Ruggiero reprit conscience trois jours après avoir été blessé. Enzo était assis à ses côtés. Le jeune homme émit un gémissement plaintif et Enzo se pencha sur lui et l'appela par son nom, à voix basse, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois, dans l'espoir qu'il reprenne connaissance. Mais cette fois-ci, au son de son nom, les lèvres de Ruggiero bougèrent, un léger soupir s'en échappa, puis il dit faiblement, "Enzo..." et il ouvrit les yeux. Leurs regards se rencontrèrent et le jeune homme, l'air suppliant, murmura, "Pardonne-moi..."
Enzo lui effleura la joue et chuchota, ému : "Ruggiero, mon amour..."
"Pardonne-moi..."
"Chut, c'est toi qui dois me pardonner."
"Moi ? Pourquoi ?"
"De m'être détourné de toi, de t'avoir refusé mon amour. Mais ne parle plus, ça te fait mal."
"Je... Je t'aime."
"Je sais, je sais. Je t'aime aussi, Ruggiero. Je ne t'abandonnerai plus jamais. Mais il faut que tu restes tranquille pour guérir."
"Guérir ?"
"Tu as été gravement blessé, au torse et à la jambe... pour moi. Maintenant tu dois guérir. Je serai toujours près de toi. Je t'aime Ruggiero, je t'aime. Mais maintenant, tu dois guérir."
Ruggiero leva le bras et caressa le bras d'Enzo, "Tu ne m'embrasses pas ?"
"Comme j'en ai envie ! Mais pas ici, tout le monde nous voit."
Ruggiero tourna un peu la tête et vit les autres lits et les blessés. Il sourit, "Tu crois que ça les scandaliserait ? Mais tu m'as vraiment pardonné ? Je ne rêve pas ?"
"Bien sûr, et je t'aime. Et j'ai envie de toi. Mais malheureusement il faut attendre."
"Malheureusement..." murmura Ruggiero, puis il ferma les yeux. Il les réouvrit peu après, "je suis si fatigué..."
"Alors repose-toi. Tu n'as pas faim ?"
"Faim ? Si, un peu."
"Tu n'as rien mangé depuis trois jours. Je vais te chercher quelque chose."
"Non, reste ici..." supplia le jeune homme en fermant les yeux à nouveau.
Enzo lui caressa doucement la main. Dieu ce qu'il aurait voulu le serrer contre lui et de l'embrasser !
Ruggiero semblait s'être endormi. Enzo le regardait ému : le premier mot prononcé par son amant en reprenant connaissance était son nom... et il lui demandait pardon. Sa barbe avait poussé, ses cheveux étaient en bataille et il était pâle ; pourtant Enzo le trouvait plus beau que jamais. Puis il pensa que lui non plus ne s'était pas rasé depuis trois jour et qu'il devait avoir une sale mine. Il fallait qu'il aille se laver, mais il ne pouvait pas le quitter.
Il vit Enrico, le médecin garibaldien, entrer et commencer sa visite des blessés. Pendant ces trois jours, deux d'entre eux étaient morts, et d'autres étaient dans un état critique. Manfredo lui avait dit que le garçon qu'Enrico aimait était mort : Maurizio, un jeune garibaldien. Et pourtant le médecin était là, et poursuivait sa tâche. Le fait que Ruggiero ne fasse pas partie des premières visites était bon signe. Quand enfin il arriva près du lit de Ruggiero, Enzo lui dit qu'il avait repris conscience et qu'il dormait maintenant. Le docteur lui prit le pouls, puis, aidé par deux infirmiers, il changea les pansements de Ruggiero et désinfecta soigneusement ses blessures. Il ausculta ses poumons avec le stéthoscope.
Ruggiero ouvrit de nouveau les yeux et demanda "Comment je m'en sors, docteur ?"
"Pas mal, jeune homme. Il ne semble pas s'être accumulé de sang dans votre poumon blessé. Vous devez rester immobile et ne faire aucun effort."
