"Enzo viens m'aider." dit Ruggiero avec un sourire qui lui fit penser qu'il avait trouvé le moyen de s'isoler avec lui. Enzo posa son panier et le suivit.
Ils entrèrent dans l'entrepôt où deux hommes déplaçaient des caisses. Enzo était un peu déçu qu'ils ne soient pas seuls. Mais Ruggiero prit une pelle et une pioche dans la resserre, les tendit au garçon et ressortit.
"Où allons-nous ?"
"Il faut réparer l'écluse du Cardello" dit le jeune homme.
"Mais on ne pourra rien faire là-bas, on nous verrait." dit le garçon.
"Ah, tu pensais à ça ?" dit le jeune homme avec humour.
"Pourquoi, pas vous ?" rétorqua le garçon, maussade.
Ruggiero rit et dit à vois basse "Peut-être bien que j'y ai trop pensé !"
"Trop ?" demanda le garçon, avec un regard perplexe.
"Et oui, je devrais penser plus au travail, puisque c'est pour ça que don Calogero me paie. Mais depuis que je t'ai rencontré, j'en suis incapable."
"Si seulement nous pouvions rester ensemble... j'aimerais m'endormir entre vos bras, et me réveiller à côté de vous." dit Enzo avec un regard qui émut le jeune homme.
"Tu ne sais pas que je partage ce rêve ?"
"Et ça doit rester un rêve ?" demanda tristement Enzo.
"J'espère que non." répondit Ruggiero à voix basse
Ils se mirent à réparer l'écluse. Ils travaillaient dur, mais de temps en temps ils se regardaient et souriaient. Quelqu'un leur apporta le déjeuner. Seuls à nouveau, ils trouvèrent un coin à l'ombre et s'y assirent.
"Est-ce que vous me regardez ?" demanda Enzo avec un sourire.
"Je ne me lasserai jamais de te regarder."
"Et vous pensez quoi ?"
"Que je voudrais te déshabiller, tout de suite."
"Et après ?"
"Et te caresser, et t'embrasser."
"Et après ?"
"Et te faire sentir combien j'ai envie de toi."
"Et comment ?"
"En te faisant l'amour..."
"Vous aimez mon cul ?"
"Bien sûr, j'aime tout en toi, et pas seulement ton beau petit cul." répondit le jeune homme en lui caressant la main.
"Mais après, comment pourrons-nous jamais rester ensemble, vous et moi ?"
"Peut-être trouverons-nous un moyen?"
"Je ne parlais pas de ça. Même si on trouvait un moyen, vous appartenez à une famille importante, et je ne suis qu'un pauvre diable. Je pourrais peut-être être votre serviteur, mais nous ne serions pas ensembles. Nous pourrions peu-être faire l'amour plus souvent – et j'adorerais ça – mais nous ne pourrions pas, que sais-je... nous ne pourrions pas nous promener ensemble."
"Je vois ce que tu veux dire, mais je ne suis pas d'accord."
"Allons, ne rêvez pas. En voyant quelqu'un comme vous avec quelqu'un comme moi, vous ne pensez pas que les gens comprendraient qu'il y a quelque chose... de particulier entre nous ?"
"Peut-être."
"Non, pas peut-être. Par exemple, parmi les garçons du village, j'ai deux copains qui sont cousins, ils habitent près l'un de l'autre. Les autres, en les voyant toujours rentrer chez eux ensemble, se sont mis à penser qu'ils devaient coucher ensemble, qu'ils pouvaient être pédés, qu'ils devaient l'être. Imaginez qu'ils nous voient ensemble : la différence d'âge, de niveau social et vraiment proches. Non, c'est un beau rêve, mais un rêve impossible."
Ruggiero le regarda longtemps. Il aurait aimé lui dire que cela ne se passait pas comme ça, mais il savait que si. Pourtant, il ne voulait pas laisser tomber, il ne pouvait renoncer au rêve d'avoir le garçon avec lui.
"Pour l'instant, nous devons nous cacher. Mais j'espère que ce ne sera pas toujours le cas. On pourrait trouver une solution, pas vrai ?"
"Je ne suis qu'un gamin, mais si vous croyez vraiment ça, je me demande lequel d'entre nous est le plus gamin. Ou est-ce que vous ne dites cela que par peur de me perdre ? de me décevoir ?"
