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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LIVRE 1
LE CAPORAL
CHAPITRE 8
CRAINTES ET ESPOIRS

Le père d'Enzo recommença à aller à la taverne et Enzo put s'arranger pour deux ou trois de leurs rendez-vous secrets au vieux moulin.

Son amitié avec Cesare s'était renforcée, mais aucun des deux n'avait fait la moindre tentative d'évoquer leur vie sexuelle. Enzo avait l'impression que son ami faisait des allusions et comprenait, mais qu'il attendait qu'il fasse le premier pas pour lancer le sujet. Plusieurs fois, il pensa le faire, mais il reculait toujours au dernier moment. Pas par manque de courage, le problème c'est qu'il ne savait pas comment aborder le sujet. Et après tout, ce n'était pas si important que cela.

Un soir, de retour du belvédère, Enzo monta se laver sur la terrasse puis redescendit se coucher. Les nuits n'étaient plus si chaudes, et comme il ne voulait pas déjà prendre une couverture, il dormait habillé. Il allait s'endormir quand il entendit la porte s'ouvrir. Il pensa que son père rentrait.

Mais il entendit une voix qui n'était pas celle de son père chuchoter "Où est votre chambre ?"

"C'est là...mais je peux y arriver tout seul, merci..." répondit la voix de son père.

Enzo se leva, curieux et l'autre voix disait "Non, vous n'y arriverez pas tout seul. Venez." Et ce fut comme une flèche dans le cœur, Enzo avait reconnu cette voix. Il ouvrit sa porte et vit Ruggiero qui tenait son père sous les bras et le guidait vers sa chambre.

Le jeune homme, en entendant la porte d'Enzo, se retourna et dit "Il a un peu trop bu ce soir, lors je l'ai raccompagné..."

"Attendez, je vais allumer la lanterne" dit-il, ému.

Puis, la lanterne à la main, Enzo ouvrit la chambre de son père et Ruggiero guida l'homme dans sa chambre. Enzo posa la lanterne sur la commode et aida le jeune homme à mettre son père au lit.

L'homme regarda son fils l'air honteux et grommela "J'ai trop bu. Heureusement le jeune gentilhomme m'a donné un coup de main. Je n'aurais pas pu rentrer à la maison tout seul."

"Ne vous en faites pas. Dormez maintenant." dit gentiment Enzo.

"Oui..." murmura l'homme et il s'endormi comme une bûche, en ronflant légèrement.

Enzo reprit la lampe puis, en refermant la chambre de son père derrière lui, dit "Merci. Il ne s'était jamais saoulé avant ce soir..."

"Ca pourrait bien être de ma faute. Je lui ai offert un peu de vin et il en avait sans doute déjà pris ..."

Ils allèrent à la cuisine et se regardèrent en silence. Puis Ruggiero demanda, en montrant la chambre d'Enzo "Tu dors là ?"

"Oui."

"Tu ne veux pas me montrer ?" suggéra le jeune homme avec un sourire sensuel.

"Avec mon père à côté ?"

"Il dort, et je ne crois pas qu'un coup de canon le réveillerait. Allons, Enzo, fais moi entrer." insistait-il en prenant le garçon dans les bras.

Le garçon frémit et dit accusateur "Vous l'avez fait boire exprès, pour le ramener ici et ..."

"Non ! je te le jure. Mais quand j'ai vu qu'il était ivre... alors, franchement, j'y ai pensé. Allez, fais moi entrer." insista-t-il encore, en commençant à la caresser intimement.

Enzo prit la lanterne et murmura "Venez..." et tenant le jeune homme par la main, il l'entraîna dans sa petite chambre. Ils se déshabillèrent rapidement et leurs corps pleins de désir se mêlèrent.

Une partie d'Enzo était tout au plaisir de cette union inattendue, mais une autre partie était très tendue, guettant le moindre bruit, craignant que son père ne se réveille. Il regardait le petite fenêtre et se demandait si quelqu'un pouvait les voir de dehors. A chaque mouvement, il entendait le bruissement des feuilles mortes dans le sac qui formait son matelas et il avait l'impression que le bruit devait s'entendre de la rue, dans le profond silence de la nuit.

