Le lendemain matin, le Maure se comporta comme si rien ne s'était passé. Gaetano avait encore mal en s'asseyant, mais il se souvenait avec plaisir du violent orgasme qu'il avait éprouvé. Il n'avait jamais autant joui avec Silvio : bien sûr, son cousin ne connaissait pas cette façon, sinon il la lui aurait appris, pensait-t-il.
Gaetano travailla toute la journée avec entrain et quand, le soir, il put rejoindre sa couchette, il fut de nouveau la proie du Maure. Il remarqua que quand il se détendait, c'était moins douloureux et que le plaisir était encore plus fort.
Puis ce fut le tour du Corse, puis de Fiore deux nuits chacun. Alors, pensait Gaetano, ça va être le tour du second, puis du capitaine ? Et ensuite ? Est-ce que le Maure va recommencer ?
Il sentait encore la douleur, mais de moins en moins. Maintenant, quand ils venaient se coucher près de lui, il baissait tout de suite sa culotte : il savait qu'il devrait le faire tôt ou tard. Pour l'instant, lequel des trois je préfère ? se demandait Gaetano en nettoyant le pont. Peut-être bien Fiore. Les choses se déroulaient à peu près de la même façon avec les trois, mais Fiore, quand il était en lui, était celui qui lui donnait le plus de plaisir, par ses mouvements experts et par ses caresses sur tout son corps. Le Maure était deuxième, aucun doute. Et le Maure avait un plus beau corps et un membre si beau, qu'il aimait tant avoir en bouche et sucer...
Comme il l'avait deviné, le Maure lui dit après le souper : "Ce soir, va dans la cabine du second, compris ?" Gaetano le regarda, comprit et acquiesça. Aussi le garçon passa par la couchette du second, puis par celle du capitaine. Le second était celui qui lui plaisait le moins : il était rude, presque violent, et à peine Gaetano entrait dans sa cabine, il le faisait se déshabiller, lui montait dessus, le baisait puis le renvoyait sans un mot gentil, ou une caresse, ou un geste tendre comme faisaient les autres, surtout Fiore et le Maure.
Le capitaine, au contraire, le déshabilla. Il ne lui demanda pas de le sucer mais le pénétra tout de suite, calmement et presque avec délicatesse et il resta longtemps en lui. Avant d'arriver à l'orgasme, il masturba le garçon de sorte qu'ils jouissent ensemble.
Puis, comblé, il lui dit : "Et alors, moussaillon, tu te sens bien à bord avec nous ?"
"Oui, capitaine."
"Parfait. Ce n'est peut-être pas un grand bateau, mais nous formons un peu une famille. Et les hommes ont l'air contents de toi." dit le capitaine en caressant son petit cul.
"Je peux m'habiller maintenant ?"
"Non, tu vas dormir avec moi." lui dit le capitaine et il souffla la lampe.
Il attira le garçon contre lui, l'étreint et ils s'endormirent comme ça. Et au matin, avant de se mettre au travail, il prit encore le garçon en prenant son plaisir pendant un long moment.
Enfin, après le second et le capitaine, comme Gaetano l'avait deviné, ce fut à nouveau le tour du Maure.
Après que le marin eut joui en lui, Gaetano lui demanda : "Pourquoi, alors que le capitaine vient en premier, j'ai été dans son lit en dernier ?"
"Parce que comme ça, quand tu étais avec lui, tu étais déjà dégrossi, n'est-ce pas ? Avec moi, la première fois, tu ne savais pas encore comment on fait..."
"Et... tous les mousses doivent... faire ça ?"
"Bien sûr."
"Vous aussi, quand vous étiez mousse ?"
"Bien sûr."
"Et... vous aimiez ça ?"
"Qu'importe que ça te plaise ou non ? On le fait et c'est tout. C'est la loi de la mer. Les hommes ont le droit de satisfaire leurs besoins et c'est pour ça qu'il y a des mousses à bord. Des mousses en mer et des femmes au port. C'est la loi de la mer."
"Et le mousse avant moi... il était comment ?"
"Et bien... tu es meilleur, ne restes pas figé comme une bûche."
Gaetano comprit que c'était une espèce de compliment, d'autant que le Maure lui caressait les fesses et que ses yeux souriaient pendant qu'il disait ces mots.
Arrivés au port de Civitanova, le capitaine paya les hommes et les laissa libres pour trois jours. C'était la première fois que Gaetano avait de l'argent, rien qu'à lui. Il se promena dans le port, une main sur son escarcelle pour protéger son petit trésor. Il se promena toute la journée et ne rentra que le soir au bateau. Seul le Corse était à bord, il montait la garde et ne pouvait pas quitter son poste : cette nuit fut la première où Gaetano put dormir seul, sans sexe : les autres hommes ne rentrèrent pas. Au matin, il retourna à terre se balader dans la petite ville.
