La petite fabrique de liqueur des 'frères Rota' devait être agrandie. Un nouvel édifice fut ajouté, aussi grand que le précédent. La liqueur qu'ils produisaient avait beaucoup de succès et se vendait déjà de Pascara à Palerme. Orlando s'était révélé une aide précieuse pour la production, et Manfredo pour la vente. Enzo dirigeait l'usine et le personnel et Ruggiero s'occupait de l'administration et des problèmes légaux. C'était un groupe harmonieux, une excellente équipe.
Au début, Orlando et Manfredo avaient loué une petite maison à Spezzano, puis ils construisirent leur propre maison sur le terrain de la distillerie, à l'opposé de celle d'Enzo et Ruggiero. Les quatre amis avaient aussi ouvert leur propre boutique à Catanzaro, à côté de la cathédrale et Manfredo, quand il ne voyageait pas pour élargir leur marché, dirigeait la boutique. C'était drôle de l'entendre parler aux gens du coin dans son mélange des dialectes de Calabre et de Sicile, avec son accent du Piémont.
Enzo sortait de la boutique et détachait son cheval pour rentrer à la fabrique quand il entendit quelqu'un l'appeler. "Enzo ? Tu n'es pas Enzo Rota ?" Il se retourna et vit un jeune homme vêtu à la dernière mode, extrêmement élégant.
Quand le jeune lui sourit, Enzo le reconnut. "Ranuccio ! Que fais-tu ici, habillé en dandy ?"
"Et toi ? Comment vas-tu ?"
"Bien, je suis fabriquant de liqueur, maintenant, mais toi ?"
"Ah, et moi je suis un lord, maintenant."
"Je vois ça. Mais que t'est-il arrivé ? Tu as trouvé un trésor enterré ?"
"Euh, un trésor... oui, mais enterré... pas encore" répondit-il en rigolant, et il se mit à lui raconter son histoire.
Il avait continué à travailler à l'hôtel à Aci. La chute des Bourbons n'avait pas changé grand chose. Presque rien n'avait changé, si ce n'est qu'à présent de nombreux gentilshommes anglais venaient dans l'île pour y faire des affaires. C'est ainsi qu'un certain Jonathan Duncan, un riche anglais de cinquante quatre ans, s'arrêta à son hôtel. Il commença tout de suite à lui faire la cour, à le couvrir d'attentions et de cadeaux puis demanda sans détour à Ranuccio s'il voulait faire l'amour avec lui. Au début Ranuccio avait refusé, l'homme était bien trop vieux. Mais un peu à cause de son insistance, un peu parce qu'il se sentait obligé par tous les cadeaux si chers qu'il recevait, une nuit, après son service, il était monté à la chambre de l'anglais, il l'avait laissé le déshabiller et ils avaient couché ensemble.
Bien qu'il ait trente ans de plus que lui, il avait un beau corps et, au lit, il savait y faire. Ranuccio fut très excité quand il lui demanda de le pénétrer. Il ne se défila pas, bien au contraire, il adora. L'homme perdit littéralement la tête pour lui : il le couvrait de cadeaux et pas une nuit ne passait sans qu'il n'invite Ranuccio dans sa chambre, dans son lit. Ranuccio pensait que cela durerait jusqu'à ce qu'il parte, mais tant pour les cadeaux que pour le plaisir qu'il avait à prendre cet homme, il ne refusait jamais. En outre, l'homme avait pour lui une attitude tendre et protectrice, bien éloignée de ses expériences précédentes et qui plaisait beaucoup au garçon. Ranuccio comprit petit à petit qu'il voyait cet homme de moins en moins à cause des cadeaux ou du plaisir physique qu'il en tirait, mais de plus en plus pour l'impression qu'il lui donnait d'être comblé de tendresse et de chaleur. Dans ses précédentes relations avec des hommes, à part Cesare, il n'y avait jamais rien eu d'autre que du sexe.