Dans un sens, ce sentiment de danger augmentait son excitation. Et avoir l'homme qu'il aime ici, dans sa petite chambre, dans son lit, c'était un bonheur particulier. Les autres fois où il avait fait l'amour avec Ruggiero, il n'avait jamais autant conscience de l'environnement. Si son père venait sans qu'ils ne l'entendent et qu'il les surprenne dans leurs ébats, comment réagirait-il ? Prétendrait-il n'avoir rien vu, en partant discrètement ? Ou alors ferait-il un grand scandale, en dénonçant Ruggiero ? Ou le chasserait-il de la maison ? Ou ...

"Je t'aime, Enzo !" murmura le jeune homme pendant qu'il le prenait avec une attention virile.

"Dites-le encore..."

"Je t'aime tant !"

"Merci." dit le garçon en se blottissant joyeusement contre son amant.

Ses yeux, une fois habitués à la pénombre, purent deviner l'expression de Ruggiero dans la faible lumière. "Pour nous voir, il faudrait qu'ils grimpent sur quelque chose..." pensa le garçon "Si Cesare nous voit, il doit sans doute penser que nous sommes beaux, mais si c'est quelqu'un d'autre..."

Un chien aboya au loin. Un craquement se fit entendre. Enzo pensa que la grande conscience qu'il avait de ce qui se passait en lui et de ce qui se passait autour était bizarre. "Embrassez-moi." supplia-t-il.

Ruggiero se pencha vers lui et leurs bouches se rejoignirent. Les yeux d'Enzo fixaient la petite fenêtre, à peine plus claire que le mur sombre. Il avait peur, mais en même temps il espérait que son père se réveille et qu'il les surprenne. Il caressait le corps de l'homme qui bougeait sur lui, en lui, appréciant de ses doigts les muscles saillants. Il se disait que ce serait magnifique si, au lieu d'être dans sa sombre petite chambre, ils étaient sur une pelouse, sous le soleil, sans devoir se soucier de pouvoir être vus unis de cette façon.

Il avait l'impression que leur étreinte passionnée durait bien plus que d'habitude et il se sentait ivre, peut-être parce que cette fois-ci il avait une conscience si aiguë de tout ce qui l'entourait, même s'il s'était complètement abandonné aux sensations de son homme lui faisant l'amour. Ses sens étaient heureux. Il sentait l'émotion, l'agitation, le plaisir, l'excitation et la jouissance monter en lui, jusqu'à l'explosion, en lui et en son amant, dans un orgasme déchaîné, aigu, intense et puissant.

Ils se détendaient, languides, encore enlacés dans un tendre épuisement, un abandon passionné, assoiffés de tendresse "Je t'aime." chuchota Ruggiero.

"Pourquoi ?" demanda le garçon, provoquant.

"Pour ta grâce, ta passion, ta tendresse, ta beauté, ton amitié, ta dévotion. Pour ton affection, ton ardeur, ta chaleur, ton feu, ta ferveur, ton désir, ta fascination..."

"Eh, arrêtez ! N'exagérez pas !"

"Tu voulais savoir, non ?"

"Que c'est bon de vous avoir ici."

"Oui..."

"Je voudrais que vous ne deviez pas partir..."

"Est-ce que tu m'aimes ?"

"Faut-il que vous le demandiez ? Vous êtes beau, chaud, fort, passionné, viril. Et ... à moi."

"Ne suis-je pas trop lourd, mon moineau, sur toi ?"

"Non, au contraire !"

"Mais il faut vraiment que je parte maintenant." murmura le jeune homme.

Enzo, en réponse, le serra fort contre lui, comme pour l'empêcher de bouger.

"Il se fait tard... il faut que je rentre." répétait Ruggiero.

"Pas encore, s'il vous plait..."

"Et si ton père se réveillait ?"

"Nous l'entendrions, les deux portes sont fermées, et elles grincent. "

"Mais nous n'aurions pas le temps de nous rhabiller."

"Vous avez peur que mon père nous surprenne ?"

"Toi pas ?"

"Si."

"Et alors ?"

"Et alors, vous avez raison, c'est triste. Habillons nous, mais ne partez pas tout de suite. Je me sentirai seul, sans vous."

