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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LIVRE 1
LE CAPORAL
CHAPITRE 14
LES PICCIOTTI

Ruggiero était parti depuis quelque jours quand arriva, d'un village voisin, la nouvelle que des groupes de rebelles avait attaqué les bureaux du gouvernement royal à Syracuse et à Catania. L'armée était intervenu assez violemment, et il y avait eu quelques victimes. Tout semblait s'être calmé, mais il n'en était rien. Comme la nouvelle se répandait, de plus de jeunes des villages alentour se mirent à rejoindre les rangs des mécontents. Leurs premières actions se firent avec des pierres et des bâtons, mais des armes apparaissaient et les groupes s'organisaient.

Enzo apprit la nouvelle à table, par don Raffaele. La jeune comtesse Eulalia dit que c'était affreux et que le peuple semblait être devenu fou tout à coup. Elle dit que c'était la faute de ces mécréants : si les gens allaient à l'église plus souvent... Mais don Raffaele rit et lui fit remarquer qu'il y avait apparemment pas mal de prêtres à la tête des rebelles. La jeune comtesse mit ses mains devant la bouche et ses yeux s'agrandirent, incrédules. Enzo eut l'impression que don Raffaele, sans l'exprimer, devait pencher au moins un peu vers les rebelles.

"Allons, Eulalia, pensez-y : qui sont ces rebelles ? Ils sont d'extraction très variée : certains ont peu à perdre et beaucoup à gagner comme les journaliers, surtout ceux qui trouvent rarement du travail. Et puis il y a les petits commerçants qui paient impôt sur impôt et sont traits comme des vaches, sans rien recevoir du gouvernement en contrepartie. Et enfin, il y a de grands propriétaires terriens, fatigués des privilèges que les lois royales accordent aux aristocrates et du joug qu'on leur impose."

"Mais de quel côté êtes-vous? Du côté de l'ordre, j'espère !" s'exclama sèchement la jeune épouse.

"Certes, mais de quel ordre ? Notre histoire n'est qu'une succession de nouveaux ordres : à l'ordre grec a succédé l'ordre romain, puis le byzantin, puis l'arabe, puis le normand, l'angevin, le souabe, l'espagnol et aujourd'hui celui des Bourbons. Je me demande seulement quel sera le prochain. Ne vous en faites pas, même si tout change encore, tout finira par redevenir comme avant. Chaque fois, pour nous autres Siciliens, seul change l'habit, mais sous l'habit, nous sommes toujours les mêmes, notre culture a toujours triomphé, comme vous le savez. Donc... l'ordre, c'est certain, mais pas nécessairement l'ordre actuel."

"Si je n'étais pas votre épouse, je penserais que vous êtes vous aussi un rebelle. Ne vous rendez-vous pas compte que si ces mots sortaient de cette pièce vous seriez accusé de trahison ?"

Don Raffaele rit "Ne vous en faites pas, ils ne sortiront pas" dit-il en regardant Enzo.

Le garçon répondit à son maître par un sourire et acquiesça d'un discret signe de l'œil.

Pendant quelques jours, personne ne parla plus des rebelles. Ruggiero revint pour s'entretenir avec don Raffaele. Il ne resta que quatre jours avant de retourner à Messine, quatre jours de fête pour les deux amants. Ruggiero allait repartir quand deux lettres arrivèrent de Palerme, l'une pour don Raffaele, l'autre pour Ruggiero.

Cette dernière, donnait des nouvelles de Petruzzo (le "joyaux", une fois taillé, avait été l'objet de beaucoup de convoitise : il semblait s'en être donné à cœur joie et il sautait gaiement de lit en lit) mais elle mentionnait aussi les extraordinaires événements récents.

"Un certain général Giuseppe Garibaldi arrive du royaume de Piémont - Sardaigne avec un millier de fantassins bien équipés en armes légères, tous en chemise rouge, avec des drapeaux tricolores: vert blanc rouge... Il ont débarqué à Marsala. Les forces du roi ont été incapables de les repousser : alors qu'elles tentaient de repousser à coups de canon les bateaux piémontais, des bateaux anglais se sont interposés et le peuple de Marsala s'est révolté contre les troupes du roi et a pris le port."