Quand Jonathan avait dû reprendre son voyage, il avait proposé à Ranuccio de devenir son amant et de venir vivre avec lui en Angleterre. Ranuccio lui dit qu'il avait vraiment aimé le temps qu'ils avient passé ensemble, mais qu'il n'était pas amoureux de lui. L'homme répondit que ce n'était pas important, mais qu'il ne voulait pas le perdre. Il lui dit qu'il était vraiment très riche et qu'il n'avait ni famille ni parents, qu'il voulait l'adopter et en faire son héritier. Ranuccio pourrait vivre de ses rentes sans avoir à travailler. Le garçon lui dit que ça ne lui déplaisait pas du tout de faire l'amour avec lui, mais qu'il voulait aussi s'amuser avec des garçons de son âge ou des jeunes hommes et qu'il n'avait pas envie d'y renoncer.
L'anglais répondit "Pour moi, c'est assez que tu passes tes nuits avec moi, dans mon lit et que tu m'y prennes comme tu sais le faire. Pendant la journée, tu pourras faire ce que tu veux avec qui que tu veux, pourvu que tu restes mon amant."
Finalement Ranuccio accepta. Il démissionna. Jonathan lui fit faire une belle garde robe et l'emmena à Palerme, chez le consul d'Angleterre. Là, il l'adopta légalement. Il ne le laissa jamais manquer d'argent, il le gâtait presque. Ils faisaient maintenant route vers le nord, ils allaient traverser le nouveau royaume d'Italie, puis la France pour rentrer en Angleterre.
"Mais tu te débrouilles en anglais ?" lui demanda Enzo.
"Il parle sicilien et italien et il m'apprend à parler anglais."
"Mais que fait-il ? Il vit de ses rentes lui aussi ?"
"Il pourrait. Mais il est négociant en vins et spiritueux. Au fait, si tu veux je peux te le présenter ; s'il trouve vos liqueurs à son goût, il pourrait vous en commander beaucoup. Ca te dit de venir le rencontrer, de lui parler ? Si tu lui amenais quelques échantillons..."
"C'est sans doute une bonne idée..."
"Au fait, tu n'es pas ici avec Ruggiero ?"
"Si, bien sûr."
"Je l'avais deviné quand j'ai entendu que vous aviez disparus tous les deux."
"Il y a des rumeurs sur nous au village ?"
"Non. Enfin personne ne sait que vous êtes ensemble. On dit juste que tu as rejoint les picciotti et que Ruggiero est parti avec les garibaldiens, comme tant d'autres. Mais comme moi je savais pour vous deux..."
"Tu as des nouvelles de mon père ?"
"Il se débrouille plutôt bien, mais, sans ton aide, il a du mal à joindre les deux bouts."
"J'aimerais le revoir, l'aider... mais je ne sais pas comment faire, je ne veux pas perdre Ruggiero... je ne peux pas."
"Tu as fait ton choix."
"Oui, mais... Et la villa à Nicolosi ? Tu as des nouvelles ?"
"J'ai entendu dire que don Raffaele l'avait abattue et qu'il en construisait une nouvelle."
Il discutèrent encore un peu, et Enzo retourna à la boutique prendre une bouteille de chacune des liqueurs qu'ils faisaient, puis ils allèrent à l'hôtel. Enzo rencontra Jonathan : c'était un homme sec, élégant, pas vraiment beau, mais intéressant et au sourire amical. Ranuccio expliqua qu'Enzo était un ami d'enfance et qu'il vivait maintenant avec son amant et qu'ils faisaient de la liqueur. L'anglais parut intéressé. Il goûta plusieurs liqueurs, et il trouva à son goût le marc parfumé au quinquinna et surtout une sorte de liqueur de mandarine. Il demanda à visiter la distillerie pour voir leur méthode de production, et Enzo les invita à déjeuner le lendemain. Puis il rentra à la fabrique.