"Pareil pour moi, moineau."

"Vous vous êtes souvenu de cela ?" demanda Enzo, content.

"Oui, depuis ce jour, dans ma tête, je t'appelle toujours moineau."

"J'aime ça. Vous pouvez m'appeler ainsi."

"Mais pas devant d'autres."

"Quel dommage." dit il avec un léger sourire. Ruggiero le caressait. "Si vous devez partir..." murmura Enzo.

"Oui, il le faut. A demain, au travail."

"Je penserai à vous tout le temps."

"Oui. Alors à demain."

"Je vous accompagne jusqu'à la porte."

Avant d'ouvrir la porte, ils s'étreignirent et s'embrassèrent encore. Ruggiero se glissa dehors et Enzo ferma silencieusement la porte. Il alla voir son père – toujours profondément endormi. Il regagna son lit, se coucha et rechercha l'odeur de son amant. Mais il ne sentit que la forte odeur du crin végétal et fut un peu déçu. Mais il pensa qu'il restait des traces de son Ruggiero en lui et il s'étreint tout seul recroquevillé et rêvant qu'il était en fait entre les bras de son amant. Heureux, il attendit le sommeil.

Le lendemain matin, son père avait la gueule de bois. Quand Enzo vit Ruggiero, il lui fit promettre qu'il ne ferait plus jamais boire son père.

Le jeune homme sourit "Pour tout te dire, j'ai trouvé la nuit dernière tellement merveilleuse que ..."

"Non. Mon père est malade ce matin. Il aime boire, mais il ne s'était jamais vraiment saoulé avant, au moins à ma connaissance. Et ça ne me plait pas qu'il doivent être malade pour que nous soyons bien."

"Oui, bien sûr, tu as raison. Je ne le ferai plus boire. Mais hier, je ne l'ai pas fait dans ce but."

"Je vous crois. Mais désormais, merci de faire attention, pour que cela n'arrive plus." dit fermement le garçon.

Ruggiero aima la détermination d'Enzo. "Veux-tu que je jure ?"

"Non, j'ai confiance en vous."

Enzo remarqua qu'aujourd'hui Cesare était parmi les journaliers. Pendant la pause de midi, Ruggiero était absent, alors Enzo chercha Cesare. Il le trouva assis à l'ombre d'une pile de caisses.

"Je peux ?" demanda-t-il à son ami.

"Oui, bien sûr." répondit-il et Enzo s'assit.

Il se mit à manger, puis demanda "Tu as des nouvelles de Ranuccio ? Ca fait un moment qu'il a quitté le village..."

"Il va bien."

"Il aime son travail ?"

"C'est un bon travail, sûr et propre. Et je ne crois pas qu'il travaille trop dur, moins que nous en tout cas."

"Je vois." dit Enzo, puis, enfin, il posa la question qu'il mûrissait depuis longtemps "Il te manque ?"

"Quoi ?"

"Vous étiez des amis proches, non ? Et puis, vous êtes cousins..."

Cesare ne répondit pas. Il regardait Enzo, cherchait à l'étudier.

"Vous étiez vraiment proches, non ?" insisté Enzo, à présent déterminé à ne pas lâcher le sujet.

"Nous sommes cousins, nous avons grandis ensemble."

"Je vous ai vus à la maison du maure." dit Enzo en chuchotant, sans le regarder. Et il mordit son morceau de pain.

"Ah, vraiment ?"

"Oui, un soir il y a quelques temps."

"Et... tu n l'as pas dit aux autres ?"

"Bien sûr que non !"

"Mais alors, pourquoi tu nous espionnais ?"

"Vous espionner ? Non, vraiment pas. Je passais par hasard, c'est tout."

"C'est ça ! A minuit ? A la maison du maure? Pourquoi es-tu allé à la maison du maure, par hasard ?" demanda son ami sarcastique.

"Je revenais d'un rendez-vous secret, et je ne voulais pas que d'autres voient d'où je venais si un voisin était encore réveillé, alors j'ai coupé à travers les ruines... et je vous ai vus."

"Et alors ?"

"Alors, quoi ?"

"A présent tu sais qu'on est pédés, c'est ça ?"