"Il me faudra combien de temps pour guérir ?"
"Ca sera un peu long. Mais si vous ne vous agitez pas, vous devriez vous remettre assez vite..."
"Quand pourrai-je me lever ?"
"C'est difficile à dire pour l'instant. Peut-être d'ici deux semaines, si votre poumon guérit bien."
"Comment puis... aller aux toilettes ?" demanda Ruggiero un peu gêné.
"Pour les liquide, je vais vous faire apporter un pistolet. Mais pour la selle, il faudra sortir du lit et utiliser le pot de chambre. Mais en bougeant aussi peu que possible."
"Ici ? Devant tout le monde ?"
"Comme tout le monde. Il n'y a pas de honte à avoir. Votre ami vous cachera avec un drap et devra vous nettoyer, au moins les premiers jours. Rappelez-vous bien que moins vous bougerez, plus vite vous guérirez."
Enzo dit, "Je m'en occuperai, docteur, je suis son frère."
Enrico le regarda, d'abord intrigué puis avec un petit sourire, "Bien, alors je suppose qu'il se sera pas gêné devant vous. Entre... frères, il n'y a pas de problème. On va bientôt apporter à manger. Ne le laissez manger rien d'autre que ce qu'on lui donne. Par contre il peut boire tout ce qu'il veut, même du vin, enfin pas trop. Et faites-lui boire une infusion de ces plantes trois fois par jour."
"D'accord, docteur. Puis-je le laver et le raser maintenant ?"
"Bougez-le aussi peu que possible. Ne le lavez pas, contentez-vous de lui rafraîchir le visage avec un linge humide." répondit Enrico.
Enzo regardait les yeux du médecin quai parlait sur un ton professionnel et il y lut un profond chagrin. Enzo l'admirait.
Puis Enrico partit terminer ses visites.
Ruggiero dit à Enzo, "Tu lui as dit que tu es mon frère..."
"C'est pour eux, vu que tu as dit être un Rota. Ce sera plus facile, tu ne crois pas ?"
"Mais je ne t'aime pas comme un frère... je t'aime bien plus que ça." dit Ruggiero à voix basse, avec un sourire provocateur.
"J'espère bien !" répondit-il avec un sourire ravi, en le caressant longtemps du regard.
L'hôpital improvisé s'organisait. Certains patients avaient pu être renvoyés à leur compagnie et il y avait plus d'espace pour ceux qui devaient rester. Quelqu'un se soucia de donner un peu d'intimité aux patients : Ruggiero n'était pas le seul gêné de se soulager en public. On tendit quelques cordes et on y on attacha des draps. On mit quelques caisses à la tête des lits, en guise de table et un pot de chambre et un pistolet, près de chaque lit. Un infirmier venait les vider deux fois par jour.
La première fois que Ruggiero dut uriner, Enzo lui baissa le caleçon avec précaution, glissa le pistolet entre ses cuisses et y guida gentiment le sexe. "Tu peux y aller..." dit-il. Ruggiero vida sa vessie. Enzo le secoua gentiment et enleva le pistolet.
"Non... n'enlève pas ta main..." chuchota le jeune homme dont le membre commençait à se dresser.
"Nous ne pouvons rien faire, tu le sais..."
"Caresse-le, s'il te plait. Fais moi sentir ta main... Juste un peu..."
"Ca ne sera pas pire après ?" demanda le garçon, mais il le caressa.
"Non... juste un peu..." répéta Ruggiero dans un soupir, et il se détendit, au bonheur heureux de ce contact tendre.
Enzo aurait aimé l'embrasser, le lécher, le sentir dans sa bouche, mais il devinait que la tension que cela provoquerait serait dangereuse, alors il se retenait. Rapidement, le membre était raide et turgescent, frémissant. "Il vaudrait mieux que j'arrête maintenant..." dit-il tendrement et il remit le drap, sans relever le caleçon. Il sourit en voyant persister l'érection entre les jambes de son amant.