Il raconta à Ruggiero et à leurs amis sa rencontre et la perspective de vendre de la liqueur en Angleterre aussi. Puis ils parlèrent de l'arrangement entre Ranuccio et Jonathan. "A quel point cet homme a-t-il perdu la tête pour Ranuccio ! Ca me paraît bizarre qu'il dise que Ranuccio peut coucher avec qui il veut, pourvu qu'il continue à passer ses nuits avec lui..." fut la conclusion d'un Enzo songeur.
Orlando dit, "Je ne supporterais jamais de savoir que Manfredo couche avec d'autres !"
"Et bien, nous sommes tous différents. Peut-être que cet anglais a compris que c'était le seul moyen d'avoir Ranuccio."
"Mais ce Ranuccio, s'il aime les jeunes, comment peut-il songer à vivre avec un homme qui vieillira de plus en plus ? Quand il aura quarante ans, lui en aura soixante dix !" dit Manfredo.
"Et bien, il doit y avoir pensé lui aussi. A l'évidence, ça ne lui fait pas peur. Je ne pense pas que la différence d'âge est un problème, si Ranuccio l'aime. Le fond du problème est : comment peut-on vivre avec quelqu'un qu'on n'aime pas ?" dit Enzo.
Le lendemain, dès leur arrivée, ils leurs montrèrent l'usine et l'anglais fut favorablement impressionné. A table, pendant qu'ils mangeaient, Enzo remarqua l'attitude affectueuse de Ranuccio envers Jonathan. Plus tard, il le prit à part et lui demanda ce qu'il ressentait, au fond de son cœur.
"Et bien, il se rend aimable. Il a un caractère fort mais gentil. Je me sens bien avec lui. Et comme il n'est pas jaloux, je me sens libre. Quand j'ai une aventure, je peux tout lui dire sans m'en faire."
"Tu es sûr ?"
"Oui, ça fait cinq mois qu'on est ensemble."
"Mais si un jour tu tombais amoureux d'un autre ?"
"Je prendrai garde à ce que ça n'arrive pas."
"Mais tu sais bien que l'amour ne se commande pas, non ?"
"Et bien, j'espère que ça n'arrivera pas. Après tout, je tiens vraiment à lui. Je ne veux pas le décevoir."
"Et lui... il t'aime ?"
"Je ne sais pas. Il ne me le dit jamais clairement. Il dit qu'il n'a aimé qu'une seule fois, mais il dit aussi qu'avant de me rencontrer il ne cherchait que des aventures mais que maintenant je suis tout ce qu'il désire. Il dit qu'il en a assez de courir après tous les pantalons bien remplis qu'il voit. Et puis il dit aimer la façon dont je le prends, qu'il se sent vingt ans de moins..."
"Tant que ce n'est pas toi qui te sens vingt ans de plus..." dit Enzo sérieusement.
"Non, ça me plait lui faire l'amour, même si j'aime bien un beau garçon de temps en temps, il me plait vraiment. Il a plein d'expérience : il a eu des garçons indiens, chinois, africains, arabes... et bien sûr des blancs aussi. Il a beaucoup voyagé et il voyage encore beaucoup. Il a mis dans son lit des marins, des garçons d'hôtel, des serviteurs, des maîtres, des aristocrates et des soldats... Et puis il sait me faire jouir comme personne, je t'assure. Je vais dans son lit plus que volontiers, ne t'en fais pas. En plus, c'est un homme intéressant, il a toujours des centaines de choses à raconter et il les dit de la plus belle façon : on ne se lasse pas de l'écouter. Jeune, il était l'amant d'un Lord de la Compagnie des Indes qui en a fait le seul héritier de son affaire, et c'est ce qu'il veut faire avec moi. Non, vraiment, je suis bien avec lui..."
Jonathan fit une grosse commande qu'il paya d'avance, de sorte qu'ils purent accroître encore plus leur production : acheter plus d'alambics et engager plus de personnel. Il leur demanda seulement d'utiliser des étiquettes imprimées spécifiques qu'ils leur enverraient et il les leur dessina. Ranuccio et Jonathan restèrent deux ou trois jours puis ils partirent pour le nord, vers leur prochaines étapes à Salerne puis Caserta.
