Le lundi matin, Enzo se réveilla très tôt comme d'habitude. Il se rasa soigneusement, mis ses habits de tous les jours dans un panier et revêtit les beaux habits que Ruggiero lui avait donnés, il dit au revoir à son père et partit, d'un pas très rapide, pour le Casale où vivait la famille de Ruggiero. En chemin, il regardait les maisons avec attention, en pensant que c'était la première fois qu'il partait loin du village, à part lorsque le dimanche, avec ses copains, après la messe, il descendait à la plage à Capo Mulini. Le soleil levant dorait le haut des maisons et les vieilles pierres semblaient étinceler. Enzo n'avais jamais fait attention aux maisons, mais à présent il les trouvait belles.
Arrivé au Casale, il attendit près du portail qui menait à la cour en se demandant s'il devait entrer ou non. Après un moment, une femme apparu à une porte "Es-tu Vincenzo Rota ?"
"Oui..."
"Don Ruggiero charge les ânes, là derrière. Il t'attend." dit-elle vivement avant de rentrer.
Enzo alla dans la direction montrée par la femme, derrière le coin de l'édifice, et il vit don Ruggiero. "Je suis là !" dit Enzo en s'approchant.
"Oh, Enzo. Dans un instant j'aurai fini et nous partirons. Je monterai ce cheval, toi l'un de ces trois ânes, celui-ci, qui est moins chargé. Tu y arriveras très bien, même si tu ne l'as jamais fait. Ces animaux sont calmes." lui dit le jeune homme avec un large sourire.
"Combien de temps faut-il pour arriver à Nicolosi ?"
"A l'allure des ânes, nous devrions arriver un peu avant midi, juste à temps pour manger quelque chose avant de se mettre au travail."
"Mais cette charge suffira-t-elle pour tout le temps où nous serons là bas ?" demanda-t-il songeur.
Ruggiero rit, "Non, seulement pour les premiers jours. Après, une fois installés, nous verrons de quoi nous aurons besoin."
Enzo se sentit bête et rougit. Le jeune homme attacha la charge des ânes et dit à Enzo d'attendre un peu.
C'était la première fois que le garçon venait au Casale – c'était une maison de pierres recouvertes de crépis, ou plutôt un conglomérat de maisons assez vieilles, agrandies par plusieurs générations. On avait l'impression d'un ensemble fortuit, mais harmonieux, sain et massif. Sur l'édifice le plus vieux, haut sur le toit, il y avait une petite terrasse avec des parapets de pierre dont les coins formaient comme de petites flèches d'église. Sur l'un des côtés, un petit escalier de pierre, sans rambarde, permettait d'accéder à la terrasse depuis l'arrière. Trois arches larges et massives supportaient la partie avec les fenêtres plus élégantes, sans doute les appartements du maître. Sous les arches se trouvait l'étable où Ruggiero préparait les bêtes. La cuisine et le garde manger étaient à un coin. A côté se trouvaient quelques arbres et des bancs faits de pierres sombres. De l'autre côté était l'entrée des appartements du maître, une porte en forme d'arche décorée avec élégance et sobriété – au somment des piliers, le début de l'arche, deux pierres sculptées dépassaient un peu. Trois marches menaient à la porte massive en bois. L'ensemble donnait une impression à mi chemin entre la villa et la forteresse, souvenir d'un temps où les attaques de brigands sur les maisons et les dépendances des riches n'étaient pas si rares.
Après quelques minutes, Ruggiero revint, tenant son cheval par la bride. Il fit monter Enzo sur l'âne, attacha les trois ânes l'un derrière l'autre et attacha la corde du premier à la selle de son cheval puis il le monta "Allons-y ! Tiens bien le bât !"
Ils remontèrent la route, passèrent l'église-mère, puis les dernières maisons du village vers le nord. De temps en temps, ils croisaient quelqu'un et lui adressaient un geste de salut.
Après un moment, Ruggiero dit "Tu sais, je me dis qu'ils doivent nous prendre pour don Quichote et Sancho, moi sur le cheval et toi sur un âne."
"Qui sont-ils ? Vos amis de Palerme ?"