"Si ça vous plait de faire ça ensemble, c'est votre affaire. Et de toute façon... Moi aussi... moi aussi je fais ça avec un homme."

"Toi ? Et avec qui ? Avec Alduzzo?” demanda Cesare étonné.

"Non, ce n'est pas lui. Pourquoi tu penses à Alduzzo ?"

"Comme ça... Quand on était gamins, lui et moi avons bricolé un peu, et j'ai eu l'impression qu'il aimait ça encore plus que moi..."

"Comment tu fais maintenant que Ranuccio est parti ?"

Cesare eut un sourire amer "Comme on fait tous, avec ça." répondit-il en montrant sa main. "Et toi ? c'est qui ?"

Enzo fit non de la tête "Je ne sais pas s'il serait content que je te dise. Laisse tomber."

"Tu ne lui as pas dit pour nous ?"

"Bien sûr que non !"

"Mais tu aurais pu."

"Pas sans que vous soyez d'accord."

"Pourquoi tu me parles de ça ?"

"Parce que... peut-être pour me sentir moins seul, moins différent."

"Mais nous sommes quand même seuls et différents, de toute façon."

"Et pourtant... peut-être qu'il y en a d'autres comme nous, qui se sentent seuls et différents, et ils ne savent pas que nous sommes peut-être nombreux."

"Nombreux ? Je ne crois pas. Et puis je ne crois pas qu'un problème partagé soit un problème résolu, comme on dit.”

"Mais qui a dit que c'était un problème ?"

"Tout le monde. Sinon, pourquoi on se cacherait ?"

"Les premiers chrétiens aussi devaient se cacher, sinon les romains les tuaient, bien qu'ils ne fassent aucun mal. Pas vrai ?" dit Enzo avec assurance.

Cesare blagua "Mais je ne veux surtout pas devenir un martyr !"

"C'est pour ça que tu parles toujours des filles."

"Et un jour j'en épouserai une."

"Pas moi."

"Comment tu feras ? Il faudra bien que tu te maries, tôt ou tard ou que tu deviennes prêtre ou moine. Et je ne veux vraiment pas me faire prêtre !"

"Les filles ne me font pas bander, pas du tout !"

"Un trou est un trou !"

"Ranuccio ne va pas te manquer... lui ou un autre?"

"Peut-être qu'on pourra continuer, même mariés, s'il revient, ou si je pars pour Aci."

"Tu as l'intention d'aller à Aci ?"

"Ranuccio dit que s'il me trouve un travail, il me le dira."

"Mais tous les deux, vous êtes amoureux ?"

"Amoureux ? Non, c'est juste qu'on aime faire ça ensemble. Enfin, nous nous aimons, mais seulement comme des cousins. J'aime qu'il m'encule et il aime aussi que je l'encule. Mais deux hommes ne peuvent pas être amoureux l'un de l'autre, si ?"

"Pourquoi pas, je suis amoureux de mon homme, et lui de moi." dit tranquillement Enzo.

"Amoureux ?" demanda son ami, visiblement stupéfait. Puis il ajouta "Enfin, si tu le dis... mais je ne pensais pas que c'était possible. Ranuccio et moi le faisions juste pour nous amuser."

"Mais à la fin, ce n'était plus que pour s'amuser, n'est-ce pas ?"

"C'est pour ça que tu as averti Ranuccio ?" demanda Cesare en changeant de sujet.

"Ah, alors il te l'a dit."

"Bien sûr. Mais je ne pensais pas que toi aussi..."

"Ca t'épate tant que ça ?"

"Non. Mais je me demande combien de nos amis..."

"Je ne sais pas, et il y en a peut-être aussi chez les hommes mariés. Mais je suis content que tu sois au courant pour moi."

"Content ?"

"Au moins, entre nous, ce n'est plus la peine de faire semblant."

"Et ça change quoi ?"

"Ca me pèse de devoir toujours cacher mes désirs. Toi pas ?"

"Non, on s'habitue à tout, tu sais."

"Et toi, Cesare, à part Alduzzio quand vous étiez petits, puis Ranuccio, tu l'as fait avec d'autres ?"