La rencontre avec Ranuccio et les nouvelles qu'il avait eues de son père avait ravivé le soucis qui ne quittait jamais le cœur d'Enzo. Il en parla à Ruggiero qui lui demanda s'il voulait retourner au village revoir son père quelques jours.
"J'hésite... d'un côté, j'aimerais l'aider et le revoir, mais de l'autre ... je sais bien qu'il ne pourra jamais m'empêcher de revenir vivre ici avec toi, mais je ne veux pas me quereller avec lui."
"Mais es-tu vraiment obligé de lui dire que tu es avec moi ? Dis-lui juste que tu es ici et que tu as un bon travail..."
"Mais s'il me demande de l'emmener avec moi ? Tu sais que je ne peux pas... Je crois que papa ne comprendrait jamais, n'accepterait jamais..."
"En effet, je ne crois pas. Mais si tu veux faire la paix dans ton esprit, à mon avis, il faut que tu y ailles. Repousser le problème ne te fera que te sentir plus mal..." dit Ruggiero en le caressant doucement. Enzo acquiesça.
Alors, après avoir réglé quelques affaires, Enzo prit la calèche et partit pour la Sicile. Il promit à Ruggiero de ne pas être absent plus d'une semaine. Il emportait pour son père de l'argent, de la liqueur et de la nourriture. Pendant tout le voyage il fut inquiet, et de plus en plus à l'approche du village. Il passa le détroit en embarquant la calèche, puis il prit la route du sud. Bien qu'il l'avait déjà prise, il lui semblait ne rien reconnaître. D'un côté, il aurait aimé avoir Ruggiero avec lui, mais de l'autre, il savait bien que ce n'était pas possible. A mi chemin, il s'arrêta pour dormir. Ce fut loin d'être une nuit tranquille.
Le lendemain, il arriva au pays. Quand il commença à reconnaître des paysages familiers, il eut une crampe à l'estomac. Plusieurs fois, il fut tenté de faire demi-tour et de s'enfuir. Il avait abandonné son père sans un mot. Maintenant le remord s'abattait sur lui. A vrai dire, lorsqu'il était parti chercher Ruggiero à Messine, il n'avait pas pensé un instant qu'il ne rentrerait pas à la maison. Mais c'est bien ce qu'il avait fait. Il espérait aussi ne pas rencontrer don Matteo ou don Calogero, ou pire encore, don Raffaele. Que pourrait-il leur dire ? Comment pourrait-il justifier sa disparition ? On disait qu'il était parti avec les picciotti, et en un sens c'était vrai. Ce serait sa version officielle. Il n'était d'ailleurs pas le seul à l'avoir fait...
Il entra dans le village et prit le chemin de sa maison. Son cœur battait violemment. Sa gorge était sèche. Arrivé devant chez lui, il vit ses voisins, intrigués par la calèche et les chevaux, le regarder de derrière les fenêtres. Personne ne sortit, personne ne l'accueillit : ils ne le reconnaissaient pas, ou, s'ils le reconnaissaient, ils ne savaient pas comment l'accueillir. Il tira le frein et sauta à terre.
La porte de la maison n'était pas fermée, juste entrouverte. Devait-il frapper ou simplement entrer et appeler son père ? Etait-il à la maison ? Ou au potager, derrière ? Ou se promenait-il dans le village ? Enzo poussa doucement la porte et elle grinça à peine, mais le bruit lui parut assourdissant. Il entra dans la cuisine : rien n'avait changé depuis son départ. Il vit la pauvreté. Et elle lui fit mal au cœur. Il se disait que même s'il n'était pas riche, il vivait à présent dans une certaine opulence.
"Papa ?" appela-t-il à mi voix. Pas un bruit, rien. "Papa..." appela-t-il encore, plus fort, en se dirigeant vers la chambre de son père. La porte était entrouverte. Il la poussa et entra.