Le jeune homme rit. "Non, ce sont les personnages d'un roman espagnol."
"Vous savez aussi lire l'espagnol ?"
"Oui, et l'anglais et le français."
"Aussi ?" demanda-t-il les yeux écarquillés.
"Bien sûr, et le latin et le grec."
"Mais quelqu'un comme vous, si savant, pourquoi êtes vous revenu à notre village ? Vous, à la capitale, vous auriez un avenir en or."
"Je suis venu parce qu'il fallait que je te rencontre. C'est évident. Comment aurions-nous pu nous rencontrer si j'étais resté à Palerme ?"
"Mais vous ne saviez même pas que j'existais..."
"Mais le destin voulait que je découvre que tu existes et que je tombe amoureux de toi."
"Mais si je n'étais pas tombé amoureux de vous ?"
"C'était impossible, tu le sais. Tu es né pour moi et seulement pour moi." lui dit Ruggiero dans un chaud sourire et le garçon frissonna.
"Oui, vous avez raison..." répondit Enzo, le sourire plein d'assurance.
A Sant Antonio, il prirent à l'ouest, vers le Mongibello. Enzo regardait le paysage. Ils s'éloignaient de la mer, montaient vers le volcan et vers les terres de l'intérieur. Les routes étaient un peu plus larges et ils pouvaient avancer côte à côte.
"Pourquoi don Calogero envoie-t-il don Raffaele à Nicolosi ?"
"Parce que le manoir reviendra au premier né, don Antonio. De plus, la femme de don Raffaele lui apporte en dote tous les vignobles qui sont entre Nicolosi et Pedara et don Calogero lui donne aussi les bois qu'il possède à Nicolosi. S'il n'y avait que les bois, il pourrait les gérer du manoir, mais pour le vignoble, il vaut mieux être sur place. Ainsi don Raffaele peut s'en occuper lui-même."
"Comment est la jeune comtesse ?"
"Jolie, même si pas vraiment belle. Réservée, aimable et très pieuse."
"Et don Raffaele ?"
"Un jeune homme prometteur. Déterminé, l'esprit ouvert. Il a étudié à Naples puis à Bologne."
"Est-il aimable ? Un bon maître ?"
"Oui, bien qu'il soit un homme de peu de mots."
"La villa est belle ?" demanda Enzo
"Nous allons voir. Oui, il semble qu'elle est belle. Autrefois elle appartenait aux comtes d'Adrano. Le père de don Calogero l'a achetée avec les bois de Nicolosi. Mais personne ne l'habite plus depuis au moins dix ans et il y aura beaucoup de travail pour la réparer. C'était un château, mais il ne reste plus qu'une tour, incorporée à la villa. C'est pour ça qu'elle s'appelle Villa Torretta."
"Et ces prochains mois, vivrons-nous dans la villa ?"
"Bien sûr. Jusqu'à ce que nous ayons fini le travail."
"Vous et moi, seuls ?"
"Au moins au début, oui."
"Et ... nous dormirons dans le même lit, c'est bien vrai ?"
"Bien sûr, mon moineau, aussi longtemps que nous serons seuls."
Arrivés à Nicolosi, ils montèrent à la villa. Elle était entourée par un haut mur, fermé par une porte en fer forgé. Ruggiero alla informer maître Leo, le gardien de la villa, qui arriva rapidement avec les clés et les tendit à Ruggiero. "Voulez-vous que j'envoie une femme pour nettoyer et vous faire à manger, don Ruggiero ?"
"Non, nous nous débrouillerons tout seuls. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous le ferai savoir."
"Ainsi la villa va à nouveau être habitée." dit le vieil homme avec un plaisir visible, en donnant à Ruggiero les livres d'inventaire.
"Bien sûr. Et avant que don Raffaele et son épouse n'arrivent, vous devrez m'aider à trouver quelques domestiques."
"Quand sera la noce ?"
"En Mai prochain, et tout devra être prêt alors. Demain, envoyez l'intendant des bois me voir à la villa."
"Certainement, don Ruggiero. Et bienvenue à vous aussi, don Vincenzo."
