois, mais pour Enzo c'était comme s'ils le faisaient depuis toujours. Et ce soir où ils ne se voyaient pas, il se sentait seul. Il désirait sentir les mains du jeune homme sur son corps, pendant qu'il le déshabillait, sentir son corps fort et chaud chercher le sien, sentir Ruggiero entrer en lui, le combler et le prendre avec une tendresse virile, jusqu'à apaiser en lui la fièvre qui les consumait.
Il se rappelait comment Ruggiero l'avait embrassé la nuit passée, pendant qu'il le prenait, plein de passion. Il se rappelait les mots de ses copains, de Salvatore – les pédés sucent mieux que les femmes... et il pensa que Ruggiero aurait sans doute aimé qu'il le suce et il se promit de le faire la prochaine fois qu'ils feraient l'amour. Qui sait quelle sensation cela lui procurerait d'avoir entre les lèvres le beau membre de l'homme qu'il aimait, se demandait-il et il sourit à l'image plaisante qui se formait dans sa tête.
Bien qu'il soit très excité, Enzo ne se masturba pas cette nuit là. Il se limita à rêver de ce qu'il ferait avec Ruggiero, en projetant l'image de son bien aimé et en prenant la position pour être pénétré, en se voyant s'offrir au jeune homme, en murmurant son nom, plein d'amour.
Puis il s'étendit, se relaxant petit à petit, encore plus épuisé que s'il avait vraiment fait l'amour, jusqu'à ce que le sommeil le submerge et le délecte de ses rêves secrets.
Le lendemain, au travail, il n'eut pas l'occasion de parler seul à seul avec Ruggiero, qui avait dû s'en aller au milieu de la matinée. Alors, pendant la pause du déjeuner, il chercha Ranuccio qui était venu avec les autres journaliers.
Il le trouva assis près de deux autres journaliers. "Tu veux venir manger avec moi ?" proposa Enzo.
Son copain lui demanda "Pourquoi tu ne t'assieds pas avec nous ?"
"Oui ? c'est pareil, mais je..." répondit Enzo, hésitant. Mais heureusement, Ranuccio se leva et le suivit.
Ils allèrent sous l'arbre où il allait d'habitude avec Ruggiero.
"Ranuccio, promets-moi que si je te dis quelque chose, tu ne seras pas fâché contre moi ?"
"Qu'est-ce que c'est, dis-moi ?"
"Tu dois promettre."
"Mais si je ne sais pas quoi, comment puis-je promettre ?" dit le garçon en blaguant, puis en voyant l'expression sérieuse de son ami "D'accord, je promets."
"Tu vois, Ranuccio, parmi nos copains, il y a quelqu'un qui dit qu'entre Cesare et toi il n'y a pas que de l'amitié, comme entre les autres."
"Qu'et-ce que tu veux dire ?" dit le garçon plissant le front.
"Ce n'est pas facile à dire, mais ces derniers temps vous êtes tout le temps ensembles, et..."
"Et alors ?" demanda l'autre, un peu agressif.
"Ce ne sont pas mes affaires, mais je voulais que tu saches que quelqu'un pense mal de vous deux... et qu'il veut vous espionner... Alors j'ai pensé qu'il valait mieux vous avertir, pour que vous soyez prudents..."
"Prudents ? Mais pourquoi ?"
Enzo était mal à l'aise "Ils pourraient mal comprendre et, tu sais, il commencerait à y avoir des ragots et ... Ce ne sont pas mes affaires, mais je n'aimerais pas qu'ils se moquent de vous pour rien, et..."
"Et qui a dit qu'entre mon cousin et moi... qui ?"
"Et bien je ne veux pas rapporter, plus d'un l'a dit..."
"Et tu y as cru ?"
"Non..."
"Alors, pourquoi viens-tu m'avertir ?"
"Et bien, tu vois, j'ai pensé que peut-être vous pourriez faire quelque chose qui aurait l'air comme si..." dit Enzo, embarrassé.
"C'est tout ce que tu voulais me dire ?"
"Oui..."
"Bon, je rejoins les autres." dit le garçon. Il se leva et partit sans un mot de plus.
Enzo le regardait s'éloigner. Ranuccio n'avait ni nié ni confirmé que c'était vrai. Mais Enzo pensait qu'il pouvait y avoir du vrai dans cette rumeur. Il le pensait, ou plutôt il le sentait. A la place de Ranuccio, comment aurait-il réagi ? Bien sûr, il n'aurait rien admis et sans doute n'aurait-il pas nié non plus. Mais c'était certain, il le comprenait bien : Ranuccio ne pouvait pas se douter d'à quel point il pouvait faire confiance à Enzo, c'est pour ça qu'il n'avait rien dit. Oui, Enzo aurait sans doute eu la même réaction.