"Mais le plus extraordinaire est que cette poignée d'hommes a eu facilement le dessus sur les troupes du roi. Tant par leur extrême mobilité que grâce à l'appui qu'ils ont trouvé chez les picciotti, venus immédiatement se mettre sous les ordres du général piémontais. Aussi, non seulement Marsala et Trapani furent conquis en très peu de temps, mais le 27 Mai le général entrait en triomphe dans Palerme, presque sans coup férir. Le vice-roi avait fuit à Naples en toute hâte."

Ces nouvelles étaient confirmée par une autre source dans la lettre adressée à don Raffaele. Elle disait encore que le général piémontais avait laissé ses hommes ou des siciliens de confiance comme gouverneurs des principales villes, tout du long de sa marche vers une 'Sicile libre'. Il avait promis que lorsque la Sicile serait entièrement libérée, il y aurait un référendum pour décider s'ils voulaient devenir une nation indépendante ou une partie du nouveau grand royaume d'Italie qui s'étendrait des Alpes à la mer Ionienne, avec le roi Victor Emmanuel de Savoie à sa tête.

En l'absence de sa femme, don Raffaele se fit plus explicite. Il dit à Ruggiero que s'il avait de longue date de la sympathie pour la cause des picciotti, il inclinait désormais vraiment en leur faveur, maintenant qu'ils avaient quelqu'un pour les organiser et leur donner une chance de succès.

Ruggiero lui demanda "Mais, selon vous, un roi piémontais serait meilleur qu'un espagnol ?"

"Je l'ignore, il faudrait le connaître. Mais le simple fait qu'il ne veuille pas nous conquérir, qu'il dise vouloir nous faire voter et choisir, me semble bien mieux que notre roi, non ? Même s'il n'aura pas beaucoup de mal à faire tourner le référendum en sa faveur."

Ils continuaient à parler et Enzo les écoutait en essayant de forger sa propre opinion. Il n'avait jamais réfléchi à ce genre de question, il n'avait jamais pensé à la nation ou à la politique. Mais à présent, au moins en partie, cela le fascinait. En les écoutant, il avait l'impression que don Raffaele se souciait de ce qu'il convenait de faire, et Ruggiero de ce qui était bien, plutôt que convenable.

Quant à lui, un roi ou l'autre, cela ne lui paraissait pas très important. Et une grande Italie, le Piémont... il n'avait aucune idée de ce dont ils parlaient, ni d'où c'était. S'il demandait à Ruggiero, peut-être pourrait-il lui montrer dans l'un des grands livres de la bibliothèque, ceux avec des cartes ... De toute façon, tous deux semblaient penser que c'était bien, ou convenable, alors Enzo commençait à se dire que peut-être que ce Garibaldi était un honnête homme. On le disait blond... comme lui. Cela aussi le rendait sympathique.

Ruggiero retourna à Messine. Enzo pensait qu'une autre longue période de séparation commençait, ce qui le rendait un peu de mauvaise humeur, mais il espérait que Ruggiero rentrerait vite. Ruggiero lui avait dit qu'il ferait de son mieux pour revenir le plus tôt possible.

Pendant ce temps, arrivaient à la villa les échos de nouveaux désordres et de nouveaux affrontements entre les troupes des Bourbons et les rebelles. Savoir que Garibaldi progressait vers l'est donnait plus de forces et de courage aux bandes de picciotti. Mais à Catania, apparemment, les troupes royales étaient les plus fortes.

De petites bandes de picciotti apparurent aussi à Nicolosi, surtout des gens des villages voisins. Enzo y faisait quelques courses quand il en croisa un groupe. Il les regarda un instant, sans trop y penser, et il reprenait son chemin quand il entendit quelqu'un l'appeler. Il se tourna et vit Alduzzo se séparer du groupe et venir vers lui avec un grand sourire.

"Enzo ! Je me demandais justement où était la villa Torretta, pour venir te voir. Comment vas-tu ?"

"Bien, et toi ? Tu t'es fait picciotto, toi aussi ?"

"Bien sûr ! Nous nous battons pour le général Garibaldi, pour une Italie unifiée" répondit –il fièrement.

"Mais tu le connais ce Garibaldi ?"

"Non, mais Federico Cangemi, notre chef, l'a rencontré. A Palerme, quand le général a pris la ville."

"Oh, et comment est-il ?"

"Très beau ! Un héros, un ange, un vrai chef, dit-on. Et les garibaldiens, savais-tu, sont tous des volontaires venus aider à jeter dehors le roi Bourbon."