Enzo, en entendant le vieil homme lui donner du 'don' le regarda stupéfait, mais rendit la politesse. Quand ils furent dehors, il demanda à Ruggiero "Pourquoi m'a-t-il dit 'don' ? Je ne suis qu'un simple ouvrier... c'est sans doute les beaux habits que je porte qui l'ont trompé..."
"Possible. Mais aussi parce que je lui ai dit que tu es mon assistant. Il va falloir t'habituer à ce qu'on t'appelle don Vicenzo, au moins ici."
Le garçon sourit et secoua la tête, "Allons, je suis juste un ouvrier et ici je suis votre serviteur."
"Non, tu es mon assistant."
"Montant un âne... un âne sur un autre âne." dit-il en riant.
"Je t'apprendrai à monter à cheval. Et puis, don Calogero lui-même monte un âne parfois." répondit le jeune homme avec un grand sourire pendant qu'ils allaient à la villa.
Ils ouvrirent la porte et suivirent le chemin jusqu'à l'entrée principale de la villa. Ils mirent pied au sol et Ruggiero monta les marches ovales et ouvrit la porte. Enzo regardait partout avec de grands yeux. Ils se trouvaient dans un hall spacieux avec une volée d'escalier au fond et des portes des deux côtés. Les escaliers se terminaient sur une estrade, avec une statue au milieu.
"Qui est-ce ? Un Saint ?" demanda Enzo.
"Non, il est écrit ici que c'est don Gonzalo des Asturies."
"Qui est-ce ?"
"Je n'en ai pas la moindre idée. Mais à sa tenue, ce devait être un condottiere, un chef de troupes, il y a au moins deux cents ans. Et à son nom, je suis sûr qu'il était espagnol."
"Comme notre roi ?"
"Non, maintenant notre roi est napolitain, même si sa famille vient d'Espagne."
"Alors pourquoi on l'appelle le roi espagnol ?"
"Même s'il parle napolitain, beaucoup pensent que c'est un roi étranger. Mais notre région a toujours été dominée par des étrangers – d'abord les grecs, puis les romains, les Arabes, les Normands, les Anjou, les Bourbons..."
"Il n'y a jamais eu de roi sicilien ?" demanda le garçon, un peu étonné.
"Jamais. Mais nous avons toujours vécu à notre façon. Nous les avons absorbés, d'une certaine manière. Nous, siciliens, sommes peut-être le peuple le plus mélangé au monde. Tes cheveux blonds et tes yeux bleus en témoignent."
"Mes cheveux blonds ? Pourquoi, quel rapport avec tout ça ?"
"Tes ancêtres étaient d'évidence des normands. C'est pourquoi tu es blond et tu as des yeux si clairs."
"J'aurais voulu être comme tout le monde." murmura Enzo qui se souvenait quel fardeau cela avait été lorsqu'il était enfant, d'être blond.
"Mais tu me plais justement à cause de tes yeux clairs comme un ciel de printemps et tes cheveux couleur d'avoine mur." dit Ruggiero, affectueux.
Pour la première fois, dans son cœur, Enzo rendit grâce au ciel de l'avoir fait si différent des autres – cela lui valait l'amour de son homme.
Ils montèrent le grand escalier et pénétrèrent dans une grande pièce avec des tapisseries poussiéreuses aux murs, de riches chandeliers de cristal recouverts de poussière et de toiles d'araignées. Ils ouvrirent toutes les fenêtres pour chasser l'odeur de poussière.
Ils entrèrent dans une pièce avec des fresques mythologiques. "Que c'est beau... qui est-ce ?" demanda-t-il avec de grands yeux.
"Apollon et les Muses. Jupiter enlevant Ganymède, Vénus et Vulcain, Diane et Atteon." expliquait Ruggiero en désignant les peintures une à une.
"Mais qui sont-ils ?"
"Les anciens Dieux de la Grèce." dit le jeune homme, puis il lui raconta brièvement leurs mythes.
"Mais alors, Jupiter et Ganymède faisaient l'amour ?"
"Bien sûr, c'est pour ça que Jupiter a enlevé Ganymède."