"Non, il faut que tu crois en mon honnêteté envers toi."
"Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je sais que vous ne vous moquez pas de moi. Mais peut-être serez vous première personne que vous décevrez. Pour vous, qui n'avez jamais manqué d'argent, la vie doit paraître facile. Mais il n'en est rien, croyez-moi. Si j'avais été une fille ça aurait été très difficile ... alors un garçon..."
"Et alors ? il ne faut plus y penser ? Il faut baisser les bras ?"
"Je n'ai pas dit ça ! Et puis je ne me crois pas capable de renoncer à vous désormais. Et vous ?"
"Non. Jamais !"
"Je voulais juste dire que nous ne devions pas nous bercer d'illusion. Nous devons profiter des quelques occasions possibles. Mais elles seront très rares. Et nous devons faire attention si nous ne voulons pas qu'elles disparaissent tout à fait."
Ruggiero, la tête baissée, réfléchissait.
"Vous m'en voulez de ce que j'ai dit. " remarqua le garçon à mi-voix.
"Non, pas du tout. Mais je voudrais pouvoir te dire que tu as tort."
"Comme ça me plairait, mon dieu comme j'en ai envie." dit le garçon avec toute la tendresse de sa passion. Son regard montrait au jeune homme son amour et sa tristesse.
Ruggiero, essaya par un sourire d'apaiser la douleur que dégageait ces mots. La chaleur de son regard réchauffa Enzo, qui en fut reconnaissant à son amant.
"Il vaudrait mieux nous remettre au travail, non ?" dit-il en se levant.
Ruggiero le tira par le poignet en lui faisant perdre l'équilibre, et le garçon, dans une drôle de pirouette, tomba sur le jeune homme. Il se releva d'un saut, électrique.
"Que faites-vous ! On peut nous voir !"
"Désolé, je n'ai pas fait exprès. Mais je voudrais tant te serrer !"
"Et moi être entre vos bras ... Mais nous ferions mieux de reprendre le travail et de changer de sujet, sinon on prendra vraiment des risques." dit-il en rougissant.
Ils se remirent au travail, mais ils continuaient à se regarder. Enzo était heureux de la présence du jeune homme près de lui, c'était un moment précieux. Ruggiero s'était mis torse nu et, de temps en temps, il essuyait sa transpiration avec un linge attaché à sa ceinture. Le garçon admirait ces muscles solides, que le travail faisait jouer. Il sentit un plaisir puissant en se rappelant avoir admiré le jeu de ces mêmes muscles pendant que le jeune homme le prenait. Il se répétait qu'il ne devait pas regarder, qu'il allait mettre le feu à son désir – mais détourner le regard était au dessus de ses forces, tant était forte l'attraction de ce corps viril sur lui.
Il se demanda si la beauté qu'il voyait en Ruggerio était visible de tous ou si lui seul pouvait la voir. "Me paraît-il beau parce que je le connais, parce que nous faisons l'amour, parce que je l'aime ? La beauté n'existe-t-elle que dans les yeux de celui qui regarde ?" Enzo ne savait pas que les grands philosophes se posaient la question depuis la nuit des temps. Il était perdu dans cette réflexion tout en continuant à travailler. Il pensa qu'il ne se trouvait pas beau, mais que Ruggiero le lui avait répété souvent, et il était sincère, sûr de lui. Il en conclut que la beauté n'était visible que par certains yeux. Elle n'est pas tant dans la personne qu'on regarde, mais en celui qui regarde.
Et pourtant, certaines choses, ou personnes, sont vues belles par tout le monde, du moins par beaucoup de monde, alors que d'autres ne le sont que par très peu. De toute façon, il n'y a pas une mère ou un père qui ne trouve beau son enfant, même si les autres le trouvent laid. Alors, qu'est-ce qui est vraiment beau et qu'est-ce qui ne l'est pas ?
"A quoi penses-tu ?" demanda Ruggiero en le voyant perdu dans ses pensées.
"A rien." coupa le garçon, un peu honteux de ces pensées qu'il trouvait bête.
"Allez, dis-moi à quoi tu pensais." insista le jeune homme avec un sourire gentil.
"Je me demandais ce qui est beau."
"Que veux-tu dire ?"