"Ils portent des chemises rouges" dit Enzo pour montrer à son ami que lui aussi se tenait un peu informé, puis, plutôt fier "Et il est blond, comme moi !"

"Oui, et nous deviendrons des Garibaldiens nous aussi. Pourquoi ne nous rejoins-tu pas ?"

"Mais ... et ta femme ?"

"Ma femme ? Mais, elle est au village. C'est une femme, elle ne peut pas se battre."

"Non, je veux dire que pour devenir garibaldien, tu devras abandonner ta femme. Non ?"

"Et bien... Je veux aller sur le continent avec Garibaldi. Tu sais, il paraît qu'il va monter sur Naples, puis plus au nord, conquérir tous les pays et les apporter à son roi sur un plateau d'argent. Je veux aller vers le nord."

"Et ta femme ?" redemanda Enzo, stupéfait.

"Eh ! Elle va rester ici, bien sûr. Je ... je ne suis pas fait pour la vie maritale, et là, c'est une grande chance."

"Mais elle connaît ta décision ?"

"Dieu m'en garde ! Quand elle l'apprendra, je serai loin d'ici." dit Alduzzo en riant. Puis il demanda "Pourquoi tu ne viens pas avec nous ? Toi tu n'as pas le soucis de laisser une épouse, n'est-ce pas ?"

"Non, je suis bien, ici. Et puis, je ne me sens pas l'étoffe d'un soldat. Mais qu'est-ce que vous faites à Nicolosi ?"

"On se prépare à libérer Catania. Il y a d'autres groupes de picciotti qui se rassemblent à Aci Reale, à Paternò, à Gerbini, à Lentini. Nous attendons tous un ordre, et alors nous descendrons droit sur Catania et adieu les Bourbons ! J'ai hâte d'aller les combattre !"

"Comment es-tu devenu un guerrier, Alduzzo ?"

"Et bien, c'est une bonne cause, et puis, c'est la vrai vie, libre comme l'air !"

"Il y en a d'autres du village ?"

"Pas dans mon groupe. Mais j'ai appris que Rosario et son frère Tano ont rejoint le groupe d'Aci."

Enzo acquiesça. Il était moins surpris par Tano et son frère que par Alduzzo. Ils discutèrent encore un peu, puis Enzo dit au revoir à son ami, finit ses achats et rentra à la villa. Il remarqua que plein de monde apportait des paniers de nourriture et même quelques fusils de chasse avec des cartouches, de la poudre et des boulets aux picciotti. Ca semblait devenir sérieux, cette fois-ci. Mais les soldats du roi ne seront pas une partie de plaisir, pensa-t-il.

Quelques jours plus tard, les picciotti quittèrent Nicolosi pour Catania. Pendant quelques jours, Enzo n'en entendit plus parler, pas plus qu'il n'eut de nouvelles de Ruggiero. Don Raffaele disait que les routes étaient peut-être bloquées par les picciotti ou par les troupes du roi. Ils n'y avait qu'à attendre le résultat de la confrontation et les communications entre Catania et Messine seraient rétablies.

Enzo était inquiet, il avait très envie d'essayer de rejoindre Messine, mais il fallait pour cela quitter la villa contre l'avis de son maître. Ca le tentait, mais il ne s'était pas encore décidé. A la maison, la tension montait entre la jeune comtesse et don Raffaele, il devenait de plus en plus clair qu'ils se rangeaient dans des camps opposés. Pas de nouvelles non plus de Catania.

Puis un soir, une dizaine de jour après sa rencontre avec Alduzzo, un groupe de picciotti se présenta à la porte de la villa. Ils étaient en haillons, certains blessés. Ils disaient avoir été poursuivis par les Bourbons et demandaient de l'aide, de la nourriture et des armes, pour monter se cacher sur le Mongibello. Don Raffaele dit à ses gens de prendre soin des blessés et de leur donner des provisions, mais il hésitait pour les armes.

Enzo revit Alduzzo. Il n'était pas blessé, seulement épuisé, mais plus déterminé à se battre que jamais. Ils discutaient quand Salvatore arriva, hors d'haleine, et dit que les Bourbons étaient dans Nicolosi et venaient, en armes, vers la villa. Ils avaient même des canons légers tiré par deux mulets.

