Au mois de Septembre, le village préparait le solennel festival des saints patrons du village. Suivant la coutume, le premier dimanche du mois on mettait le nom de tous les garçons de 16 à 20 ans dans une boîte spéciale pour en tirer le nom du "serviteur" qui aurait le privilège de laver les statues des deux saints et de les revêtir de leurs anciens atours pour la procession solennelle.
Quand le chanoine tira de la boîte la petite carte carré et lut le nom, Enzo eut un coup au cœur – il avait été choisi ! Cela voulait dire que toute la semaine il devrait vivre dans le "cellier", un genre de petite chapelle derrière l'abside de l'église, là où les statues seraient installées pour être préparées. Le lit du serviteur serait placé derrière l'autel avec les reliques des deux saints. Chaque jour, trois familles lui apporterait un repas, le matin, à midi et dans la soirée.
Le 19 Septembre, le dernier jour de travail du garçon avant les festivités, Ruggiero donna un paquet à Enzo "C'est un cadeau pour toi – ce sont des habits neufs. Le serviteur doit être bien habillé. Tu dois les porter à partir de demain."
"On ne pourra même pas se voir pendant une semaine entière !" dit tristement le garçon.
"Non, le 23 ce sera le tour de ma famille d'offrire ton souper, et ce sera moi qui te l'apporterai." dit le jeune homme avec un sourire.
"Vous ?" dit le jeune homme, son visage s'éclairait.
"Et nous serons seuls, tu comprends ?" ajouta Ruggiero avec un large sourire.
Enzo était radieux, mais rapidement il refusa encore, "Mais nous ne pouvons pas le faire là-bas, ce serait comme le faire dans l'église."
"Et pourquoi pas ? Qu'est-ce qui ne va pas là-bas ? Nous nous aimons. Et je ne peux pas attendre plus longtemps."
"Moi non plus, mais..."
"Alors tu ne veux plus de moi ?" demanda sérieusement le jeune homme.
"Je... Si je veux de vous, mais..."
"Le faire là-bas sera comme nous marier. Tu ne voudrais pas ça ?"
"Se marier ?"
"Bien sûr, avec les statues de Cosme et de Damien comme témoins. Ce sera comme consacrer notre amour. Alors, dois-je venir ou envoyer quelqu'un d'autre de ma famille ?"
"Je vous attendrai..."
"Et tu seras mien ?"
"Je serai à vous, je compterai les jours..."
Ce soir là, en rentrant, il remarqua que les voisins avaient décoré la porte d'entrée de sa maison avec des guirlandes de fleurs, comme c'était la coutume. Enzo monta sur la terrasse et se lava avec plus de soin que d'habitude. En redescendant dans sa petite chambre, il regarda les habits que Ruggiero lui avait donnés. Il les caressa – ils étaient splendides, faits dans un tissus doux et léger, de facture élégante. Il n'avait jamais rien eu d'aussi élégant et précieux. En souriant, il pensait que les porter serait comme sentir la caresse de son homme sur tout son corps. Et il y avait même des chaussures et des chaussettes.
Pendant qu'il s'endormait, il se rappelait le rendez-vous que leur avait organisé son amant – il avait été incapable de lui dire non, et il était maintenant déchiré entre deux sentiments forts et opposés. D'un côté, l'idée de faire l'amour dans le cellier avec les saints l'effrayait, mais de l'autre côté, il avait hâte de pouvoir à nouveau s'unir avec Ruggiero. Il n'avait pas le concept du sacrilège, trop compliqué pour lui. C'était plutôt la crainte superstitieuse de mélanger le sacré et le profane. Quoi qu'il en soit, ils seraient en sécurité là-bas puisqu'il serait le seul à avoir les clés du cellier. Et la personne qui apportait à manger au serviteur restait pour prier puis pour manger avec lui, ils auraient donc assez de temps. Et puis aussi, il y avait un lit derrière l'autel, alors pour la première fois ils pourraient le faire au lit.
Mais les deux saints, Cosme et Damien, seraient-ils en colère contre lui ? ou au contraire allaient-ils les protéger ? Ruggiero avait l'air sûr de lui, il avait dit que ce serait comme se marier, sauf que quand des personnes se marient à l'église, elles n'y font pas l'amour. Oui, mais le cellier n'est pas l'église. Mais il y a un autel comme celui de l'église, et des bougies et des fleurs... Le faire là-bas lui apporterait-il du bien ou du mal ?