"Vous avez fait des études, vous savez peut-être s'il y a quelque chose qui est beau pour tout le monde, et pas seulement pour quelques uns. Je ne trouve pas les bons mots, mais est-ce qu'il y a quelque chose de beau pour tous parce que c'est vraiment beau pour chacun ?"
"Tu veux dire est-ce que la beauté existe dans l'absolu ?"
"Euh, peut-être."
"Et bien je ne sais pas. C'est comme si tu demandais s'il y a une nourriture que tout le monde trouve bonne. Je ne pense pas. Ca dépend en partie de si on en a l'habitude ou pas, et du goût de chacun."
"Mais le pain, tout le monde aime, non ?"
"Par ici, la plupart, mais pas tout le monde. Il y a des gens qui n'aiment pas, surtout d'autres cultures, pas habitués à manger du pain. Ils pourraient quand même en manger, mais je doute qu'ils trouvent ça si bon. Par exemple, les gens du continent n'aiment pas le pain qu'on fait à Syracuse."
"L'eau, alors ?"
"Nous en avons besoin, mais tout le monde n'aime pas ça. Beaucoup préfèrent le vin, ou autre chose."
"Alors, la beauté n'existe pas ?"
"Pas sous la forme de quelque chose que tout le monde sans exception apprécie. Même les plus célèbres œuvres d'art, il y a des gens pour ne pas les aimer."
"Mais alors, qu'est-ce qui est beau ?"
"Ce qui éveille un sens d'harmonie en nous, je crois. Ce qui est plaisant à voir. Ce qui génère en nous un plaisir."
"Alors c'est pour ça que vous pensez que je suis beau ?"
"Aucun doute. Tu es très beau, pour moi, tu le sais."
"Et peut-être que pour d'autres je suis laid."
"C'est possible, même si j'ai du mal à le croire."
"Parce que vous m'aimez ?"
"Entre autres."
"Mais il pourrait y avoir quelqu'un qu'on trouve beau sans l'aimer pour autant, ou plutôt on peut détester quelqu'un tout en le trouvant beau, non ?"
"Oui et non. Si on trouve l'autre beau, on l'aime au moins en partie. On peut aimer quelque chose chez quelqu'un et détester autre chose en lui."
Le garçon se dit qu'il était revenu à son point de départ – il ne pouvait pas dire ce qui était vraiment beau. "Alors peut-être qu'au lieu de dire que quelque chose est beau, il faudrait dire 'je le trouve beau'."
"Oui, tout à fait. Mais pourquoi ces pensées si abstraites ?"
"Parce que vous êtes tellement beau pour moi." dit-il avec un sourire doux et timide.
Ruggiero sourit "J'espère bien que ce sera toujours le cas."
"Et quand nous faisons l'amour, vous me semblez encore plus beau." dit le garçon l'air rêveur.
Ils terminèrent leur travail puis allèrent ranger les outils dans l'entrepôt, maintenant désert.
Ruggiero emmena le garçon derrière une pile de caisses et l'embrassa. "J'ai envie de toi, Enzo." dit-il d'une voix tremblante.
"Nous ne pouvons pas rester ici trop longtemps, ça serait louche."
"Je sais. Mais encore un baiser, juste un." dit le jeune homme sans le lâcher et leurs bouches se réunirent encore, comme s'ils mouraient de soif.
Le soleil descendait vers l'horizon et, à travers la petite fenêtre haute, un rayon fit briller les yeux de Ruggiero d'une vive lumière. Enzo se sépara de lui dans un soupir.
"Mon Dieu, vous êtes trop beau." murmura-t-il ses yeux rêveurs sur Ruggiero, "Je voudrais vous sentir en moi."
"Viens au carrefour, ce soir..."
"Mais..."
"Ca fait trop longtemps. Et je me languis de toi toute la journée."
"Je sais, je le sens."
"Tu viendras ?"
"Il vaudrait mieux pas, mais..."
"Mais ?"
"Je viendrai." dit le garçon.
Il aurait dû dire non, mais il n'en fut pas capable. Et il était heureux d'avoir été incapable de résister. Il ferait attention, s'assurerait que personne ne le verrait aller à son rendez-vous, mais il avait besoin du jeune homme, au moins autant que Ruggiero de lui. Un besoin qui n'était pas que physique, même s'il avait des manifestations physiques, un besoin qui venait de l'âme et s'exprimait dans le corps. Ame et corps : tout en Enzo désirait tout en Ruggiero, Et quand ils s'unissaient, Enzo se sentait vraiment complet.