"Et ils ont dessiné tout ça sur les murs ?"
"Ces anciennes histoires ne posent plus de problèmes, contrairement à celles d'aujourd'hui." expliqua Ruggiero au garçon.
Ils entrèrent dans la chambre principale, dominée par un grand lit carré, avec quatre colonnes de bois en spirales supportant un baldaquin avec double rideaux : voile dedans, brocard dehors.
Enzo siffla doucement "Putain, quel lit !" dit-il en s'approchant et en l'essayant de la main, puis il ajouta "et il est doux comme un nuage."
"Il est plein de poussière. Nous allons le nettoyer et puis, si tu veux, nous l'utiliserons avant que ce ne soit le lit de noce de don Rafaele. Tu aimerais y faire l'amour ?"
"Et comment ! Même tout de suite, poussière ou pas ..."
Ruggiero sourit, "Alors, dès que nous aurons ouvert toutes les fenêtres de la villa, nous revenons, enlevons le couvre-lit et le matelas, nous sortons les battre et les secouer soigneusement. Et ce soir nous les remettrons en place, avec les draps propres que j'ai emportés et il sera pour nous."
"Il faut attendre jusqu'à ce soir ?"
"Oui, moineau. Mais la nuit sera à nous."
"Et pas seulement ce soir..." fit Enzo joyeux.
Ils sortirent le matelas, déchargèrent les ânes et Enzo alla à la cuisine. Après avoir nettoyé la table, il prépara à manger. L'après midi, ils commencèrent leur inspection. D'abord ils vérifièrent le mur d'enceinte, en notant les endroits à réparer. Puis, une pièce après l'autre, Ruggiero vérifia l'inventaire en notant tout ce qu'il faudrait faire. Parfois, ils prenaient les dimensions des choses à remplacer, surtout des rideaux mangés par la poussière qui se déchiraient au premier contact.
Quand ce fut le soir, il n'avaient fini de vérifier que le rez-de-chaussée. Après le souper, ils remirent en place le matelas puis étalèrent les draps frais que Ruggiero avait ramené de chez lui. "Et voilà ! il est prêt pour nous. Viens, mon moineau, déshabille moi et laisse moi te déshabiller. Nous avons toute la nuit. Enfin, nous pouvons faire l'amour sans hâte."
"Et s'endormir dans les bras de l'autre !"
"Et demain matin, nous ferons encore l'amour..." dit le jeune homme en commençant à ouvrir les boutons de la chemise d'Enzo.
Pendant qu'ils s'aimaient, Enzo appréciait la sensation des draps frais sur sa peau nue, il regardait le baldaquin majestueux au dessus du lit et la chambre spacieuse où le vent frais entrait par les fenêtres ouvertes. Il était heureux. Le matelas était si moelleux, plus encore que le lit du cellier des saints. Il était si large, si accueillant, qu'Enzo avait l'impression de vivre un rêve. Et ce jeune homme fort, sur lui, en lui et autour de lui qui le prenait avec un calme mâle, un amour tendre, il l'emmenait petit à petit au paradis.
Les rideaux du baldaquin ondulaient légèrement, au rythme de leurs ébats. Dehors, le ciel s'assombrissait lentement.
"Mon Dieu, que tu es beau, Enzo !" lui murmura le jeune homme plein d'émotion "Je ne veux pas jouir rapidement cette fois, nous avons enfin tout le temps."
"Bien sûr... et les fois suivantes aussi. Vous êtes beau aussi, et quand vous me prenez, vous êtes encore plus beau que ces dieux grecs. Vous êtes mon dieu et vous m'avez enlevé."
"Tu le regrettes ?"
"Non, vous plaisantez ? Je suis à vous, corps et âme. Je ne regretterai jamais cette nuit, comme je ne regretterai jamais cette première fois ou vous m'avez fait vôtre."
"Ce n'était pas aussi beau ni aussi confortable qu'ici et maintenant."
"Mais c'était merveilleux, parce que c'était le commencement de tout."
"Je ne te fais plus mal, n'est-ce pas ?"
"Oh non ! J'aime tant vous sentir en moi. Vous êtes mon premier et mon unique homme."