Son père était au lit, tout habillé, et il s'asseyait, "Enzino !" dit-il et le fils sentit l'émotion dans la voix de son père.
Son père se leva et tendit les bras. Enzo s'y réfugia et ils s'étreignirent. Puis ils se séparèrent et son père fit un pas en arrière et regarda son fils de la tête au pieds, les yeux gonflés de larmes, puis ils dit "Tu as l'air en forme..."
"Papa... je suis tellement désolé..." commença Enzo.
"Non... non. Je suis heureux de voir que tu vas bien. Tu as de beaux habits. Et tu es venu."
Enzo avait remarqué que son père n'avait pas dit "revenu".
"Viens à la cuisine et asseyons-nous à table... Tu resteras bien au moins un moment, non ?" demanda le père en prenant le bras du fils pour l'emmener à la cuisine.
Il lui donna une chaise, prit une bouteille de vin et deux gobelets en terre sur l'étagère et les servit. Il s'assit et poussa un verre vers son fils. "Tu pourras rester un peu ?" demanda-t-il à nouveau.
"Oui papa. Trois ou quatre jours, je pensais..."
"Bien. Il n'y a pas grand chose à manger à la maison. As-tu faim ?"
"Mais vous, papa, comment allez-vous ?"
"Bien, Dieu merci, bien."
"Comment vous en sortez-vous..."
"Sans trop de problèmes. Non, pas trop."
"Je vous ai apporté quelque chose. C'est dehors, dans la calèche. Je vais aller le chercher..."
"Plus tard. Laisse moi te regarder d'abord."
"Je... je n'avais pas l'intention de partir aussi longtemps, papa..." dit Enzo, gêné, sur un ton d'excuse.
"Tu as de beaux habits : as-tu un bon travail ?"
"Oui. Je fais des liqueurs. Je vous en ai apporté..."
"Où est-ce que tu vis ?"
"Sur le Continent."
"Sur le Continent ? Si loin ?"
"Bah, juste en Calabre, près de Catanzaro. Ce n'est pas si loin."
"Et tu vas bien."
"Je vais bien."
"C'est le principal : la santé, un bon travail... que peut-on demander de plus à la vie ?"
"Vous êtes quelqu'un de bien, papa..."
"Quelqu'un de bien ? Bah, pour moi, tout ce qui compte est de savoir que tu vas bien. Et... tu ne te sens pas trop seul ?"
C'était la question qu'Enzo redoutait. Il n'en doutait pas : son père voulait savoir s'il était marié. Il avait préparé dix discours, mais là, aucun des mots qu'il avait préparé ne pouvait sortir.
"Je vis avec un ami, papa. Vous le connaissez, c'est don Ruggiero..."
"Ah, don Ruggiero... alors il est sur le continent aussi. Vous travaillez ensemble ?"
"Oui, papa."
"Et vous vivez ensemble, dans la même maison ?"
"Oui, papa."
"Il t'a toujours apprécié, don Ruggiero. Je suis heureux qu'il prenne encore soin de toi. C'est quelqu'un de bien. Et ici, vous n'auriez pas pu vivre ensemble..." dit tranquillement son père.
Enzo le regarda, étonné. "Et bien dans la villa déjà, en pratique nous vivions ensemble..."
"Oui, mais... tôt ou tard vous auriez tous deux dû vous marier, il en a toujours été ainsi ici. Peut-être que personne ne vous connaît là-bas... Enfin, je crois."
"Là-bas aussi les hommes doivent se marier tôt ou tard, papa."
"Et alors, vous deux, comment pensez-vous vous faire ?"
Enzo était plus inquiet que jamais : son père semblait tout comprendre et réagir à merveille, mais il craignait encore de prendre ses désirs pour des réalités.
"Nous... nous ne voulons pas nous marier, papa." dit Enzo en sentant qu'il tremblait.
"Oui, ça je l'avais compris. Mais si vous vivez ensemble et que vous ne vous mariez pas, un jour ou l'autre..."