Federico Cangemi dit que ses hommes valides pouvaient encore fuir vers la montagne, mais il s'en faisait pour les blessés .Que faire ? Il ne voulait pas les laisser tomber entre les mains des Bourbons, mais ils ne pouvaient pas les porter. La jeune comtesse dit qu'ils devaient se rendre, mais don Raffaele dit qu'ils devaient essayer de se cacher dans la montagne. Après une discussion courte mais animée entre les époux, la jeune comtesse demanda qu'on prépare son cabriolet et dit qu'elle voulait rentrer dans sa famille, jusqu'à ce que les choses s'arrangent : elle ne voulait pas qu'on puisse la prendre pour une complice de ces 'bandits'.

Don Raffaele ne s'opposa pas à son départ : un cabriolet avec trois femmes et un cocher ne courait aucun risque. La comtesse partie, don Raffaele aida les picciotti à organiser leur fuite. Mais maître Leo vint dire que le capitaine des troupes royales était à la porte et demandait à être reçu par don Raffaele. Il y eut un instant de panique. Les valides pouvaient fuir par le parc, mais que faire des blessés ?

Alors Enzo prit le maître à part et lui dit "Excusez moi, don Raffaele, vous connaissez la cachette secrète dans le cellier ?"

L'homme le regarda. Visiblement, il ne comprenait pas. Enzo dit alors "Il y a une grande pièce secrète, nous pourrions y cacher les blessés avec de la nourriture et quelqu'un pour les soigner."

"Tu sais y aller ?"

"Bien sûr."

"Alors fais comme tu as dit, vite. Je vais essayer de ralentir l'arrivée des soldats."

Federico Cangemi donna l'ordre à trois de ses hommes de rester avec les blessés, pendant que les valides traversaient le parc. Alduzzo était l'un de ceux qui devaient rester. Enzo, aidé par les autres, prit l'un des blessés et, suivi par ceux qui pouvaient marcher et qui portaient des provisions, il les conduisit au cellier. Ils descendirent dans la pièce aux étagères, maintenant remplie de centaines de bouteilles de bon vin. Enzo fit jouer la traverse et le système, éclaira le passage avec sa lanterne et fit entrer tous les picciotti dans la pièce secrète. Il expliqua à Alduzzo qu'il les avertirait d'un danger à travers le puits ou la porte cachée, ferma la porte, remit la traverse en place, puis il remonta.

Il arrivait au rez-de-chaussée quand il entendit don Raffaele entrer dans la villa, suivi par des soldats, tandis que les autres entouraient la villa. Enzo fit un signe imperceptible à son maître pour lui faire savoir que tout était en ordre.

"Vous pouvez fouiller toute la maison, si vous ne me croyez pas sur parole !", dit-il d'un ton outragé.

"Ce n'est pas que je doute de votre parole, don Raffaele, croyez-moi. Si vous dites qu'ils ont fuit vers la montagne, il doit en être ainsi. Mais nous devons faire notre devoir, juste pour être certain. N'en prenez pas offense, don Raffaele..."

"Bien, faites votre devoir sacré. J'espère qu vous n'allez pas faire trop de ... dégâts."

"La comtesse, votre épouse , a dit qu'ils avaient demandé des provisions et des armes..."

"Je ne les leur ai pas données. Mes armes, vous pouvez vérifier si vous voulez, sont toutes à leur place. Ils sont partis, c'est tout ce qu'ils pouvaient faire. Mais... fouillez la villa. J'espère seulement que vous en finirez bientôt, je suis fatigué et j'aimerais aller me coucher."

Enzo admirait le calme et le sang-froid dont son maître faisait preuve. Les domestiques, en ligne derrière leur maître, le supportaient en silence. Aucun ne parlerait "Je n'ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien" c'était un consensus.

Les soldats commencèrent une fouille méthodique de toutes les pièces, recherchant toutes les cachettes possibles. Le ciel devenait sombre et la fouille se poursuivait à la lumière des lanternes. Don Raffaele affichait son calme, l'air juste un peu contrarié. Enzo, à côté, ne s'en faisait pas non plus : il était presque impossible aux soldats de trouver la cachette du cellier. Mais s'ils la trouvaient... Mieux valait ne pas y penser.