Personne ne mangeait ni ne dormait jamais dans l'église, alors que lui mangerait et dormirait là bas. Pendant une semaine, cet endroit serait comme se maison, donc il pouvait aussi y faire l'amour avec l'homme qu'il aimait. De plus, n'était-ce pas un signe que son nom soit tiré ? Avec ces pensées, la conscience d'Enzo commençait à s'apaiser. Les deux saints devaient savoir que Ruggiero et lui s'aimaient et qu'ils cherchaient un moyen d'être seuls, dans l'intimité, alors...
Et puis, qui sait si les deux saints n'étaient pas des amants eux aussi ? A voir les statues sur la façade, ils avaient vraiment l'air de se regarder comme deux amants. Oui, il devait en être ainsi pensait le garçon en s'endormant, rassuré. Ils allaient les protéger puisque les deux saints l'avaient choisi comme serviteur cette année.
Le lendemain matin, il se leva et mit les beaux habits que Ruggiero lui avait offerts. Pour la première fois il portait des sous-vêtements et il trouva ça agréable. Il se sentait vraiment bien. Dans un moment, on viendrait l'emmener au cellier et il serait officiellement le serviteur des deux saints.
Quand son père le vit, il sourit "Dieu ce que tu es beau dans ces habits ! On te prendrait pour un maître. Toutes les filles n'auront d'yeux que pour toi. Tu as de la chance, mon fils." dit-il l'air satisfait. Enzo lui sourit et s'assit à table pour attendre. "D'habitude les serviteurs font un bon mariage." ajouta son père.
"Mais je ne pense pas vraiment que je me marierai." dit le garçon en pensant à la promesse de Ruggiero.
"Tu dis ça parce que tu es encore jeune."
"Pourquoi ne vous êtes-vous pas remarié, après la mort de maman ?"
"Parce que ... après ta mère, aucune autre femme ne pouvait lui être comparé."
"Vous l'aimez beaucoup ?"
"Nous nous aimions beaucoup tous deux. Elle était unique, ta mère, une sainte."
"Elle vous manque beaucoup ?"
"Comme la terre ferme au naufragé, mon fils!"
Enzo allait dire quelque chose quand ils entendirent le chant des gens qui venaient le chercher. Son père se leva, en regardant vers la porte.
Ils frappèrent à la porte et une voix dit "Vicenzo Rota, les Saints t'ont choisi comme serviteur. Ne les fais pas attendre!"
Son père ouvrit la porte et Enzo se leva. Il sortit et fut immédiatement entouré du groupe de jeunes hommes qui avaient été choisis pour porter sur leurs épaules les palanquins des statues des saints. Le cortège, suivi par les gens qui chantaient les anciennes louanges, se dirigeait vers l'église-mère. Le père du garçon suivait le cortège en souriant avec fierté et satisfaction.
Quand ils arrivèrent devant l'église, le chanoine, entouré des enfants de chœur avec la croix, les bougies et l'encensoir, attendait sur le porche. Enzo monta les escaliers seul et s'agenouilla devant le chanoine. Du coin de l'œil, il repéra Ruggiero dans la foule, il se sentait heureux.
"Vincenzo Rota, es-tu prêt à servir nos saints patrons pour la semaine ?" lui demanda le chanoine.
"Je suis prêt !" répondit le garçon en s'agenouillant.
Alors le chanoine l'arrosa d'eau bénite, puis agita trois fois l'encensoir devant lui, en entonnant le kyrie eleyson et tout le monde sur la place répondit en chœur. Puis le chanoine le fit se lever, prit la grande clé d'un cousin en velours rouge et la tendit au garçon "Voici la clé du cellier. Va servir les Saints et prie pour cette communauté." dit-il.
Puis il guida le garçon le long de la nef centrale, tourna à droite de l'autel principal et entra dans le petit couloir qui menait au cellier. La foule, qui s'était arrêtée dans l'église, entonna les litanies des saints.
En atteignant la porte massive du cellier, Enzo glissa la clé dans la serrure et l'ouvrit. Seuls lui et le chanoine entrèrent. Ils s'agenouillèrent face à l'autel, derrière lequel était le sacellum en bois avec les statues des saints. Après une courte prière, le chanoine lui expliqua à nouveau ses tâches et lui fit répéter les instructions jusqu'à être certain que le garçon avait tout compris et tout retenu. Puis il lui montra comment ouvrir les portes du sacellum, où était le lit et aussi la table pour servir les repas.