Ruggiero dit, "Alors donne-moi un baiser."
Enzo s'approcha et leurs langues jouèrent un moment, mais ils entendirent des pas approcher et ils se séparèrent.
"Guéri vite, Ruggiero... J'ai besoin de toi..."
"Promis !" dit le jeune homme avec un sourire tendre et il caressa Enzo entre les jambes. "Tu bandes." murmura-t-il plaisamment.
"Bien sûr... mais arrête maintenant."
"Pourquoi ?"
"Tu vas me faire jouir dans mon pantalon, si tu continues."
"Approche et sors-la... je veux te sucer."
"Non, pas question, pas tant que tu n'es pas hors de danger."
"Mais ça ne me fera aucun mal, tu n'as pas entendu, le docteur a dit que je peux boire tout ce que je veux... ?" dit le jeune homme, espiègle.
"Non, Ruggiero, il vaut mieux attendre. Je te promets que dès qu tu seras remis, on rattrapera le temps perdu."
"Avec intérêts ?"
"Avec intérêts, bien sûr. J'en ai au moins autant besoin que toi... Je te veux en moi, en entier."
"Tu m'as pardonné ?" demanda-t-il.
"J'ai été si mauvais, n'est-ce pas ?"
"Toi ? C'est moi, moi qui t'ai trahi."
"Je parlais de la fois où je l'ai fait avec Alduzo sous tes yeux."
"J'ai compris ce que tu avais ressenti en trouvant Manfredo à poil chez moi."
"Mais je t'ai fait souffrir."
"Et je t'ai fait souffrir. Mais cette souffrance que nous nous sommes infligés l'un à l'autre nous a certainement fait mûrir. Je jure que je ne toucherai jamais plus personne d'autre que toi."
"Ca n'a pas d'importance, ou si peu. Il suffit que tu continues à m'aimer. Plus jamais je ne serai jaloux."
"Mais je ne veux personne d'autre. J'ai failli te perdre et maintenant je sais que je ne peux pas me le permettre. Toi seul comptes."
"Et toi pour moi. Alduzzo et Manfredo ne sont rien pour moi. Personne n'est rien. Je suis à toi et je ne veux être qu'à toi. Peux-tu me pardonner ?"
"Je t'aime. Quand on aime, il n'y a rien à pardonner."
"C'est vrai, je ne l'avais pas compris. Guéris vite, Ruggiero, j'ai tant besoin de toi..."
Le jeune homme récupérait assez vite. L'officier de liaison venait le voir tous les jours pour discuter avec lui les problèmes d'organisation du district. Les conseils de Ruggiero, et pas seulement sur le plan juridique, étaient très appréciés par l'officier qui prenait des notes à chaque fois. Ruggiero avait un sens de l'organisation remarquable.
Un jour, Garibaldi en personne vint lui rendre visite. "Rota, remettez-vous vite, on me dit que vous êtes un élément précieux."
"Malheureusement, ils disent que je ne pourrai pas retourner au combat avant des mois..."
"Nous n'avons pas besoin que de bons combattants, j'ai d'autres projets pour vous."
"D'autres projets ?"
"Bientôt, nous devrons partir au nord, vers Naples. Il faut que je laisse un gouverneur d'intérim ici, mon représentant, pour organiser le référendum. Et d'après mes officiers, vous êtes la personne adéquate. C'est pourquoi, Rota, je compte sur vous pour vous remettre vite. Oh, et ... à compter d'aujourd'hui, vous avez le rang de capitaine, vous les avez gagnés sur le champ de bataille, ces galons."
Ruggiero rassemblant son courage, répondit "Je suis honoré par vos paroles. Mais si vous me le permettez, j'ai une requête à vous présenter..."
"Dites."
"Pourriez-vous, je vous prie, laisser ici mon frère Enzo, pour m'assister ?"