"Et bien papa, Ruggiero et moi, on dit...tout le monde croit que... j'espère que cela ne vous ennuiera pas, mais..." il ne trouvait pas ses mots. Il scrutait le visage aigu de son père.
"Quoi ?" demanda calmement son père.
"Et bien, il ... tout le monde croit que c'est mon frère. Ruggiero Rota... Et nous avons même des papiers..."
"Ah ! Ton frère ? Rota, tu as dit ? Alors ce serait mon fils ? demanda son père en plissant le front.
"Oui..."
"Différents comme vous l'êtes ?"
"De... de deux mères différentes, disons-nous... vous étiez veuf et ..."
"Tu serais le fils du second lit ... je vois."
"Pardonnez-nous, père."
"Et bien, c'est peut-être une solution. Même si ça me fait drôle que don Ruggiero soit mon fils... Je devais à peine avoir vingt ans quand je l'ai eu, non ?"
"Vous n'êtes pas furieux ?"
"Furieux, moi ? Enzino, non, bien sûr que non ! Vous avez trouvé la solution à votre problème."
"Mais vous... le saviez ?"
"Je n'en étais pas sûr, mais j'y ai pensé..."
"Et ?"
"Enzino, si tu es comme ça, je suis heureux que tu aies trouvé une personne de valeur comme don Ruggiero. Et que vous puissiez vivre tranquilles ensemble."
"Ca ne vous embête pas ?"
"Enzino, dans ce monde il y a autant de situations différentes qu'il y a de chrétiens : trouve-m'en deux semblables ! Certaines sont communes, d'autres rares... même si elle le sont souvent moins qu'on ne se l'imagine."
"Que voulez-vous dire ?"
"Que tu n'es pas le seul à avoir ces préférences. Quand je passais mes soirées au belvédère, j'avais deux amis proches. Nous étions comme des frères, surtout avec l'un d'eux. Gamins, nous nous sommes un peu amusés ensemble... Enfin, je veux dire... mais tu as compris, n'est-ce pas ? Quand les gamins commencent à ressentir certains besoins... mais j'étais attiré par les filles, et pour moi ce n'était qu'un jeu. Mais pas pour eux. Devant les autres, il parlait de filles et de chattes. Mais il était différent. Et un jour il m'a dit être tombé amoureux d'un des copains, mais il ne savait pas quoi faire. J'avais alors dix-sept ans et Leoluca en avait seize, et l'autre, Pino, dix-huit.... Il était beau garçon, un peu comme ton don Ruggiero en plus jeune."
"Mais de qui parlez-vous ? Il n'y a pas de Leoluca au pays."
"Non. Ils ne sont plus là. Alors, te disais-je, mon ami était malheureux : si une fille te plait, me disait-il, tu peux le lui faire savoir par ses frères ou un de ses cousins. Mais pour un garçon, que peut-on faire ? Et une fille peut te faire comprendre si tu lui plais ou non. Mais un garçon, il peut tout raconter aux autres... Alors un jour j'ai parlé seul à seul à Pino et je lui ai dit : Sais-tu que quelqu'un a perdu la tête pour toi ? Enfin, pour faire court, ça leur a pris presque un mois, mais ils ont fini par se trouver, et j'étais le seul à partager leur secret. Mais un jour Pino dut se marier. Puis ce fut le tour de Leoluca. Après ces mariages, ils ont continué à se voir en secret : ils étaient amoureux. Mais la femme de Leoluca avait des soupçons, elle pensait qu'il y avait une autre femme. Alors elle a décidé de les prendre la main dans le sac et, avec ses frères, de l'humilier publiquement... et ils les ont trouvés ensemble. Ils ont dû quitter le pays immédiatement, avec juste les habits qu'ils portaient... Je ne les ai jamais revus. Je ne sais pas ce qui leur est arrivé. Quelqu'un m'a dit qu'ils font le berger à Leonforte, qu'ils vivent dans la montagne, où la vie est dure. Mais si au moins ils sont ensemble..."