"Tu viendras au presbytère pour te laver et pour tes besoins corporels. Maintenant, je vais te laisser. Tu enlèveras tes habits et tu porteras la tunique qui est sur ton lit, et tu la porteras toute la semaine, jusqu'à après la procession. Rappelle toi de mettre de nouvelles chandelles dans les chandeliers chaque matin et de les souffler avant de te coucher."
Quand Enzo fut seul, il prit la clé et ferma la lourde porte en bois, historiée. Il alla vers le lit derrière l'autel, enleva sa veste, son gilet, son pantalon et sa chemise, les mit soigneusement sur le cintre en bois, puis il enfila la tunique de coton blanc avec une ceinture pourpre et s'assit pour attendre. Ce premier jour, des gens allaient venir frapper la lourde porte en le suppliant d'ouvrir le sacellum et de "réveiller" les saints, mais il n'ouvrirait pas la porte et devrait dire à travers elle "Allez en paix ! je vais prier pour vous." Le lendemain, il devrait ouvrir les portes du sacellum et il autoriserait ceux qui venaient frapper à regarder dans le cellier par le judas.
Le chanoine viendrait avec les porteurs des chaises et ils descendraient les deux statues du sacellum pour les poser sur le sol devant l'autel. Le 23, il devrait laver les deux statues avec un petit linge doux trempé dans de l'eau de rose – Saint Cosme le matin et Saint Damien l'après midi. Et le soir, Ruggiero lui apporterait son repas. Et ils seraient seuls. Et, enfin, il pourrait à nouveau se donner à son homme.
Le jour d'après, il devrait mettre les précieux vêtements anciens aux statues puis, le 25, les porteurs reviendraient pour installer solennellement les statues sur le palanquin, pour la procession. Et finalement, le 25, sa réclusion prendrait fin – ils emmèneraient les deux statues dans l'église près la messe solennelle chantée, il y aurait une procession à travers le village et il serait à sa tête.
Après la procession, il devrait dévêtir les deux statues et assister à leur remise en place dans le sacellum. Il fermerait les portes et pourrait remettre ses habits et rentrer chez lui. Le lendemain, il reprendrait son travail. Don Calogero lui avait promis qu'il lui donnerait sa paie normale pour cette semaine et en plus son père allait recevoir des cadeaux des gens du village.
Les gens qui venaient lui apporter les repas devaient d'abord s'agenouiller devant l'autel et demander aux saints de les bénir. Puis ils restaient et lui servaient un repas qu'ils partageaient avec lui. Puis ils s'agenouillaient à nouveau devant l'autel, pour les prières traditionnelles. Enfin, ils prenaient les plats et les restes et partaient.
Tous rivalisaient pour apporter la meilleure nourriture dans les plus beaux plats, et apportaient les meilleurs vins. Enzo n'avait jamais aussi bien mangé – il mangeait calmement, en silence, en savourant tout cela. Ceux qui lui apportaient à manger lui demandaient toujours de prier avec eux pour demander quelque faveur aux deux saints patrons. Avant leur départ, Enzo devait leur donner une bougie de l'autel.
Le jour de laver les statues arriva. Les deux statues, de la taille d'un homme, représentaient sculptés dans le bois les deux jeunes saints ne portant que la courte jupe de la légion. Les deux corps à demi nus, sculptés et peints avec grand réalisme, étaient splendides. Pendant que le garçon enlevait la poussière d'une année avec l'eau de rose, leurs corps luisaient et semblaient encore plus beaux et musclés. La flamme des bougies se reflétait sur les statues et Enzo les trouvait sensuelles. Il les lava soigneusement, sans oublier un pli, avec une attention presque amoureuse. Puis il attendit la soirée avec impatience et trépidation.
Lorsque les cloches de l'église sonnèrent huit heures, un coup se fit entendre sur la porte du cellier.
Comme le voulait le rituel, Enzo répondit "Qui êtes-vous ?" mais avec émotion.
La voix de Ruggiero lui répondit de l'autre côté de la porte avec les mots rituels "Un pauvre pêcheur."
"Que voulez-vous ?" continua le garçon qui frémissait au son de la voix de son homme.
"Ouvrez, s'il vous plait, j'ai apporté votre repas."
"Je n'ai besoin de rien."
"Mais je dois aussi demander une grâce à nos saints."
"Dans ce cas, je vais ouvrir." dit Enzo et il tourna la clé dans la serrure.
Il ouvrit un battant et Ruggiero fut en face de lui, un grand panier dans les mains. Ruggiero entra et Enzo referma la porte. Ruggiero posa le panier sur le sol et prit le garçon dans ses bras, en l'embrassant.