"Votre frère aussi fait partie de nos hommes ?"
"Oui, c'est lui..." dit Ruggiero en montrant son amant.
"Certainement, c'est d'accord. Je crois qu'il vous faudra vraiment de l'aide, surtout au début de votre convalescence. Et un frère vaut deux hommes, n'est-ce pas ?"
"Je vous remercie, mon général. Je ferai de mon mieux pour mériter votre confiance."
"Je n'en doute pas." répondit Garibaldi. Puis il salua l'assemblée et partit.
Enzo était radieux, mais pas moins que Ruggiero.
Quand la nouvelle se répandit, Alduzzo et Manfredo vinrent féliciter Ruggiero. Ils étaient sur le point de partir pour le nord. Ils se dirent adieu et se promirent s'envoyer des nouvelles. Peu avant leur départ, Ruggiero qui commençait à sortir du lit même s'il ne pouvait pas encore marcher, fut installé avec Enzo dans l'appartement de l'ancien représentant du roi qui avait fui à l'arrivée des garibaldiens. L'appartement, réquisitionné par les garibaldiens, serait sa résidence officielle. Un médecin local se chargea de suivre la convalescence de Ruggiero.
L'appartement était au premier étage d'un beau palais, au dessus des bureaux du gouvernement que Ruggiero utiliserait dès qu'il irait assez bien. C'était un grand appartement, luxueusement meublé. Ruggiero décida de n'en utiliser qu'une petite partie. Pour les apparences, ils prirent deux chambres, mais Enzo, dès la première nuit, dormit avec son homme. Ils brûlaient tous deux du désir de faire l'amour, mais ils avaient décidé d'attendre que le poumon de Ruggiero soit complètement guéri. Il faudrait plus de temps pour que sa jambe guérisse, mais c'était le poumon qui courait un risque en cas d'effort.
Etendus sur le grand lit, nus tous les deux, sauf le pansement du jeune homme, ils se caressaient longuement, et leurs érections s'épanouissaient. "Mais tu peux au moins m'embrasser, non ?" demanda Ruggiero presque suppliant.
"Non, mon amour, comment pourrions-nous nous arrêter après... C'est déjà très difficile de se toucher comme ça sans aller plus loin. Mais j'aime tant sentir tes mains sur mon corps..."
"Oui, et moi les tiennes. Et que j'aime te toucher ! Ca me paraît irréel, être de nouveau ensemble, comme ça..."
"Cette maison est encore plus luxueuse que la villa de don Raffaele."
"Oui, aura-t-il pu la reconstruire et la mettre en ordre ? Nous l'avons abandonné tous les deux."
"Peu m'importe. Tout ce qui compte c'est d'être avec toi. Avec toi, un taudis serait plus beau que la plus belle maison."
"Nous ne pourrons pas rester ici pour toujours. Après le référendum, si le oui gagne, ils élieront des députés et un vrai gouverneur viendra s'installer ici."
"Peu importe, pour l'instant, le gouverneur c'est toi."
"C'est vrai, et je dois me mettre au travail. Il y a un référendum à préparer et ça doit être un succès. Je ne veux pas que Garibaldi regrette de m'avoir choisi."
"Les gens font déjà la queue pour te parler. Les fonctionnaires, en bas, ont déjà une liste interminable de noms."
"Je pourrais commencer à en voir quelques un. Je peux m'asseoir dans un fauteuil dans la bibliothèque, on fait mettre un siège et un secrétaire et tu t'installes à mon côté... qu'en penses-tu ? J'en ai marre de ne rien faire de mes journées."
"A une condition : juste quelques heures par jour, et si je dis stop, tu arrêtes sans discuter."
"Accordée."