Mais quel dommage – s'ils avaient tous les deux le même genre de secret à cacher, cela aurait été beau de pouvoir en parler ensemble, librement, comme des amis parlent de leurs aventures, de leurs rêves, de leurs désirs. Avoir quelqu'un à qui on puisse s'ouvrir, ne serait-ce pas merveilleux ? se demandait Enzo avec regret. Mais par ailleurs, il n'avait rien dit à Ranuccio sur Ruggiero et lui, alors comment pouvait-il attendre de son copain, à supposer qu'il y ait vraiment quelque chose, qu'il le lui révèle ?
Il pensait que c'était vraiment dommage. Puis il se dit que le problème n'était pas tellement qu'il ne puisse pas en parler à quelqu'un comme Ranuccio : le vrai problème c'est qu'il ne pouvait en parler à personne, ni à son père, ni à ses copains. Il ne pouvait pas vivre cette relation au jour. Combien d'autres, comme lui, devaient vivre leur amour en secret, dans la peur d'être pris, qu'on se moque d'eux, qu'on les montre du doigt et qu'on les évite comme la peste ? Comme la princesse de Carini que racontaient les chanteurs publics. Mais il ne voulait pas que son amour ait une fin aussi tragique. Ruggiero et lui protégeraient leur amour de tout et de tous, comme avait dit le jeune homme.
L'amour.
Quelques jours plus tôt, c'était juste un mot qui ne le concernait pas, aussi réel que l'Amérique – tout le mode sait qu'elle existe, tout le monde en parle, mais seulement parce qu'ils en ont entendu parler par les gens qui ont eu la chance d'y aller. Oui, il avait trouvé son "Amérique" et il se sentait riche. Mais lui, même s'il savait à présent ce que le mot "amour" signifiait vraiment, il ne pouvait pas en parler, à personne. Mais comment peut-on avoir la fièvre tierce et le cacher à tous ?
Quelques jours passèrent et Enzo ne pouvait parler à Ruggiero que quelques minutes, pendant la pause. Tous deux sentaient le désir de l'autre dans chaque regard, dans chaque geste, mais ils ne savaient pas comment se retrouver. Et ce désir mutuel grandissait de jour en jour. Ruggiero insista pour qu'Enzo retourne le rejoindre au vieux moulin, mais le garçon, de peur que son père ou ses copains ne soupçonnent quelque chose, préférait ne pas prendre le risque, bien que son désir devienne plus fort de jour en jour.
Il ne voulait pas risquer tout leur futur juste pour être une fois de plus ensemble. Même s'il pensait parfois que continuer ainsi, sans pouvoir se rencontrer, n'était pas un futur si merveilleux. Peut-être que si tous deux y pensaient tout le temps, ils finiraient par trouver un moyen de se voir en sécurité, du moins sans risques excessifs.
Le mieux qu'ils purent faire fut lorsque Ruggiero lui demanda de l'aider à ranger quelques caisses dans l'entrepôt. Se retrouvant seuls sans que personne ne puisse les voir, ils s'étreignirent et s'embrassèrent quelques minutes, frottant leurs corps jusqu'à sentir l'érection de l'autre qui montrait l'intensité de leur désir mutuel.
Ruggiero caressait ses fesses, tout en tenant Enzo serré contre lui. Enzo soupira "Vous avez envie de moi ?"
"Bien sûr que j'ai envie de toi. Et toi ?"
"Vous ne le sentez pas ?"
"Tu as encore mal ?"
"Non, c'est fini. Il y a trop longtemps depuis la dernière fois. Quand me prendrez-vous à nouveau ? Quand serai-je votre à nouveau ?"
"Pourquoi ne viens-tu pas au carrefour ce soir ?"
"C'est risqué, vous le savez. Si j'étais une femme, vous m'épouseriez ?"
"Non, tu ne m'intéresserais pas, et tu le sais." répondit le jeune homme avec un sourire doux, tout en caressant l'érection d'Enzo à travers le tissus.
"Mais s'il était possible de se marier avec un autre homme ?" insista le garçon.
"Je t'épouserais dans l'instant."
"Et vous seriez jaloux de moi ?"
"Je le suis déjà."
"Vous n'avez aucune raison, je ne vous tromperai jamais. Mais vous ?"
"Moi non plus, Enzo, parce que je t'aime, tu le sais. Pour moi, toi seul existes maintenant."
"Mais nous n'arriverons jamais à faire l'amour. Si nous vivions ensemble, nous pourrions faire l'amour toutes les nuits." dit le garçon, l'air rêveur.
"Et pas que la nuit..." répondit Ruggiero et il l'embrassa à nouveau, profondément, avant qu'ils ne se séparent pour reprendre leur travail.