"N'êtes-vous pas venu demander une grâce ?" demanda le garçon à voix basse, excité.
"Oui, que nous puisions nous aimer à jamais, que tu puisses être à moi à jamais et que rien ni personne ne nous sépare jamais !"
"Je prie pour cela depuis que je suis arrivé ici."
"Est-ce que tu me veux en toi ?"
"Oui."
"Alors, emmène moi au lit."
"Venez." dit Enzo en le guidant derrière l'autel.
"Mon Dieu comme j'ai envie de toi, Enzo !"
"Faites-moi vôtre." murmura le garçon pendant que Ruggiero dénouait sa ceinture pourpre.
Le jeune homme le déshabilla, il pliait tout soigneusement et mit la ceinture, la tunique et le chapelet sur l'échelle de bois. Il lui enleva les chaussures puis les chaussettes, puis la veste et enfin les sous vêtements. Pendant ce temps, les yeux de Ruggiero, mais aussi ses mains, caressaient le corps d'Enzo. Le garçon sentait le désir dans ces mains et ces yeux et il frissonnait à la perspective que le jeune homme allait apaiser cette faim en lui.
Enzo était fasciné et émerveillé, comme à la première fois. Il frémit quand le jeune homme le poussa sur le lit et s'allongea sur lui, encore habillé.
"Vous ne voulez pas enlever vos habits ?" demanda-t-il dans un murmure excité.
"Enlève-les moi." le pria Ruggiero avec un sourire tendre.
Les mains tremblantes, Enzo commença à déshabiller le corps qui le dominait, jusqu'à le mettre à nu. Puis il prit le membre raide de Ruggiero dans les mains "Oh, enfin.." soupira-t-il et il se baissa le long de ce corps chaud et frémissant, jusqu'à pouvoir mettre ses lèvres sur le membre rigide.
"Que fais-tu ?" demanda l'homme. Enzo ne répondit pas, mais il fit glisser le sexe entre ses lèvres. "Ah, que fais-tu ?" murmura-t-il encore, mais cela lui plaisait. Le garçon était très excité – il aimait le sentir palpiter, fort et chaud et il sentait l'excitation de son bien aimé augmenter rapidement.
Ruggiero caressait le pli entre ses fesses et titillait d'un doigt le petit trou palpitant. "Tu ne me veux pas là ?" demanda-t-il plein de désir, la voix rauque.
"Oh, si. Enculez-moi, faites-moi vôtre." répondit un Enzo prêt et le jeune homme, incapable de contenir plus longtemps son envie, le pénétra avec une ardeur virile, jusqu'à être entièrement en lui. Il y resta, sans bouger, pendant que ses bras forts serraient Enzo contre lui. Ruggiero l'embrassa.
"Je suis à vous !" murmura Enzo tandis que l'homme reprenait son souffle.
"Je t'ai fait mal ?"
"Oui ... non."
"Veux-tu que je me retire ?"
"Non ! C'est trop beau. Don Ruggiero ?"
"Oui ?"
"C'est comme si nous étions mariés ?"
"Bien sûr, tu es à moi."
"Vous m'aimez bien ?"
"Je ne pourrais pas être plus amoureux de toi."
"Vous m'aimez vraiment ?"
"Plus que ma vie."
"Alors... faites le moi sentir." supplia le garçon.
Ruggiero commença à bouger en lui, tout en le caressant et en l'embrassant. Enzo s'agrippait à lui des bras et des jambes, en s'abandonnant à la merveilleuse sensation que lui donnait son homme, la légère douleur de la pénétration était oubliée, il gémissait doucement à chaque poussée du puissant et passionné jeune homme.
"Je vous aime." murmura le garçon. Les yeux de Ruggiero étaient lumineux. "J'aime vous sentir en moi." ajouta Enzo dans un soupir de satisfaction.
"Et j'aime être en toi."
"Je suis heureux !"
"Tu es à moi, pour toujours." Ruggiero poursuivait ce mouvement de plaisir en lui et, sur tout son corps, ses caresses s'attardaient aux endroits les plus sensibles.
Quand ils s'allongèrent, haletants et satisfaits, Ruggiero lui demanda "J'ai peur de t'avoir fait mal. Tu as mal ?"
"Non, vraiment pas. Juste un peu, au début. Mais c'était tellement bon après... Mais quand pourrons-nous le faire à nouveau ?"
"Je ne sais pas. Mais maintenant il faut manger. Rhabillons-nous."