C'est ainsi que Ruggiero commença à donner des audiences. Il vit d'abord les anciens fonctionnaires de l'administration des Bourbons et, après leur avoir fait prêter serment au général Garibaldi, 'Dictateur des deux Siciles', il les réinvestit dans leur charge, au moins jusqu'au référendum. Il leur dit que pour l'instant, ils devaient continuer à travailler comme auparavant, en appliquant les anciennes lois à la seule exclusion des références à Naples ou aux Bourbons. L'argent des impôts, par exemple, devait rester ici dans les coffres de Catanzaro. Les nominations ou les successions d'officiers passaient toutes par Ruggiero. Sa connaissance des lois lui permettait de parler avec compétence et faisait respecter ses décisions.
Puis vinrent les patriotes qui lui demandaient l'assurance que rien ne redeviendrait comme avant. Ruggiero leur dit que le référendum était une chose de sérieuse et que tout dépendrait de son résultat. Si par malheur le parti des Bourbons l'emportait, il ne pourrait rien faire. Il était important de persuader le plus possible des votants de choisir l'annexion au royaume de Piémont-Sardaigne qui deviendrait alors le Royaume d'Italie. Il fallait lancer la campagne électorale. Ils lui demandèrent qui pourrait voter : selon la loi des Bourbons, seuls avaient le droit de vote les hommes de plus de trente ans, sachant lire et écrire, et de fortune supérieure à un seuil assez haut, à prouver par le certificat de paiement des impôts.
Ruggiero proposa d'abaisser l'âge limite à vingt-cinq ans et de baisser considérablement le niveau de richesse requis. Les patriotes acceptèrent immédiatement : parmi les jeunes et les moins fortunés, beaucoup voulaient se libérer du gouvernement de Naples. Ruggiero leur fit préparer une nouvelle liste des électeurs et la campagne du référendum fut lancée.
Puis Ruggiero se mit à recevoir les représentants de la vieille noblesse foncière. Ils avaient peur, ils sentaient la menace sur leurs privilèges et leurs possessions. Certains le flattaient, d'autres le menaçaient ; d'autres le suppliaient, d'autres essayèrent de le tenter... Ruggiero leur dit qu'il ne pouvait pas leur faire de promesse au nom d'un roi qui ne deviendrait peut-être pas le leur après le référendum. Mais il leur fit comprendre que ce nouveau roi, si le référendum en décidait ainsi, apprécierait sans doute ceux qui avaient été de son côté avant la victoire. Il reconnaîtrait sans doute les titres d'ancienne noblesse de ses partisans. Et lui, le moment venu, pourrait témoigner de qui avait rallié son parti...
"Mais si les Bourbons reviennent ?" objecta un vieux prince dont le regard tremblait.
"Nous irons tous en prison, si ce n'est pas au gibet. Il est donc important que la maison de Savoie l'emportent et qu'ils nous trouvent de leur côté. A mon avis, avec l'extension du suffrage que j'ai ordonnée, l'annexion obtiendra à peu près quatre vingt pour cent des votes. Et le roi de Naples ne paraît pas capable d'arrêter le général Garibaldi..."
Après cette réunion, de nombreuses maisons nobles se mirent à décorer leurs balcons de drapeaux tricolores et de slogans pour l'Italie unifiée. Mais Ruggiero n'était pas dupe : il se doutaient que ces convertis de la dernière heure complotaient en secret et qu'ils n'allaient pas mettre tous leurs œufs dans le même panier.
"Mais comment pourraient-ils ? Ils affichent des drapeaux tricolores et montrent publiquement de quel côté ils sont." dit Enzo.
"Ils peuvent très bien envoyer des messages à Naples pour dire qu'ils sont obligés de le faire pour sauver leur vie, et jurer fidélité aux Bourbons, de sorte que quel que soit le vainqueur, ils seront de son côté."
"Mais les messagers, pour atteindre Naples, devront traverser les lignes de Garibaldi."
"C'est facile pour quelqu'un en civil. Et il y a beaucoup d'autres routes que celle que prennent les troupes. Un bon cheval, tout en faisant des détours, peut arriver avant Garibaldi."