Les soldats avaient fini leur fouille quand on entendit un coup de feu dehors, puis des cris. Un soldat, courant vers la villa, appela le capitaine : la villa était cernée, autour du mur d'enceinte, par un nombre inconnu – mais sans doute beaucoup – de picciotti arrivés sous couvert de la nuit. Le capitaine ordonna à ceux qui étaient autour de la villa de rentrer et d'attendre aux fenêtres.

Don Raffaele protesta avec véhémence "Vous n'avez pas le droit de transformer ma maison en forteresse! Vous ne pouvez..."

"Retirez vous dans votre chambre, ou je vous mets au arrêts ! Je le peux, vraiment, mon cher don Raffaele ! Et d'autant plus que vous êtes soupçonné d'avoir aidé ces rebelles !"

"De les avoir aidés! Mais si je les avais aidés, feraient-il de ma maison un champ de bataille ?" dit don Raffaele, sarcastique. La discussion fut interrompue par une fusillade, on tirait de part et d'autre des fenêtres.

Don Raffaele dit aux domestiques rassemblés autour de lui : "Vite, tous au cellier !"

Ils se précipitèrent en bas. Enzo se demanda s'il devait dire au maître où était la pièce secrète, mais il pensa que ce n'était pas le moment. Sa décision fut confirmée quand don Raffaele, le prenant à part, lui dit "Motus ! Ils seront d'autant plus en sécurité que moins de monde sait où ils sont."

"Mais la villa..."

"Quel que soit le gagnant, il me compensera d'une façon ou d'une autre... soit en argent, soit en honneurs. Ce n'est pas si dramatique que ça qu'ils se battent ici...."

Le combat dura tout la nuit. Près de quarante soldats étaient barricadés dans la villa et on ne savait pas combien il y avait de picciotti dehors. Enzo se demandait pourquoi Ruggiero n'avait rien dit au maître de la cachette. Peu importe : aujourd'hui, elle était providentielle. Le fait que son ami Alduzzo soit dans la cachette et l'arrogance du capitaine des soldats du "p'tit Francis" avaient fait basculer Enzo sans hésitation du côté des picciotti. Il en est ainsi pour les gens simples, les raisons d'un choix sont plus souvent personnelles et de circonstances qu'idéologiques.

Soudain, ils entendirent gronder des canons. D'évidence, il ne pouvait pas s'agir que des deux canons des Bourbons. La villa fut touchée et ses fondations tremblèrent. Enzo, préoccupé, regarda son maître, mais l'homme, contrairement aux domestiques, ne semblait pas s'en faire. Ils ne couraient pas grand risque dans le cellier. Et même si la villa s'effondrait au dessus d'eux et bloquait le passage, il restait le passage vers le puits. Il était difficile à remonter, pensa Enzo, mais son maître n'en savait rien. Comment pouvait-il être si tranquille ? N'avait-il pas peur qu'ils soient enterrés là en bas ?

De temps en temps, des coups de canon s'entendaient du cellier. La fusillade faisait rage, mais elle semblait lointaine. On n'entendait ni cris ni hurlements, et encore moins les paroles. Enzo se demandait ce que ressentaient les picciotti cachés dans leur pièce secrète. Que pensait son ami Alduzzo, maintenant ?

Il est difficile de dire combien de temps cela dura. Mais après plutôt longtemps, les armes se turent enfin. Ils n'entendaient qu'un lourd silence, et tous étaient tendus. Tous se demandaient qui sortait vainqueur de l'affrontement dont le déchaînement était à présent terminé. Don Raffaele décida de monter voir. Enzo voulait l'accompagner. Il dut insister plusieurs fois, mais le maître finit par accepter. L'escalier n'était pas obstrué et la porte s'ouvrit sans problème. L'ayant ouverte, don Raffaele attendit quelques secondes et se pencha dehors avec prudence. Le cœur d'Enzo battait fort.

"Nous pouvons y aller." dit le jeune homme, puis il sortit et Enzo le suivit.

La pièce du rez-de-chaussée était pleine de fumée et de poussière. Il y avait des soldats morts près des fenêtres. En marchant le long des murs, ils gagnèrent la porte d'entrée. La porte n'existait plus. L'une des volées d'escaliers s'était effondrée et la statue gisait sur le sol, en morceaux. Un épais rideau de fumée venait de la cuisine. Là aussi il y avait des soldats morts. Enzo fit un signe de croix. Ils montaient l'escalier resté intact quand retentit un sinistre craquement : une partie du mur du bureau s'écroulait. L'effondrement cessa un instant et tous deux coururent, Enzo vers le bas et Raffaele vers le haut. Puis un pan de mur s'effondra sur l'escalier. Enzo entendit un cri, puis un nuage de poussière et de gravats bloqua son regard.