"Oui, le temps passe trop vite. J'aimerais, un jour, pouvoir dormir avec vous. Non, pas un jour, ... toujours."
"Mais crois-tu que je te laisserais dormir ?" l'air espiègle, le jeune homme lui caressait la nuque.
Enzo eu un soupir de bonheur. Ils s'habillèrent.
Le garçon, contrairement à son habitude, mangea vite. Il voulait avoir le temps pour une autre étreinte.
Ruggiero regardait les deux statues. "Ils sont beaux..." dit-il.
"Pas autant que vous. Et vous, vous êtes de chair et de sang."
"Peu importe, ils sont splendides."
"Vous pensez qu'ils nous protègeront ? Ou seront-ils en colère contre nous ?"
"En colère ? Mais pourquoi ? Tu ne vois pas qu'ils nous sourient ?" dit le jeune homme qui s'approcha pour l'étreindre.
"Peu importe, je suis heureux !" dit le garçon en se lovant entre les bras de son amant. Ruggiero le caressa et l'embrassa encore avant de partir.
Le lendemain, Enzo sortit les vêtements des saints du coffret et se mit à les habiller. De tout son cœur il leur fit la prière de protéger son amour pour Ruggiero, de les protéger et de les bénir tous les deux pour qu'ils puissent se retrouver bientôt et faire l'amour et si possible pour vivre ensemble.
Enfin arriva le 26 Septembre, la procession de saint Cosme et saint Damien. Enfin, Enzo put remettre ses beaux habits et rentrer chez lui. Pendant la procession, il aperçut Ruggiero et ils échangèrent de loin un sourire discret. Mais l'intimité avec son amant manquait déjà à Enzo. A cette époque, il se demandait pourquoi ils étaient tombés amoureux – après tout, ils se connaissaient encore si peu... Si Ruggiero le connaissait mieux, ne serait-il pas déçu ?
A présent ils allaient de nouveau se voir chaque jour. Ils pourraient, de temps à autre, échanger quelques mots, se frotter l'un à l'autre et voler un baiser lorsque personne ne pourrait les voir, sentir en eux le désir monter et se renforcer de jour en jour.
Une fois chez lui, il enleva ses beaux habits, les plia soigneusement et les rangea. Il ne les porterait que le dimanche pour ne pas les user, qu'ils durent plus longtemps. Il remit sa vieille culotte et sa chemise lâche. Son père avait préparé le souper.
"Avec toute la nourriture qu'on m'a offert cette semaine, nous allons bien manger quelques temps." dit son père.
"Oui, bien sûr."
"Ca a été dur cette semaine, d'être enfermé dans le cellier ?"
"Non, pas du tout."
"Le lit était bon ?"
"Oui."
"Tu t'y sentais bien ?"
"Oui." répondit le garçon avec un sourire, se rappelant de quand il l'avait partagé avec Ruggiero pour faire l'amour.
"Le fils de don Matteo, don Ruggiero, est bien aimable." dit son père plus tard.
"Quoi ?" demanda Enzo étonné en regardant son père.
"Oui, il est venu m'offrir un bon panier avec du fromage, du salami et du vin. Et à la taverne cette semaine il m'a offert du vin plusieurs fois. C'est un gentil jeune homme. Et aussi il dit que tu es un très bon travailleur."
"Vraiment ?" demanda le garçon songeur. Puis il demanda "Il va souvent à la taverne ?"
"Non, je ne l'y avais vu que deux ou trois fois. Ces derniers temps il vient plus souvent. Il se réhabitue à notre village, bien sûr. C'est un chic type, il ne se prend pas pour un seigneur, comme d'autre caporaux que je connais."
Enzo acquiesça. Son père changea de sujet. Après le souper, Enzo alla au belvédère. Ses copains l'accueillirent dans un mélange de respect et de moqueries.
"Qu'est-ce que les saints t'ont dit ?"demanda Rosario.
"Que tu ne doit pas aller au bordel si souvent !" répondit Enzo en riant.
"Mais je n'y suis allé qu'une seule fois !" protesta-t-il.
"C'est vrai, une fois de trop !" répondit Enzo et tout le monde rit.
"Et ils t'ont dit quelque chose sur moi ?" demanda Luigi.
"Et comment ! Mais je ne peux pas te le dire, j'aurais trop honte." répondit Enzo joyeux.