Quand ils furent allongés, enlacés, Enzo, la tête sur la large poitrine de Ruggiero, sentait les battements rassurants et forts du cœur ainsi que la respiration, calme et légère. Il regardait par la fenêtre le ciel constellé d'étoiles et il distingua la cime d'un arbre trembler et bruisser dans la brise du soir. Il était sur un nuage "Que c'est bon de rester comme ça avec vous, en attendant le sommeil."
"Oui, c'est merveilleux. Tu es plus à moi que jamais." dit Ruggiero en lui embrassant les paupières.
Enzo sourit et se lova plus contre le corps puissant de son amant. Après les ébats, l'étreinte affectueuse, chaude, tendre et amoureuse de son homme était pour le garçon la source d'une nouvelle joie qui le rassasiait, il était heureux et serein.
Il sentit Ruggiero s'assoupir et glisser paisiblement dans un profond sommeil. Il voulait qu'un peintre immortalise la scène sur les murs de la villa, pour que tous disent "Et voici le dieu grec qui se repose, avec le garçon qu'il a enlevé, après lui avoir fait l'amour." Et tous diraient que c'était un tableau merveilleux, parce qu'on permettait tout aux dieux grecs.
Au loin, le tintement de la cloche d'un harnais rompit la paix de cette nuit fraîche mais calme, puis ce fut un chien qui aboyait. Enzo n'avait jamais fait très attention aux bruits de la nuit, mais là il se sentait en état de grâce et tout, même ces bruits, lui semblait beau, digne d'attention, fascinant et agréablement mystérieux. Ces bruits lui disaient que la nature était une partie vivante de son monde. Il regardait le visage serein de Ruggiero et fut plein de bonheur à l'idée qu'il était la source de cette sérénité. Puis son regard s'écoula, comme une caresse, le long de ce corps séduisant, langoureusement étendu près de lui. Il émit un léger soupir, se détendit, ferma les yeux en attendant le sommeil.
Il rêvait qu'il était couché dans un torrent, dont l'eau fraîche caressait sa peau nue, lorsque le soleil caressa son corps. Ces sensations si plaisantes étaient de plus en plus intenses, et il se réveilla – les premiers rayons du soleil baignaient la chambre et Ruggiero, penché sur lui, le caressait tendrement et le regardait de ces yeux lumineux où Enzo lisait un désir doux mais puissant.
"Je te veux."
"Oh oui !" murmura Enzo dans un chaud sourire et il releva ses jambes sur sa poitrine pour s'offrir à son amant. Lentement, Ruggiero pénétra en lui, jusqu'à la garde. "Oh oui !" murmura à nouveau Enzo.
Il trouvait merveilleux de faire l'amour au soleil en prenant tout le temps qu'ils voulaient. Tout son corps répondait passionnément au mouvement tendrement imprégné par Ruggiero. Les deux corps bougeaient à l'unisson dans une danse légère, comme un vieux rite sacré. Le bonheur de l'un se voyait dans l'œil de l'autre.
"Malheureusement, il faut se lever. Nous avons beaucoup de travail." dit Ruggiero plus tard.
Ils étudièrent soigneusement l'étage, et ça leur prit la journée. A l'étage, en plus de la chambre où ils avaient dormi, se trouvaient une salle de réception, donnant sur le jardin du devant, plusieurs autres chambres et une chapelle privée. Elle était dédiée à Saint Vincent Ferrer dont une statue en bois décorait l'autel.
"Tu vois, c'est ton saint." dit Ruggiero en le montrant à Enzo.
"Je n'aime pas son visage."
"Pourquoi ?"
"Vous ne voyez pas comme il a l'air sérieux ? Qui sait pourquoi les saints ne sourient presque jamais ? Le jour où j'en trouverai un joyeux, souriant, alors ce sera mon saint."
"Mais peut-être qu'il est souriant. C'est le sculpteur qui l'imaginait comme ça."
"Peut-être, mais cette statue ne me plait pas." trancha Enzo, déterminé.