Enzo cria le nom du maître, mais il n'y eut aucune réponse. Il appelait encore quand il entendit des cris dans son dos. Il se retourna et vit un groupe de picciotti, avec des fusils pointés sur lui "Ne tirez pas, ne tirez pas !" hurla Enzo.

Federico Cangemi apparut au fond, "Ne tirez pas !" ordonna-t-il et il vint près d'Enzo.

Le garçon le reconnut, "Don Raffaele... aidez-moi, le mur s'est effondré sur lui, vite !" cria-t-il.

Federico donna des ordres. Pendant que ses hommes montaient l'escalier encombré de gravats, il demanda au garçon "Mes autres hommes ?"

"Tout va bien, don Raffaele les a cachés. Sauvez-le, maintenant, je vous en supplie !"

"Mes picciotti s'occupent de lui. Conduis-moi à mes hommes."

"Venez." dit Enzo, et le mena au cellier.

Il dit aux domestiques qu'ils pouvaient monter secourir le maître. Quand tous furent sortis, il emmena Cangemi à la pièce aux étagères et, à travers la porte secrète, il indiqua aux occupants de la pièce secrète qu'il retirait la traverse et ouvrait la porte. Deux hommes apparurent à la porte, dont Alduzzo, prêts à tirer. Ils reconnurent leur chef qui entrait.

Alduzzo sortit. "Les Bourbons ?" demanda-t-il.

"Tous morts."

"Comment avez-vous fait ?"

"Des picciotti sont venus des villages voisins, alors nous somme revenus. Nous avons eu de la chance" répondit Cangemi.

Dans son enthousiasme, Alduzzo étreint Enzo, il le serrait fort contre lui et en lui donnant de joyeuses tapes dans le dos. Pendant ce temps, les hommes sortaient de la cachette. Tandis qu'Alduzzo retournait aider les blessés, Enzo remonta en courant. Il arriva juste à temps pour voir les domestiques redescendre le corps inanimé du maître.

"Est-il vivant ?" demanda-t-il, inquiet.

"Oui, il a juste perdu connaissance... mais il est plutôt dans un sale état" répondit Francesco.

"Gerolamo, Rocco, courrez voir s'il reste un coche en état et attelez-y les chevaux immédiatement : il faut emmener don Raffaele chez le docteur tout de suite. Les autres, faites le tour de la villa et éteignez tous les feux que vous verrez. Tâchez de sauver tout ce que vous pourrez, mettez tout dans les pièces encore en état. Toi, Luciano, reste à côté de don Raffaele..."

Enzo continua à donner des ordres, et bien qu'il fut le plus jeune, tout le monde obéissait. Heureusement, le chartil était intact et l'écurie aussi. On put donc très vite préparer le coche et les chevaux. Le maître y fut transporté, Francesco et Luciano conduisaient et Menico veillait sur don Raffaele. Ils partirent vers Nicolosi à la recherche d'un médecin. Enzo, aidé par Giovanni, Marzio, Lorenzo, Gerolamo, Nunzio, Rocco, maître Leo, Sante et Salvatore, s'occupait de la villa.

Elle était en très mauvais état. Ils éteignirent les trois ou quatre foyers d'incendie. Ils commencèrent par récupérer tout ce qu'ils pouvaient dans les pièces endommagées. Pendant ce temps, les picciotti s'occupaient de leurs blessés : ceux qui s'étaient cachés et ceux qui avait été blessés pendant la bataille. Santa et Nunzia allèrent préparer à manger et à boire pour tous.

Enzo s'assit un moment pour reprendre son souffle. Alduzzo s'assit à son côté "Que vas-tu faire, maintenant ?"

"Je ne sais pas. Si seulement don Raffaele pouvait guérir vite... ou si Ruggiero était là..."

"Le surintendant ?"

"Oui, lui."

"Nous allons emmener nos blessés au village et les autres hommes vont à Messine, il paraît que le général Garibaldi y est."

"A Messine ? J'aimerais bien y aller..."

"Et bien alors, viens !"

"Mais ici, la villa..."