Pendant le souper, son père dit qu'il n'avait pas envie de sortir ce soir. Enzo, inquiet, lui demanda s'il se sentait malade.
"Non, c'est juste que je n'ai pas envie."
"Mais qu'allez-vous faire, alors ?"
"Je vais me coucher, que faire d'autre ?"
"Mais vous ne pourrez pas dormir, si vous vous couchez plus tôt que d'habitude." dit Enzo qui s'en faisait vraiment pour son père, mais aussi pour son rendez-vous menacé. Et il ne pourrait pas avertir Ruggiero. "Vous voudriez que je reste vous tenir compagnie?" demanda le garçon en craignant une réponse positive.
"Non, va voir tes copains, ne t'en fais pas pour moi."
"Vous êtes sûr, papa?"
"Oui, ne t'en fais pas, je vais bien."
Enzo lui dit bonsoir et partit au belvédère. Il se demandait ce qu'il ferait pour son rendez-vous avec Ruggiero. Peut-être irait-il au carrefour pour lui dire qu'il ne pouvait pas le suivre et lui expliquer pourquoi. Oui, c'est ça, c'était la meilleure solution.
Au belvédère, il essaya de bavarder et de plaisanter avec ses copains, mais il ne pouvait penser qu'à la déception qu'il lirait dans le regard de son amant.
Cesare dit bonsoir et rentra. Ranuccio restait. Et Enzo eut l'impression que Ranuccio lui lançait quelques regards. Puis Manuele partit, et peu après Enzo aussi. Il partit vers sa maison et, voyant qu'il n'y avait personne en vue, il continua rapidement vers le carrefour où Ruggiero l'attendait déjà.
La main tendue pour le soulever sur la selle, il dit "Viens !"
"Non, je ne peux pas. Mon père n'est pas sorti ce soir et je dois rentrer tôt. Je suis juste venu vous prévenir."
La déception qui se lisait sur le visage de Ruggiero fit mal au garçon. "Mais comment... Je...J'ai envie de toi, Enzo !"
"Moi aussi, croyez-moi, mais ce n'est pas possible ce soir, vous comprenez ?"
Ruggiero descendit de cheval et remarqua la mine triste du garçon. Il lui mit deux doigts sous le menton et lui redressa la tête. "Donne-moi au moins un baiser avant de partir." dit-il, tendre, en approchant ses lèvres.
Ils s'embrassèrent longtemps, puis le garçon recula, "Il faut que j'y aille."
"Déjà ?"
"Oui, sinon ça deviendra trop difficile. Je suis désolé, croyez-moi."
"Oui." dit simplement le jeune homme.
Enzo fit un geste d'adieu et s'éloigna. Puis il revint et dit à mi voix "Je vous aime, ne l'oubliez jamais." et il partit.
Au lieu de rentrer par le chemin normal, de peur que quelqu'un ne le voit rentrer du cimetière, il contourna le village et entra par le nord et non par l'est. Il allait s'engager dans la rue étroite quand il songea à couper à travers les ruines du vieux tremblement de terre. Il les connaissait comme sa poche : enfant il allait souvent y jouer avec ses copains, même si les parents disaient que c'était trop dangereux. Mais tout ce qui pouvait tomber était déjà tombé et, bien que les enfants y jouent souvent, il n'y avait jamais eu d'accident.
Les vieilles pierres semblaient argentées sous la lune. Autour, les grillons cachés dans l'herbe chantaient sans répit. Enzo traversait les ruines distraitement. Vers leur centre, alors qu'il contournait ce qu'ils appelaient "la maison du maure" il entendit comme un soupir et s'arrêta. Il y avait quelqu'un. Il tendit l'oreille et un autre soupir, presque un gémissement, confirma son impression, ça semblait venir de sa droite. Curieux, il contourna en silence le reste du mur et il les vit au clair de lune – Cesare à quatre pattes, la culotte baissée et Ranuccio, culotte ouverte qui se déchaînait vigoureusement sur lui.