Il leur fallu deux jours de plus pour finir leur étude. Pendent ce temps, Ruggiero rassembla un groupe de travailleurs pour s'occuper des bois, restaurer le parc et le jardin. Les maçons réparaient le long mur d'enceinte. Enzo nettoya avec soin la cuisine pour pouvoir y préparer leurs repas et le gardien envoyait des provisions fraîches tous les jours.
Enfin, ils vérifièrent le puits. Il était en très bon état. L'eau était bonne et fraîche. Quand Enzo descendit au fond, il vit une niche au niveau de l'eau. Il y entra avec sa lanterne et trouva sur le côté un passage qui menait à un tunnel étroit. Revenu à la surface, il en parla à Ruggiero.
"Tu te sens de redescendre pour voir où mène le tunnel ?" lui demanda-t-il.
"Oui, bien sûr !" répondit le garçon, excité par l'idée de cette exploration.
Ruggiero l'attacha de nouveau avec une corde et le descendit. Arrivé à la niche, Enzo se détacha et entra dans le tunnel en s'éclairant de la lanterne. Il était creusé dans la roche, en courbe légère et un homme pouvait y marcher sans problème. Après environ vingt mètres, il débouchait sur une large pièce rectangulaire avec au fond une lourde porte de bois.
Enzo essaya la poignée, mais la porte était fermée et solide. Alors il retourna au puits, appela Ruggiero et lui décrivit ce qu'il avait vu.
"Retourne à la porte. Je vais au cellier dans la villa. Frappe à la porte de temps en temps pour que je puisse trouver où elle est." cria Ruggiero de la margelle du puits.
"Mais nous avons déjà vérifié avec soin le cellier et toutes ses portes." objecta le garçon.
"C'est pour ça qu'il faut que tu frappes, il faut que je trouve pourquoi nous n'avons pas vu cette porte."
"Elle est peut-être dans une autre pièce, sans communication avec le cellier..."
"Si la porte que tu as trouvée est fermée depuis l'autre côté, il doit y avoir une communication. Fais ce que je t'ai dit."
"D'accord."
De retour dans la pièce souterraine, Enzo l'observa mieux. Tout autour des murs en pierre, des niches avaient été creusées et formaient comme une rangée d'étagères. Mais toutes étaient vides. De temps en temps, Enzo frappait la porte en bois et l'écho du son résonnait dans la vaste pièce. Il passa longtemps avant qu'il n'entende enfin la voix de Ruggiero. Il continua à frapper.
A présent la voix venait de l'autre côté de la porte. "Ca y est. Elle était bien cachée. Attends, j'ouvre."
"Tu as la clé ?"
"Non, c'est juste un genre de verrou que je ne connais pas..."
Enzo entendit des bruits, puis la porte pivota et s'ouvrit un peu. Le visage souriant de Ruggiero apparut dans l'embrasure, une lampe à la main. "Elle était bien cachée, viens voir" dit-il en poussant un peu plus la porte.
Enzo entra dans une des pièces du cellier. La porte était entièrement recouverte d'étagères, également en bois. Une partie des étagères avait pivoté avec le fond qui était la porte. Quand Ruggiero remis l'étagère en place et fit glisser l'une des traverses de bois, plus rien ne laissait soupçonner le passage.
"C'est un passage secret, mais pourquoi ?"
"Peut-être pour s'échapper en cas de danger, ou plus vraisemblable, pour se cacher – il donne sur le puits, il y a de l'air et de l'eau."
"Mais pour sortir d'ici, il faut quelqu'un qui ouvre le passage ou jette une corde par le puits. Tout seul, il est impossible de remonter le puits et de l'intérieur on ne peut pas ouvrir la porte."
"Donc plutôt pour se cacher que pour fuir." dit Ruggiero d'accord.
"Vous en parlerez à don Calogero ?"
"Je ne sais pas... Plutôt à don Raffaele, c'est sa maison. J'y penserai. Toi, pour l'instant, n'en parle à personne s'il te plait."
"Bien sûr, comme vous voulez." répondit le garçon, surpris que le jeune homme juge utile de le demander.