"Tu ne peux pas interdire de quitter la ville ?"
"A quoi bon ? Et puis nous n'avons pas assez d'hommes pour ça. Notre seul espoir est que Garibaldi continue à gagner et que la majorité votera l'annexion. Nous n'avons pas d'autre carte à jouer."
"Si les Bourbon gagnent, on finira vraiment en prison ?"
"Non, sur un gibet, j'en suis certain." dit Ruggiero avec un sourire. Mais ses yeux ne riaient pas du tout.
La santé de Ruggiero continuait à s'améliorer et le médecin l'autorisa enfin à marcher un peu, avec une canne. Son poumon était guéri. Ce n'était plus qu'une question de temps pour que sa jambe se remette complètement. Le jeune gouverneur commençait à descendre dans les bureaux, où il recevait à présent. Enzo était toujours à ses côtés. Beaucoup admiraient son dévouement pour son frère aîné. Tous deux portaient toujours l'uniforme garibaldien. Ruggiero refusait de porter le costume à galon du vieux duc qui était le gouverneur des Bourbons, en partie pour marquer la différence et en partie parce qu'il se serait senti ridicule dans ce précieux costume qui restait donc dans une penderie de l'appartement.
Une seule fois, seul avec Enzo, pour s'amuser, il mit la veste brodée et le bicorne et il se regarda dans le miroir : il éclata de rire.
Enzo dit, "Mais ça te va bien..."
"Allez ! J'aurais l'air d'un corbeau déguisé en paon. Et n'as-tu pas dit que tu me préférais nu ?" lança le jeune homme.
"Quand nous sommes seuls, oui. Ta peau est la plus bel uniforme que tu puisses trouver. Et au lieu de cette ridicule dague d'apparat, la belle dague de chair que tu as entre les jambes... mmmhhh... j'en ai l'eau à la bouche !"
"Tu ne crois pas qu'on pourrait l'utiliser de temps en temps, celle-là ?" dit Ruggiero, tentateur.
"Le docteur a dit que tu ne dois pas encore bouger trop, mais... si tu restes tranquille et... si tu me laisses tout faire, alors peut-être..." répondit Enzo, tenté, les yeux brillants de désir, et il commença à retirer le costume d'apparat.
A son tour, Ruggiero commença à retirer l'uniforme d'Enzo. "Va fermer la porte. Si le vieux Gaetano venait... Je préfère lui éviter le choc..." chuchota le jeune homme.
Tandis qu'Enzo, déjà torse nu, fermait soigneusement la porte, Ruggiero pris ses béquilles et alla s'asseoir sur le lit.
Enzo vint près de lui. Ruggiero l'attira entre ses jambes et commença à lui sucer un téton, à l'enlacer. Enzo lui retira son maillot de corps puis fouilla dans son caleçon "Eh, mais quel bel porte étendard tu as là !" dit-il content.
"Il est au garde à vous pour toi, mon amour... et il est à toi..." dit-il en baissant le pantalon et le caleçon sur les genoux du garçon et en se mettant à le caresser des deux mains.
Enzo le poussa pour le coucher sur le dos, lui étendit les jambes sur le lit se débarrassa de ses derniers habits et s'étendit à côté de son amant. Leurs bouches se cherchèrent et se réunirent avec passion.
"Enfin, Enzo..." murmura Ruggiero. Tout son corps tremblait de désir.
"Tu me veux ?" demanda-t-il doucement.
"Oui, mais... Manfredo m'a dit que tu l'as monté comme un jeune taureau en chaleur. Tu ne veux pas me faire connaître cette émotion ?"
"Mais tu es mon aîné. Les plus mûrs prennent leurs cadets, pas le contraire."
"Mais tu es un homme, maintenant, non ?"
"Mais tu n'es pas un garçon."
"Qui a dit ça ? Maintenant que tu es de nouveau avec moi, je me sens comme un adolescent !"