Enzo les regardait, figé et fasciné. Il les trouvait beaux. Il discernait leurs profils, leurs visages pleins de plaisir, béats. Cela l'excita et inconsciemment il commença à caresser son érection montante. Ainsi c'était ici qu'ils se rencontraient et, contrairement à ce que soupçonnaient ses copains, c'était le plus jeune qui faisait l'homme. De temps en temps Ranuccio ou Cesare lâchait un soupir, en réprimant un court gémissement de plaisir.
Enzo se secoua – il devait rentrer. Et il sentait que la décence lui interdisait de continuer à regarder, même si la scène était excitante et belle. Il s'éloigna en silence, jusqu'à arriver chez lui. Mais il était heureux de savoir, d'avoir percé le secret de ses amis. Et Ranuccio et Cesare, qu'il aimait déjà, lui semblaient bien plus sympathiques maintenant, ils lui semblaient plus proches, plus semblables à lui-même.
A la maison, il vit que son père dormait déjà, alors, de peur de le réveiller, il ne se lava pas – il le ferait demain matin. Il alla en silence dans sa chambre où, couché dans le noir en pensant à ses deux amis et à son Ruggiero, il se masturba lentement et longtemps, avant de s'endormir.
Le lendemain, dès qu'il vit Ruggiero, il regarda son expression et le trouva aussi serein que d'habitude. Il ne s'en excusa pas moins pour la nuit précédente dès qu'il furent seuls.
Ruggiero lui sourit "C'est des choses qui arrivent. Je suis désolé, bien sûr. Mais ce n'est pas ta faute, n'est-ce pas ? Espérons avoir plus de chance la prochaine fois."
"Peut-être ce soir..." essaya le garçon, plein d'espoir.
"Pas ce soir, je dois souper chez don Calogero et je ne sais pas à quelle heure je pourrai partir." dit le jeune homme.
"Je vois." dit le garçon, déçu.
"Allez, ne fais pas cette tête ! On trouvera bien une autre occasion !" lui dit Ruggiero avec assurance.
"Je l'espère..."
"Mais bien sûr, il faut juste être patients. Allez, fais moi un sourire, Enzo." dit-il, et Enzo sourit.
Mais plusieurs jours passèrent sans qu'ils n'arrivent à se retrouver seuls. Ces jours là, Enzo observait Cesare et Ranuccio. Il avait envie de leur dire qu'il savait et qu'il partageait le même secret, mais il ne trouvait pas le courage de le faire. Cesare, celui qui parlait tout le temps des filles, avait l'air de porter un masque et Enzo ne se sentait pas de soulever ce masque, bien sûr pas devant les autres, mais pas même quand ils étaient seuls.
Il se demandait si ses deux copains s'aimaient comme Ruggiero et lui ou s'ils aimaient juste baiser ensemble. Il était curieux de savoir comment ils avaient compris qu'ils préféraient faire ça entre eux plutôt qu'avec une fille, lequel d'entre eux avait eu le courage d'approcher l'autre. Ce n'était pas de la simple curiosité – il sentait que s'il pouvait parler avec les garçons, il comprendrait mieux sa propre relation avec Ruggiero. Avec les copains, on pouvait sans problème parler de filles, de chattes, de bites et de baiser, de désirer et de tomber amoureux d'une fille, mais quand une relation concernait deux garçons, elle n'était évoquée que par moqueries et sarcasmes, surtout pour celui qui "la prenait dans le cul" ou dans la bouche.
Ils diraient qu'il était une "demi gonzesse" mais sans vouloir dire qu'il était aussi un "demi mec" ce qui lui aurait donné une place entre celle de l'homme supérieur et celle de la femme inférieure, mais il était demi gonzesse et demi ... rien du tout – un niveau encore plus bas que la femme. Autrement dit, il y avait un ordre précis où venait d'abord les hommes, puis les femmes, puis les pédés, près des animaux... En fait, pensa-t-il, la hiérarchie est plus compliquée : les hommes qui vont avec les femmes, les hommes qui baisent les hommes, la leur mettent dans le cul, les femmes, les putains, les hommes qui la prennent dans le cul ou dans la bouche, puis les animaux... Voire encore plus compliqué, puisque Ruggiero avait dit que chez ses amis de Palerme, il y avait aussi ceux qui vont avec des hommes et des femmes, et d'autres qui aiment autant baiser qu'être baisés...