"Pourquoi tu t'en fais pour ça ? Elle n'est pas à toi, si ?"

"Non, mais..." dit Enzo songeur. Il avait très envie d'aller à Messine, revoir son amant.

Ils mangèrent un peu et se remirent au travail. Enzo regardait maître Leo : après tout, il pouvait s'occuper de la villa quand elle était vide... ne pourrait-il pas le faire encore, en son absence ? Puis il reviendrait avec son Ruggiero qui reprendrait tout en main jusqu'à ce que le maître soit rétabli. Il retourna au cellier fermer la porte secrète, même si certains picciotti la connaissaient désormais. Puis il remonta. Il était fatigué, si fatigué...

Il appela maître Leo, "Ecoutez, j'ai besoin de repos. Pouvez-vous prendre les choses en main pendant que je me repose un peu ?"

L'homme acquiesça. Il était le doyen des domestiques, tant par l'âge que par les années de service. Il était donc la bonne personne pour prendre soin de la maison. Enzo alla à la tourelle, heureusement intacte. Au lieu d'aller à sa petite chambre comme d'habitude quand Ruggiero était absent, il monta au quatrième. Il ferma les persiennes et la chambre fut dans la pénombre. Il enleva ses chaussures, sa veste, son gilet, son pantalon et sa chemise et s'étendit sur le grand lit, en sous-vêtements.

Epuisé, il s'endormit presque aussitôt. Et il rêva. Il rêva que Ruggiero était de retour, s'approchait du lit, lui souriait et commençait à le caresser, d'abord doucement, puis de plus en plus intimement. Il rêvait qu'il bandait et que son amant glissait la main sous son caleçon et caressait son membre dur et raide, sans le quitter des yeux et avec un sourire aguichant. Il rêvait qu'il tremblait de plaisir, qu'il frissonnait... Puis il se réveilla.

Alduzzo était assis au bord de son lit, la main dans son caleçon, et le masturbait doucement. Enzo essaya de s'asseoir, mais son ami le repoussa, la main sur la poitrine, avec un sourire espiègle "Laisse moi faire... je te cherchais, je t'ai trouvé, mais tu bandais si fort ! Tu n'aimes pas ça ?

"Si, mais..."

"Nous sommes amis, non ? Ne me regardes pas comme ça... personne ne nous voit..."

"Mais..." Enzo, subjugué, essayait de résister.

"Tu vas voir, tu vas aimer ça... encore plus qu'avec une fille. Tu l'as déjà fait avec une fille ?"

"Non... mais arrête..."

"Et... avec un garçon ?" demanda son ami sans cesser de le masturber.

"Et toi ?" demanda Enzo en retenant son souffle. Cette main était plus qu'agréable.

"Oui, et souvent. Et j'aime ça, plus qu'avec ma femme. Et tu me plais..." dit-il d'une voix sensuelle, en lui excitant les tétons à travers le légers sous-vêtement. Enzo frémit et gémit de plaisir. "Tu me plais trop, Enzo... je rêve de ça... depuis longtemps ! tu aimes ça, non, Enzo ?"

"Oui..."

"Et tu l'as déjà fait avec un homme ?" lui demanda encore son ami, en lui descendant le caleçon à mi cuisses.

"Oui..." presque dans un soupir

"Tu as déjà un magnifique dard, Enzo, allez, fais moi un peu de place..."

Enzo se dit qu'il vaudrait mieux pas, mais il s'écarta : il était trop excité pour résister. Son ami sourit et il lui rendit le sourire, un peu honteux. "Touche-moi, maintenant, vas-y" le pressa son ami en guidant la main d'Enzo entre ses jambes.

Enzo était complètement excité. Il le saisit à travers les habits, le palpa et émit un petit soupir. Très vite ils étaient nus et se frottaient l'un à l'autre. Alduzzo était bien bâti, chaud ... et très excité.

Enzo ne pensait plus, il y avait si longtemps qu'il n'avait pas ressenti ces sensations et il s'y perdait. Au sommet de leur excitation, Enzo allait s'offrir à son ami quand... Alduzzo s'offrit à lui "Baise moi, vas-y ! Fais moi sentir cette splendide bite, glisse-la en moi, encule-moi Enzo, vas-y !"

Enzo resta un instant figé, mais son ami le guida avidement en lui et Enzo, pour la première fois, pénétra un mâle.


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