"Tu as vraiment envie, mon amour ?"
"Oui, je veux essayer."
"Mais tu n'as pas l'habitude de ..."
"Toi non plus, la première fois, non ? Ne me rends pas jaloux de Manfredo..."
"Non, mon amour, non... Mais d'abord, je te veux en moi. Ca fait trop longtemps, beaucoup trop longtemps que je rêve de cet instant. Reste couché, tu ne dois faire aucun effort. Laisse moi tout faire..." dit-il doucement.
Il s'agenouilla près de ses hanches et se pencha vers son beau sexe en érection, le prit entre les mains et approcha sa bouche avide. Puis Ruggiero le prit par les hanches et le tira jusqu'à ce qu'Enzo soit à cheval au dessus de sa tête et, tandis que le garçon se penchait pour lui donner du plaisir, Ruggiero releva la tête et fit se baisser Enzo jusqu'à pouvoir lui aussi l'engloutir. Le désir mutuel qu'ils avaient si longtemps maîtrisé menaçait d'exploser, mais Enzo faisait attention à ce que Ruggiero limite ses efforts et ne fasse aucun mouvement brusque. Avec tendresse et avidité, il prépara longtemps le membre frémissant de son amant, béat de ces lèvres qui enchâssaient aussi le sien et des caresses que Ruggiero lui prodiguait sur tout le corps. Puis il se leva, se tourna et se mis à califourchon au-dessus du bassin et s'y empala lentement en guettant l'expression de son visage qui souriait en le guidant en lui.
"Aaahhh... Enfin !" dit Enzo, ému, lorsque ses fesses fermes caressèrent les poils pubiens de Ruggiero, puis il lui demanda "Tu aimes ça, mon amour ?"
"Oui..."
"Non, reste tranquille, C'est moi qui vais bouger..." dit-il en caressant la fraîche cicatrice sur sa poitrine. Il commença à se soulever et s'abaisser, et quand il vit son amant fermer les yeux, tout au plaisir de ce massage intime, ses caresses légèrement s'étendirent à toute la poitrine, le faisant trembler de plaisir. Il bougeait de bas en haut avec vigueur et avec joie : il était enfin uni à son amant ! Il lui donnait du plaisir et en recevait de lui. Poursuivant ses va et vient, il ondula des hanches, pour accroître le plaisir, avec une savante lascivité, tout au plaisir de sentir ce dur cylindre le combler. Il se sentait heureux, incroyablement heureux.
Par la fenêtre grande ouverte, le soleil d'été inondait la pièce. Les rideaux de dentelle ondoyaient au vent léger qui venait du jardin. L'ivresse montante le fit frissonner mais il continuait à s'empaler lui même avec une vigueur et un enthousiasme croissants. Ruggiero le saisit par la taille pour régler son rythme puissant.
Enzo poussa aussi bas que possible et s'arrêta. "Non, ne bouge pas mon amour. Laisse-moi faire, tant que tu n'es pas entièrement remis. Après, je te le promets, je m'abandonnerai à toi, et tu feras ce que tu veux. Tu n'aimes pas, comme ça ?"
"Si, mon amour, bien sûr que si. Et je te veux en moi, aussi... Je veux toute ta belle bite en moi, entièrement en moi. Je veux être ton garçon aussi, comme toi pour moi. Vas-y, mon étalon, vas-y, je t'attends..." le pressait-il. Il se détendait à nouveau, mais toujours l'érection complète.
Enzo se reprit ses mouvement avec vigueur. A la tête du lit, les portraits du père et de la mère du vieux duc les regardaient, renfrognés et sérieux. Enzo éclata d'un rire joyeux et cristallin. Enfin, il lui appartenait à nouveau. Il sentit son homme frissonner, trembler, gémir et quand il le sentit jaillir, il s'abaissa brusquement, avalant tout le sexe de son amant dans son trou palpitant. Il se pencha sur le corps de son amant et ils s'embrassèrent passionnément. Il sentait dans la poitrine de Ruggiero le cœur battre puissamment, et le sien en réponse, fort et rapide.