Et pourtant, Enzo ne se sentait pas en bas de la liste, il ne se sentait pas du tout une "demi gonzesse". Il était aussi viril que ses amis, Ruggiero, Cesare et Ranuccio aussi l'étaient tout autant. Qu'avaient donc ses amis de plus que lui ? Ils travaillaient tous aussi dur, avaient les mêmes joies, les mêmes peines, les mêmes forces et les mêmes faiblesses...
Et pourtant, si par exemple ils se rendaient compte pour Ruggiero, il ne pourrait même pas rester caporal, tout le monde le mépriserait trop, des journaliers aux maîtres. Mais ce qu'on fait au lit, quelle importance cela peut-il avoir dans la valeur de l'homme ? Qui donc avait décidé que c'était mal de désirer et d'aimer quelqu'un du même sexe ? En se basant sur quoi ?
Enzo ne pouvait pas répondre à ces questions. Parfois, il en parlait avec Ruggiero – il expliquait qu'il n'en avait pas toujours été ainsi et que dans le passé des rois, des héros et des artistes célèbres avaient aimé quelqu'un de leur sexe, souvent sans problèmes. C'était les prêtres qui disaient que c'était mal, mais tout le monde sait qu'ils font souvent le contraire de ce qu'ils prêchent. Les prêtres disent que le sexe est mal, sale, même entre un homme et une femme, que le pêcher originel est arrivé quand Eve a persuadé Adam de coucher avec elle, sur l'idée du Diable, mais ensuite ils bénissent les couples qui se marient. Et certains prêtres ont même eu une femme avec qui ils couchaient en secret, et ils ne pouvaient pas se marier.
Ce n'était pas que ces pensées occupent souvent l'esprit d'Enzo – c'était un garçon simple qui vivait sa propre réalité sans problèmes excessifs. Il était comme ça et il n'en était ni content ni désolé. Il ne l'avait pas choisi, mais n'avait pas non plus essayé de l'éviter. C'était juste parfois lourd de ne pas pouvoir vivre sa vie sans se cacher, sans craindre d'être pris, comme si Ruggiero et lui étaient des criminels. Il sentait que c'était injuste, mais sachant qu'il ne pouvait rien y faire, il l'acceptait et le supportait avec résignation.
Mais il pensait que si les gens ne voyaient pas les choses comme ça, Ruggiero et lui seraient libres de vivre leur amour sans autant de problèmes, ils pourraient faire l'amour chaque fois qu'ils le voulaient, sans se cacher. Et il en serait de même pour Cesare et Ranuccio, et qui sait combien d'autres.
Un soir, Ranuccio annonça qu'il avait enfin été embauché pour travailler à l'hôtel Stella qui avait ouvert à Aci Reale. Il irait vivre avec d'autres employés dans une chambre au sous sol de l'hôtel et donc il ne reviendrait que rarement au village. Enzo pensa qu'il serait alors pratiquement impossible à son ami et Cesare de se retrouver, de faire l'amour et il se demanda comment ils le supporteraient.
Il observa l'expression de Cesare pendant que Ranuccio, tout ému, disait la nouvelle aux copains – il avait l'air calme et Enzo devina qu'il était sans doute déjà au courant. Ranuccio disait qu'il aurait de beaux uniformes et que son travail serait surtout de porter les bagages des clients et de faire les travaux lourds. Il gagnerait plus qu'en étant journalier. Tous lui posaient des centaines de questions, seuls Enzo et Cesare écoutaient en silence. Enzo observait tranquillement Cesare en essayant de deviner ses émotions.
A un moment, leurs regards se croisèrent et Cesare ébaucha un sourire, discret et calme, pour Enzo et il se dit que son ami devait avoir deviné qu'il savait quelque chose. Enzo lui rendit son sourire et Cesare détourna le regard.
Plus tard, quand Enzo fut certain que les autres ne l'entendraient pas, il dit à Cesare "Tu te sens seul maintenant que ton cousin s'en va ?"
Son ami le regarda un instant, l'étudia, puis répondit "Oui, mais je suis content pour lui."
"Parce que tu l'aimes." dit Enzo, puis il se demanda s'il en avait trop dit.
"Bien sûr." répondit calmement Cesare, mais il se rapprocha des autres garçons, comme pour couper court à cette conversation qui devenait trop intime et trop explicite.