"Juste une fois, quand les soldats sont passés par ici pour rechercher des brigands, il y a deux ans. Un soldat de Naples m'a emmené derrière les buissons dans le bois des noisetiers, là on a baissé nos culottes et ... Mais, et toi ?"

"Non, je ne l'ai fait qu'avec lui. Et toi ... jamais avec une fille ?"

"Pas du tout ! Et toi ?"

"Moi non plus. Je n'ai pas envie d'essayer avec les filles."

"Et que feras-tu quand ton père te trouvera une femme ?"

"Je dirai non."

"Il t'obligera."

"Non, pas mon père."

"Alors tu as de la chance, puisque tu n'aimes pas les femmes. Mon père n'est pas comme ça. Il a marié tous mes frères aînés et toutes mes sœurs comme ça, et il le fera aussi pour moi."

"Mais ce n'est pas juste."

"Eh, il y a beaucoup de choses pas justes, mais c'est comme ça. Que peut-on faire ? Je t'ai dit, je n'ai pas la vocation d'un martyr."

"A chacun sa voie."

"Mais, si, Ranuccio me manque." dit Cesare en le regardant dans les yeux. Puis il ajouta "Si toi et moi, peut-être... je n'y avais jamais pensé, mais ..."

"Je ne peux pas. Je l'aime."

"Je vois. Vous vous voyez souvent ?"

"Non, tu sais combien il faut être prudent, pour ne rien laisser soupçonner aux autres."

"Mais Ranuccio et moi, on le faisait presque toutes les nuits."

"Vous aviez de la chance. Nous, on ne peut même pas une fois par semaine."

Enzo était heureux de pouvoir enfin parler librement avec Cesare. C'était comme si une partie de sa vie – une partie importante : sa sexualité – avait enfin gagné un petit espace vital, c'était comme une petite fenêtre enfin ouverte dans une pièce sombre. Il avait envie de dire à Cesare qui était son amant, mais il devait d'abord en parler à Ruggiero. Il était reconnaissant à son ami de ne pas insister. Et Cesare lui avait dit qu'il pouvait parler à son amant de Ranuccio et lui.

Alors, quand il arriva à être seul avec Ruggiero, il le lui dit.

Le jeune homme acquiesça "Ce sont les amis auxquels tu as fait allusion, une fois."

"Oui, les mêmes."

"Et tu leur as parlé de nous ?"

"Oui, mais sans donner votre nom."

"Pourquoi ?"

"Je ne savais pas si ça vous dérangerait."

"Non, pas s'ils sont comme nous. Cesare et Ranuccio sont de beaux garçons, surtout Cesare."

"Plus que moi ?"

"Ne dis pas de bêtises, tu es spécial pour moi."

"Mais Cesare n'est-il pas plus beau que moi ?"

"Je ne crois pas. Mais même s'il l'était, ça ne changerait rien."

"Ils pouvaient faire l'amour toutes les nuits."

"Mais à présent ils sont séparés, non ? Nous au moins, nous pouvons nous voir tous les jours."

"Juste nous voir, nous parler et se frôler un peu en secret."

"C'est mieux que rien, non ?"

"Oui, mais..." dit le garçon, un peu triste

Ruggiero prit ses mains et le regarda tendrement dans les yeux "Moi aussi je voudrais te faire l'amour toutes les nuits, si c'était possible. Et tu le sais."

"Vous n'allez plus voir ces garçons à Syracuse ?" lui demanda Enzo.

"Certainement pas. Je te l'ai promis, n'est-ce pas ?"

"Et ils ne vous manquent pas ?"

"Tu me manques." dit Ruggiero cajoleur en baisant la voix comme quelqu'un approchait. Puis d'une voix normale il dit "Prends ces paniers et apporte-les à l'entrepôt, Enzo."

"Tout de suite !" répondit joyeusement le garçon.

Ce soir là, au belvédère, Cesare le regardait avec une lumière particulière dans les yeux et cela plut à Enzo qui se sentait heureux. Il regarda aussi Alduzzo en se demandant si ce que lui avait dit Cesare pouvait être vrai. L'autre fois, quand les autres avaient fait ces ragots sur Cesare et Ranuccio, Alduzzo et Enzo avaient été les seuls à les défendre.