Etre le centre de l'attention de ses copains le plongeait dans l'euphorie. Il remarqua que Ranuccio l'observait en silence et se souvint de quand il avait essayé de le mettre en garde. Que pensait-il en ce moment ? Il chercha Cesare : le garçon le regardait tranquillement. Ranuccio lui avait-il répété ce qu'Enzo lui avait dit ? Comme il n'avait pas été là pendant une semaine, il ignorait si quelque chose avait changé. Y avait-il vraiment quelque chose entre eux, ou n'était-ce qu'un ragot des gamins ?
"Quand ils sont venus te chercher, Enzo, tu portais des habits de gentilhomme. Tu les as fait faire quand ? C'était cher ?" lui demanda Alduzzo.
"Non, c'était un cadeau, bien sûr que je n'ai pas de quoi m'offrir de tels habits."
"Une des familles importantes offre souvent un nouveau costume au serviteur des saints, n'est-ce pas ? Moi aussi il y a deux ans la famille de don Alfio m'a offert un costume." dit Luigi.
"Pourquoi tu ne le portes plus ?" demanda Cesare.
"Je le garde pour mon mariage." répondit Luigi.
"Il ne sera pas trop petit ?" demanda Rosario.
"Je ne grandis plus maintenant, alors si je ne grossis pas ... mais ça m'étonnerait. Et puis même, ma mère pourrait le reprendre." répondit Luigi.
Enzo acquiesça, il était heureux que le changement de sujet lui épargne de justifier son splendide costume.
Ranuccio salua et rentra. Cesare resta avec les autres. Puis Manuele aussi partit, alors Enzo dit au revoir et quitta la compagnie. En rentrant chez lui il se dit que finalement il n'y avait peut-être rien entre Cesare et Ranuccio, ou alors, grâce à son intervention, ils avaient décidé de ne plus rentrer ensemble. Il se disait que ce n'était pas ses affaires, mais d'un autre côté il aurait aimé savoir s'il était le seul à avoir une histoire avec un homme. Un jour, Ruggiero lui avait dit qu'il n'était pas certain pour ici, mais que quand il était à Palerme, il avait rencontré plusieurs personnes qui préféraient l'amour entre hommes. Ce n'était pas aussi rare qu'Enzo l'avait cru.
Ruggiero lui avait raconté sa première expérience avec un homme, quand il était au collège à Aci Reale. Un soir, dans une rue près de la mer, il avait été approché par un jeune officier. Au début, ils avaient juste bavardé et commencé à se trouver sympathiques. Puis ils allèrent nager ensembles, nus comme c'était habituel entre hommes. Revenus sur la côte, en attendant que le soleil ne les sèche, ils s'étaient mis à jouer comme des gamins et s'étaient mis à bander. Le jeune officier le serra fort, se frotta contre son corps et dit qu'il voulait lui faire l'amour. Il se dit qu'il pouvait bien essayer ... et l'expérience lui plut beaucoup.
Parfois, Enzo se sentait jaloux des nombreuses aventures que son Ruggiero semblait avoir eu, mais alors il se disait qu'il n'avait aucune raison d'être jaloux, puisque c'était du passé. Maintenant le jeune homme jurait qu'il comptait lui être fidèle parce qu'il l'aimait. Lorsque Ruggiero lui chuchotait "Je t'aime", Enzo sentait un plaisir doux le parcourir, c'était intense. Parfois, il répondait "Moi aussi", mais souvent il ne disait rien, se réjouissant égoïstement du bonheur que ces mots lui procuraient. Peu importe, pensait-il, Ruggiero savait certainement lire son amour dans ses yeux.
Qui sait comment deux êtres tombent amoureux ? Quelqu'un qu'on n'a jamais connu, ou qui n'était qu'un parmi beaucoup, pouvait soudain devenir le seul, le plus important, l'indispensable de votre vie. Soudain, tout avait changé, comme par magie. D'ailleurs, les magiciens vendent des filtres d'amour. Mais Enzo et Ruggiero n'en avaient aucun besoin.
Dans son propre lit, il se souvenait de quand ils s'étaient aimés dans le lit derrière l'autel du cellier. C'était merveilleux, et s'être aimés là-bas consacrait leur amour. Des odeurs puissantes, les fleurs qui remplissaient le cellier, le bois ancien, la cire et l'encens, ajoutaient à l'ivresse de leur désir. La lumière des bougies léchait leurs corps et se reflétait dans leurs yeux. Lorsque plus tard Enzo donna la bougie à Ruggiero, son amant lui dit qu'il la garderait toujours, en souvenir de ce moment unique.
"Cosme et Damien, témoins de notre amour, protégez-le à jamais." pria le garçon de tout son cœur.