"Quand-est ce que ça se passait ?"
"Avant ta naissance, il y a une vingtaine d'années. Et c'est pour ça que tu as fait le bon choix en partant."
"J'avais peur que vous ne soyez furieux..."
"Non... et je suis content que tu m'en aies parlé. Et que tu sois venu me dire que tu vas bien. Et j'espère que le Seigneur vous aidera tous les deux."
"Depuis quand savez-vous, papa ?"
"Et bien... je ne sais pas exactement. Peut-être quand j'ai vu dans tes yeux la même lueur qu'avaient ceux de Leoluca quand il m'a avoué être amoureux de Pino... Je savais que tu ne faisais la cour à aucune fille du village... et quand j'ai remarqué la même lueur dans les yeux de Ruggiero quand il m'a salué à la taverne et qu'il m'a dit que tu étais un si bon journalier... et il était si gentil avec moi..."
"A plusieurs reprises, j'ai eu l'impression que vous saviez, mais je n'ai pas eu le courage de vous le dire. Votre ami Leoluca était plus courageux que moi."
"Il n'était pas mon fils. Il n'en aurait jamais parlé à son père, il aurait préféré mourir."
"Pourquoi faut-il qu'il y ait une telle appréhension, avec son père ?"
"Parce qu'un père ne peut jamais être un ami : il y a une génération d'écart, c'est une autre relation..."
"Mais je vous aime, et je sais que vous m'aimez aussi."
"Ca n'est pas la question."
"Mais nous en parlons, maintenant."
"Tu es un adulte à présent. Tu es sans doute devenu adulte le jour même où tu t'es éloigné de moi. Je me demande si les fils ne devraient pas toujours quitter leur père, pour devenir adulte. Quoi qu'il en soit... dis à Ruggiero que je suis content de l'avoir comme... fils. Je suis heureux de cet arrangement."
"Merci, papa. Il en sera heureux lui aussi."
Enzo donna à son père ses cadeaux et l'argent et il lui promit qu'il lui enverrait quelque chose chaque mois, "Installez-vous dans une plus belle maison, papa."
"Non, je me suis attaché à celle-ci."
"Alors, faites-la réparer."
"Les gens se demanderaient d'où me vient l'argent..."
"Dites-leur que je travaille maintenant sur le Continent."
"Soit. Mais je ne leur dirai pas où : je ne veux pas que quelqu'un aille là-bas pour te trouver."
"Et ne dites pas aux gens que je suis avec Ruggiero. Il ne veut pas que sa famille sache où il est."
"Je comprends. J'espère que tu pourras être heureux."
"Je le suis, papa. Ruggiero est un homme exceptionnel, et il m'aime vraiment."
"J'en suis heureux."
"Aimeriez-vous venir sur le Continent ?"
"Non, mes racines sont ici. Ta mère repose ici, et un jour on m'enterrera à ses côtés. Et puis, c'est mieux pour vous deux de ne pas avoir... votre père entre vous. Merci quand même, je suis heureux que tu me l'ai demandé."
Après trois jours, Enzo dit adieu à son père et reprit la route de Catanzaro. Le voyage de retour fut complètement différent : il se sentait léger et joyeux, vraiment bien. Le fait que son père soit au courant de leur amour et l'accepte avec une telle sérénité lui mettait du baume au cœur. Il ne s'était pas rendu compte jusque là d'à quel point ce secret avait été fardeau pour lui. Dès son arrivée, il raconta à Ruggiero la longue conversation qu'il avait eu avec son père. Son amant en fut agréablement surpris.
"Ton père est un homme exceptionnel, compréhensif et de grande ouverture d'esprit. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si tu as une si belle personnalité. Et maintenant j'ai un peu l'impression qu'il est un vraiment mon père."
"Il m'a dit de ne jamais te mécontenter, tu sais ? Il dit que tu ne le mérites pas."