A un moment, Luigi dit "Mon père a décidé que je devais épouser Angelina."

"Qui, ma cousine ?" demanda Manuele, l'air surpris.

"Oui, il a déjà parlé à son père et ils se sont mis d'accord. Dimanche on fête nos fiançailles et vous êtes tous invités. "

"Elle te plait Angelina ?" lui demanda Rosario.

"C'est une jolie fille." répondit Luigi

"Oui, mais elle est difficile..." dit Manuele en ricanant.

"Difficile, comment ça ?" demanda Martino.

"Elle sait ce qu'elle veut, et elle est bornée."

"Je la materai." dit Luigi avec assurance.

"Si tu y arrives, si ce n'est pas elle qui te mate." dit Manuele et il ricana en prenant l'air de celui qui savait bien comment les choses allaient tourner.

"Dans la maison, c'est la femme qui commande, mais dehors, c'est l'homme. Il en a toujours été ainsi." dit Rosario.

"Alors, après dimanche, tu ne viendras plus au belvédère." dit Cesare.

"Non, bien sûr."

"Qui sait pourquoi ? qui l'a décidé ?" demanda Enzo

"Ca a toujours été comme ça." rétorqua Rosario

"Oui, mais pourquoi ? Qui l'a décidé ? Pourquoi on ne peut pas vivre comme on en a envie ?" insistait Enzo.

"Ce serait bien, mais on ne peut pas faire autrement ! Comme dit mon père, quand il poussera des ailes aux poisons, tu feras ce que tu veux !" dit Alduzzo en souriant.

"Alors on devrait apprendre à voler aux poisson !" dit Enzo et tout le monde éclata de rire.

Piero, l'un des nouveaux, un gamin de quatorze ans, dit avec sérieux "Mais si on continue à dire que tout est comme ça parce que ça l'a toujours été, alors on devrait encore vivre dans des cavernes, non ?"

Enzo le regarda avec respect.

Le garçon poursuivait "Les choses changent, il suffit que quelqu'un ose agir autrement."

"Alors, toi, agis autrement, si tu peux." dit Martino en lui ébouriffant les cheveux. Piero gigota et remis ses cheveux en place. "Que ferais-tu autrement ?"

"Choisir ma propre femme, par exemple."

"Mais tu as encore le lait de ta mère sur les lèvres !" se moqua Rosario.

"Et tu ne te rases même pas !" ricana Luigi

"Mais ma tête fonctionne bien." rétorqua Piero

"Et ta bite ?" lui demanda Martino

"Tu veux l'essayer toi-même, ou tu préfères que ce soit ta sœur ?" demanda fièrement Piero.

Tout le monde rit et Luigi dit "Laisse-le dire. On est tous passés par là, non ? On croyait qu'on pouvait changer le Monde, et puis..."

"Changer le Monde ! Mais on ne put même pas changer d'habits !" ricana Martino.

"N'importe... Piero a raison." dit Tore, un autre jeune garçon.

"Bien sûr qu'il a raison." dit Alduzzo "C'est juste que changer les choses n'est pas aussi simple que ça en a l'air. C'est un peu comme faire un trou dans l'eau avec une vrille."

"Il suffit d'attendre que l'eau gèle." dit Tore, buté.

"Et bien attends, attends !" se moqua gentiment Martino.

Enzo trouvait que les gamins avaient raison, mais ses copains aussi avaient raison.

Le lendemain, au travail, Ruggiero l'approcha joyeusement "Enzo, ce dimanche le fils du maître se fiance avec la plus jeune fille du comte."

"Ah, et alors ?" dit le garçon en se demandant la raison de cette nouvelle et de cette joie.

"Une fois mariés, ils iront vivre à la villa de Nicolosi."

"Oui ?" demanda à nouveau le garçon.

"Mais cette villa est vide depuis dix ans, il faut la nettoyer et la remeubler. Alors le maître m'a dit d'aller là-bas vérifier le travail à faire, de lui en parler, puis de diriger les travaux. Alors, pour quelques mois, j'irai vivre dans cette villa."

"Oh mon Dieu ! Mais alors on ne pourra plus se voir ?" demanda le garçon alarmé.