Quelques jours plus tard, Ruggiero lui dit. "Enzo, il faut que je rentre au village, faire mon rapport à don Calogero, pour qu'il décide du travail à faire. Tu as envie de rentrer avec moi, pour voir ton père et tes copains ?"
"Vous pensez qu'on y restera combien de temps ?"
"Je ne sais pas exactement. Ca dépend du maître, mais je pense deux ou trois jours. Mais si tu préfères rester ici..."
"De toute façon je ne pourrai pas vous voir, que je parte ou que je reste. Si vous êtes d'accord, je viens avec vous. Mais après, je reviens avec vous, n'est-ce pas ?"
"Mais bien sûr, moineau. Alors tu rentres au village avec moi ?"
"D'accord."
Ils prirent le chemin du village. "Pendant les travaux, il faudra aussi restaurer la chambre où nous dormons, n'est-ce pas ?"
"Bien sûr."
"Alors, où dormirons-nous ?"
"Nous choisirions une autre chambre."
"Vous en avez déjà une en tête ?"
"Que dis-tu de celles du haut de la tourelle ? On pourrait en arranger une en premier puis l'utiliser aussi longtemps que nous dormirons à la villa."
"Les gens qui viendront travailler à la villa ne trouveront-ils pas bizarre que nous partagions une chambre ? Ne vaut-il pas mieux arranger les deux chambres de la tour, au second et au troisième et dire que je dors dans l'une et vous dans l'autre ?"
"D'accord, on fera comme tu dis. Mais nous n'aurons plus un lit aussi beau et grand qu'en ce moment."
"Avec vous ... n'importe quel lit est un lit de roi..." répondit joyeusement le garçon. "Pourquoi n'êtes-vous pas sûr de parler à don Caligero du passage secret ?" demanda le garçon plus tard.
"Je ne sais pas, je n'ai pas encore décidé. J'en parlerai sans doute à don Raffaele, comme je t'ai dit, puisqu'il sera le maître de maison. Et c'est à lui de décider s'il veut en parler et à qui. De toute façon, je ne lui dirai pas que tu es au courant. Je verrai..."
"C'est étrange que tout le monde l'ait oublié, vous ne trouvez pas ?"
"Qui sait depuis combien de temps il ne sert plus. La mémoire peut se perdre, vois-tu, lorsque le propriétaire change."
"La villa abrite sans doute d'autres secrets..."
"Sans doute..."
"Et ... des trésor cachés ?" demanda le garçon l'air rêveur.
"Là, c'est plus difficile, mais..." répondit Ruggiero en souriant.
Enzo aimait ce sourire chaud. Il aimait ce visage, viril et aimable à la fois. Il aimait cet homme qui avait apporté à sa vie un bonheur si complet et intense et il se répétait le nom du jeune homme, doux et caressant. Aucun nom ne lui avait jamais paru aussi beau. Il regarda ses mains puissantes, qui tenaient légèrement la bride, et il pensa qu'il aimait les sentir sur son corps.
"Mais vous, êtes-vous heureux avec moi ?" demanda Enzo à un moment, très sérieux.
Ruggiero le regarda, presque étonné, "Bien sûr ! N'en doutes jamais, moineau, t'avoir trouvé a été comme trouver une orange en pleine mer... Tu sais que tu me plais beaucoup, surtout maintenant qu'on peut dormir ensemble. J'ai l'impression de rêver. Tu me plais trop, Enzo. J'ai de la chance d'avoir trouvé un garçon comme toi." dit le jeune homme avec assurance.
Enzo était au ciel. Rêveur, il regarda son amant. "Je vous serai toujours fidèle, à jamais." dit-il presque dans un murmure.
"Je suis désolé que nous devions nous séparer quelques jours." dit le jeune homme songeur en caressant du regard son amant qui chevauchait à son côté.
"Je vous manquerai ?"
"Tu peux le dire !"
"Vous me manquerez aussi. Et beaucoup ! Ces derniers jours étaient trop beaux, vous et moi seuls."
"Nous aurons encore beaucoup de tels jours."
"Jamais assez, de toute façon..." murmura Enzo songeur.
"Jamais assez..." fit Ruggiero en écho.