"Je n'ai pas l'impression de courir le risque. Qu'en penses-tu ?"
Enzo tira son amant vers lui et l'étreint, "Tu te souviens de notre première fois ?"
"Bien sûr : tu m'as demandé si ce serait vraiment agréable pour toi aussi..."
"Et tu m'as dit : ce sera beau, tu verras. Fais-moi confiance. Et je t'ai fait confiance."
"Oui, tu m'as fait confiance. Mais tu as voulu la voir avant..."
"Et je te l'ai sortie."
"Et tu as dit : Mon Dieu ! Comme elle est grosse ! Elle est si large et si longue qu'elle me fait un peu peur... Elle te fait toujours peur ?"
"Non, au contraire..." Enzo sourit. Plein de désir, il commençait à le déshabiller. Quand ils furent nus, il dit "Que dois-je me mettre ? Comme la première fois ?"
Ruggiero comprit et l'attira dans une demi étreinte, sans un mot, le fit s'agenouiller sur le lit et se mit à genoux derrière lui, sans cesser de le caresser. Enzo frissonna et Ruggiero aussi, dans son dos. En rejouant cette première fois, ils en ressentaient l'atmosphère. "Penche-toi en avant, maintenant..." lui murmura Ruggiero à l'oreille.
"Comme ça ?" demanda Enzo, ému.
"Un peu plus." répondit Ruggiero qui caressait avec un doux plaisir le corps beau et juvénile qui s'offrait à lui. Il se rappelait avec précision du désir et de la peur de ce garçon encore vierge et le mélange de ces sentiments lui procura une incroyable sensation de tendresse. Certes, il le désirait ce jour là, mais il voulait aussi lui donner du plaisir, pas juste prendre le sien.
Enzo sentait la chaleur du corps du jeune homme collé à son dos. Le contact de leurs peaux nues était à chaque fois une nouvelle sensation, mais toujours aussi belle. Il sentit le membre raide fouiller entre ses petites fesses, et c'était encore une magnifique sensation. Et quand le gland atteint son petit trou, le contact intime le fit frémir et les tremblements de son amant lui dirent l'intensité du désir qu'il avait pour lui.
"Oh, Enzo !" murmura Ruggiero, la voix rauque de passion, et il commença à pousser.
Le garçon ressentait un doux plaisir en sentant cette chair chaude, vivante, forte et tremblante qui ouvrait son chemin en lui, "Ooohhh... Oui..." gémit-il quand la pression de son amant se fit plus forte et il se poussa un peu en arrière pour lui dire combien il le désirait.
Le jeune homme se remit à pousser et Enzo sentait qu'il le comblait, en se glissant petit à petit en lui et c'était tellement, mais tellement bon. La sensation de sa chair étendue à ses limites rendait le plaisir encore plus fort. Enzo était heureux : enfin... pensa-t-il avec une joie profonde.
Il entendait Ruggiero respirer profondément et il pensait avec plaisir que c'était lui qui l'excitait à ce point. Il le sentait continuer à entrer en lui avec calme mais détermination et cela lui procurait une impression de plénitude. Il le sentait sombrer en lui, grand, entier et majestueux, jusqu'à être complètement en lui.
"C'est bon ?" demanda Ruggiero, la voix rauque d'émotion.
"Oh oui, c'est bon."
Alors le jeune homme commença lentement ses va et vient et Enzo commença à gémir. Ruggiero se mit à lui caresser le corps et le sexe en érection.
"Mmm... c'est si bon !" murmura le garçon quand son amant accéléra le rythme.
Enzo exultait, et son plaisir se répandait dans tout son corps en l'amenant à l'extase. Il tremblait, et ses tremblements devinrent convulsion quand il atteint l'orgasme. Puis Ruggiero éclata dans son amant, et Enzo se sentit au paradis. Il pensa que l'union qu'il venait de vivre était à la fois le plus court et le plus long moment de sa vie, et aussi qu'à chaque fois c'était le moment le plus merveilleux.