Ruggiero sourit "Au contraire. J'ai dit au maître que pour prendre les mesures et pour les tâches de tous les jours, il me faudra une aide. Et don Calogero m'a dit de choisir l'un des hommes et de l'emmener avec moi."

Enzo s'illuminait "Et vous m'avez choisi ?"

"Bien sûr que oui !"

"Et nous serons ensemble ... pour quelques mois, vous avez dit?"

"Oui, si tu acceptes de venir..."

"Vous en doutez ? Mon Dieu, c'est un rêve ! Vous et moi, seuls dans la villa !"

"N'est-ce pas une bonne chance ?"

"Chance ? Mieux qu'un rêve, vraiment ! Et nous partons quand ?"

"J'ai quelques choses à préparer. Je pense lundi matin, après la fête. Mais je te le dirai plus précisément dans les prochains jours. Es-tu heureux ?"

"Et nous pourrons passer toutes les nuits ensemble, dans un lit ?"

"Bien sûr."

"Alors je suis heureux, vraiment très heureux !"

"Emporte le costume que je t'ai donné. Tu n'auras besoin de rien d'autre."

"Mais, je voulais ne porter ce costume que les dimanches, pour ne pas l'user..."

"Je t'en donnerai d'autres."

"Je voulais vous demander depuis un bout de temps ... comment l'avez-vous fait faire sans prendre mes mesures ?"

"L'aide du tailleur fait ta taille, alors je l'ai fait faire à sa mesure. Et j'en ferai faire d'autres pour toi !"

"Mais que diront les autres à me voir soudain si bien habillé ? Ne trouveront-ils pas étrange que vous m'offriez tant de nouveaux habits ?"

"Non, tu peux garder celui ci pour le travail, mais je veux que tu te changes et que tu sois bien habillé. Et puis, là-bas, personne ne te connaît alors personne ne trouvera ça étrange."

Enzo était excité. Le soir, il donna la nouvelle à son père, qui en parut heureux, puis à ses copains au belvédère.

Quand il rentra, Cesare fit le chemin avec lui. "Tu dois être content, non ? vous serez ensemble et seuls." dit-il avec un sourire amical.

"C'est certain, je suis content !"

"Je suis content pour toi, Enzo."

"Et toi ? Tu vas aller à Aci Reale ? Ranuccio ne t'a pas donné de nouvelles?”

"Il dit qu'il me cherche un boulot. Je ne sais pas. J'ai l'impression qu'il a trouvé quelqu'un d'autre et que cela ne lui dit plus trop de m'avoir là-bas."

"Pourquoi tu dis ça ?"

"C'est juste une impression. De toute façon ça m'est égal."

"Mais tu te trompes peut-être." dit Enzo

"Je ne sais pas. Mais ça m'est égal." répéta Cesare, mais Enzo eu l'impression que son ami était un peu triste quand même.

Le lendemain, Ruggiero confirma qu'ils partiraient pour Nicolosi, et que don Calogero avait accepté que tant qu'il serait là-bas, il donnerait la moitié de sa paie à son père, de sorte qu'il ne devrait pas avoir de problèmes. Il lui dit d'aller tôt le lundi matin au Casale d'où ils partiraient avec des ânes pour porter leurs provisions et tout ce dont ils auraient besoin.

Enzo passa ces derniers jours à attendre le départ, et le dimanche, à la fête de fiançailles de Luigi, il dit au revoir à ses amis qu'il ne verrait plus pour un moment.

"Je pense que tu t'en tireras bien, mon garçon !" lui dit Rosario pendant ces adieux.

"Il y a à peine quelques mois, tu étais journalier et te voilà un employé permanent et tu pars préparer la villa de don Raffaele." dit Martino.

"Bon, mais ça ne veut rien dire..." dit Enzo sur la défensive.

"Non, tu vas voir. Si parmi tous c'est toi que le maître a choisi, ça veut dire qu'il te tient en haute estime." insista Martino.

Enzo sourit – il ne pouvait pas leur dire que ce n'était pas le maître qui l'avait choisi, mais son amant qui le voulait près de lui tout le temps, du moins pour quelques mois.


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