Sur la place, devant l'église de San Marone, il y avait un spectacle de marionnettes et il s'arrêta pour le regarder. Il rit du spectacle de bon cœur, avec le reste du public. Mais quand à la fin les forains passèrent faire la quête, Gaetano s'esquiva rapidement pour ne pas devoir donner une pièce et il heurta quelqu'un. Il s'excusa.
L'autre le regarda de cape en pied : "Tu es un marin, pas vrai ?"
"Oui, monsieur, un mousse."
"Et tu viens d'où ?"
"Des états de Venise, monsieur."
"Quel âge as-tu ?"
" Quinze ans, je crois, ou peut-être seize."
"Ca te plait d'être mousse ?"
"Et bien... au moins j'ai du travail et je peux manger."
"Moi aussi j'ai été marin, dans la flotte du Pape."
"Ah... et vous étiez aussi... un mousse ?" demanda Gaetano, curieux, en regardant l'homme plus attentivement.
"Non, j'étais pilote. Mais maintenant j'ai un magasin de peau. Mais... dis-moi... tu n'aimerais pas travailler pour moi ?
"Pour vous, monsieur ? Je ne sais que faire le mousse."
"Parfait, j'ai juste besoin d'un commis. Combien le capitaine te payait-il ?"
Gaetano répondit en montrant ses pièces et dit : "Mais j'ai déjà mangé deux fois alors il y en a un peu moins..."
L'homme compta les pièces et dit : "Je te paie trois fois ces pièces, je te donne un endroit où dormir et tu mangeras avec mes ouvriers. Tu es d'accord ?"
"Mais le capitaine me donnait aussi des habits..."
"Bien, un vêtement neuf à chaque saison."
"Mais je ne sais que faire le mousse..." répéta le garçon en pensant que c'était une bonne proposition.
"Ca me va très bien... tu acceptes ?" insista-t-il. Alors Gaetano finit par accepter. "Alors va chercher tes affaires puis demande la magasin de Galamini et viens me voir."
"Tout ce que je possède, je l'ai sur moi. Je peux venir maintenant si vous voulez."
"Bien. Alors suis-moi."
Ils montèrent aux quartiers les plus hauts à travers un dédale de ruelles. Gaetano n'avait jamais vu une aussi grande ville et il regardait partout, intéressé et stupéfait. Ils arrivèrent au magasin.
Son nouveau patron lui expliqua ce qu'il aurait à faire, puis l'emmena à une petite pièce dont la porte s'ouvrait derrière le comptoir et il lui montra une grande caisse avec une paillasse : "C'est là que tu dormiras. Ici tu as une couverture pour les jours froids, là un broc pour te laver le matin. Les toilettes sont derrière cette porte : tiens les propres, on les utilise tous. Quand c'est l'heure de manger on sonne une petite cloche : suis les ouvriers et va manger avec eux. Je ne veux ici ni querelles ni vin ni femmes. On est fermés le dimanche, alors tu seras libre. Les samedi, demande-leur de te laisser à manger pour le dimanche, c'est clair ?"
"Oui, monsieur."
"On m'appelle maître, ici."
"Oui, maître. Mais... c'est quoi mon travail ?"
"Très simple : tu fais tout ce qu'on te demande. Tout, c'est clair ?"
"Oui, comme quand j'étais mousse vous voulez dire."
"Tout à fait, comme quand tu étais mousse, ni plus, ni moins."
"Et... combien d'hommes travaillent ici, maître ?" demanda Gaetano, incertain.
"Vingt-trois, à part moi."
"Vingt-trois ? Oh mon Dieu !" gémit Gaetano qui palissait en pensant à ses tâches nocturnes à bord. Puis il dit : "Et je dois... obéir à tous les vingt-trois ? En plus de vous ?"
"Oui, bien sûr. Pourquoi ?"
"Non, pour rien... pour moi... ça me va."
"De toute façon l'essentiel de ton travail sera la nuit."
"Eh, je le sais bien, maître."
"Tu le sais ? Que sais-tu ? La nuit, de la fermeture à l'ouverture, il n'y aura que toi et Maso dans la boutique. Tu dormiras ici, d'où tu peux voir l'entrée principale. Maso lui dort près de la porte du fond. Si quelqu'un essaie d'entrer pendant la nuit, de forcer une des deux portes, Maso et toi devrez sonner cette cloche et nous autres, qui dormons à l'étage, nous pourrons descendre avec les fusils, compris ?"
"Juste moi et...Maso ?" demanda le garçon, stupéfait.
"Oui, bien sûr, à deux c'est assez."
"Et... il est aussi mousse, euh, commiscomme moi, ce Maso ?"
"Oui, enfin, garçon de courses même si c'est mon neveu."