Quand il sentit son homme commencer à se détendre, se retirer de lui, il glissa doucement à son côté, en lui caressant le corps.
"A toi de me prendre, maintenant !" dit le jeune homme, la voix rauque.
"Oui, mon amour, tourne toi sur le côté... Non, la jambe blessée en haut. Comme ça, amour..." murmurait-il en le caressant et en s'allongeant dans son dos. Il mit en abondance de la salive sur ce trou vierge et le massa longuement des doigts.
"Allez, entre en moi."
"Attends. Je ne veux pas te faire mal."
"On s'en fiche, prends-moi, fais-moi tien."
"Tu es sûr de le vouloir ?"
"Oui... je veux ressentir toutes les émotions que tu as ressenties. Je veux me sentir à toi. Je veux t'accueillir en moi. Je veux te sentir en entier. Prends-moi, mon amour..."
Enzo continuait à la masser et le lubrifier. Puis, excité, collé à lui, il poussa le bout enflammé de son membre sur le bourgeon chaud et glissant et se mit à pousser, en le tenant par les hanches. Ruggiero poussait énergiquement en arrière. La porte inviolée ne paressait pas céder, bien que le jeune homme essaie de se détendre. Ils poussaient tout les deux, chacun dans son sens, pour se réunir.
"Continue, mon amour, continue !" le pressait Ruggiero, excité.
La chair dur qui forçait son sphincter excitait Ruggiero : oui il voulait le plaisir de l'avoir tout en lui. Il n'en avait jamais sentie l'envie avant, jamais. Mais maintenant il attendait de cette pénétration un plaisir plus spirituel que physique. Il avait pris la virginité du garçon, à présent il lui offrait la sienne. Et il en était heureux.
Enfin, presque par surprise, le sphincter élastique abandonna et Enzo fut étonné de se sentir sombrer dans le canal chaud et étroit, comme attiré par une force mystérieuse. Ni Alduzzo, le premier qu'il avait pénétré, ni Manfredo ne lui avaient donné cette sensation. Non, c'était Ruggiero, son Ruggiero, son bien aimé, le caporal de ses rêves, son amant viril, son dieu sur la terre, qui l'accueillait en lui. Il émit un long et joyeux gémissement en même temps que le jeune homme. Il se glissait tout en lui, sans plus d'obstacle, facilement, presque comme un sabre dans son fourreau. Il sentait qu'ils redevenaient un seul être.
Ruggiero sentit une légère gêne physique, mais dans un tel plaisir qu'il s'en apercevait à peine. Il était plus qu'heureux de s'être ainsi donné à son amant. A présent, leur union était vraiment complète, parfaite. Il sentait Enzo progresser en lui avec assurance, majestueux, chaud, doux, fort et tendre... "Non," se disait-il, "ce n'est pas 'enculer', c'est dire 'je t'aime' avec tout son corps." Une joie profonde, une émotion intense le saisirent et il se mit à pleurer, submergé de bonheur, alors qu'Enzo s'élançait en lui avec une vaillante passion. "Je suis tout à lui, comme il est tout à moi ! C'est bien trop beau !" pensait-il, reconnaissant. Ruggiero aimait les forts assauts de son amant et la danse en lui de son membre puissant.
Pour Enzo aussi, c'était bien meilleur que quand il avait pénétré ses deux compagnons, incroyablement meilleur. Comme son corps abritait la semence de Ruggiero, bientôt le corps de Ruggiero recevrait la sienne, comme un précieux coffre-fort. Chacun donnait ainsi une part de lui à l'autre. Il y avait quelque chose de sacré dans cet échange : un rite que seuls deux mâles peuvent accomplir entièrement. Le plaisir et la joie montaient en Enzo, jusqu'à déborder pour imprégner le corps aimé de son amant.