Gaetano était un peu perdu, tout cela ne tournait pas rond. Mais après avoir été au bateau les informer qu'il n'embarquerait pas, il commença à travailler au magasin. Toute la journée ce ne fut pas très différent du bateau : courir ici et là pour déplacer et nettoyer des choses, pour ranger. Maso, lui, était surtout envoyé faire des courses. Maso était un garçon de dix-sept ans, fin et grand, avec une épaisse tignasse de cheveux châtaigne qui lui retombait sur le front. Ses yeux étaient intelligents et malins et il arborait un éternel sourire effronté. Gaetano jaugeait les hommes en se demandant lequel allait le prendre pour cette première nuit. Puisqu'il y avait un autre garçon, il se disait que deux hommes pourraient peut-être venir... alors ça ferait douze chacun.
Le soir vint et le magasin fut fermé, avec les deux garçons à l'intérieur. Gaetano regardait autour de lui : il faisait presque nuit là-dedans. Peu après Maso apparut avec deux lampes à la main.
"Tiens, c'est ta lampe. Tu t'appelles Gaetano, c'est ça ?"
"Oui... monsieur. Mais en général on m'appelle Tano."
Maso éclata d'un rire argentin. Gaetano le regarda en fronçant les sourcils, et l'autre lui dit :
"Excuse-moi, mais... c'est la première fois qu'on m'appelle monsieur. Moi je suis juste Maso, pas un monsieur. Ah, si j'étais un monsieur..."
"Mais vous êtes le neveu du maître..."
"Ouais, un parent pauvre. Et oublie le 'vous'. Tu viens d'où ? Tu as un drôle d'accent que je ne remets pas."
Gaetano lui raconta son histoire : comment il avait cessé de jouer du violon (et il lui montra ses mains calleuses), qu'il avait travaillé dans les champs, comment il s'était enfui, qu'il avait fait le mousse... et comment il venait d'arriver ici.
Tommaso, qui avait posé les deux lampes sur le comptoir, l'écoutait. Il acquiesça plusieurs fois.
"Oui, je te comprends : parfois j'ai aussi eu envie de fuir et de m'embarquer sur un bateau, tu sais ?"
"T'enfuir ? Tu n'es pas heureux ici ?"
"Oh, je ne suis pas si mal ici, mais pas si bien non plus. Chaque jour, la routine... trimer, manger, trimer, dormir..."
"Mais tu es le neveux du maître..."
"Le parent pauvre, ne l'oublie pas." dit le garçon avec une grimace amusante et il se mit à lui raconter son histoire.
"Le maître avait deux sœurs. L'aînée a épousé un ébéniste, ici, dans la ville haute de Civitanova. La plus jeune par contre s'est fait mettre enceinte par un officier du Pape qui disait vouloir l'épouser. En fait il était déjà marié. Alors elle a été mise à la porte de la maison. Et je suis né. Maman, pour joindre les deux bouts, a fait la lavandière. Oui, on était pauvres, mais on était bien ensemble, elle et moi. Mais quand j'ai eu treize ans, maman est tombée malade, un mal étrange qu'aucun médecin n'a compris et elle est morte. Et je suis resté seul. Alors mon oncle, le maître, m'a pris comme garçon de courses. Par charité, dit-il. Mais mon argent, je le gagne : ça n'est pas de la charité ! Et puis, bien que je m'appelle Galamini, comme lui, il vit là en haut dans le confort et dans le luxe, pendant que moi je suis ici... Il ne me traite pas mal, non... mais pour lui je suis presque un étranger, juste son garçon de courses."
"Et... ici, la nuit, on est seuls toi et moi ? Personne ne descend jamais ?"
"Et qui devrait descendre ?"
"Mais je ne sais pas... les ouvriers ou le maître."
"Et pour quoi faire ?"
"Pour.. pour être avec nous..."
"Pour être avec nous ? Et pourquoi ? Non, il n'y aura que toi et moi. Mais aurais-tu peur d'être ici, c'est ça ?"
"Peur, moi ? Mais non !" dit Gaetano avec empressement, puis il demanda : "Et avant qu'il m'embauche, tu étais seul ici ?"
"Non. Jusqu'à il y a trois jours il y avait un autre garçon : Checco. Mais il vient de s'enrôler."
"Il était comment, ce Checco ?"
"Comment il était ? Il avait dix-huit ans. Il a travaillé ici six ans comme commis. Il ne parlait jamais. Tu es mieux. Et puis... il puait. J'espère que tu te laves souvent. Dis-moi un peu, tu sais lire et écrire, toi ?"
"Moi ? Non, pourquoi ?"
"Non, comme ça... Checco non plus ne savait pas. Moi, je sais." dit Tommaso, mais sans arrogance : "Ma mère m'a appris et je lis tout ce que je trouve. Si tu viens chez moi je te monterai mes livres."
"Tu as des livres, toi ?"
"Oui, quelques uns. Tu veux les voir ?"
"Oui... oui, bien sûr."
Tommaso prit une lampe et le guida au réduit où était sa paillasse, près de la porte du fond. Il souleva la paillasse et sortit une boîte de la caisse dont il sortit ses "livres". En fait, c'était des fascicules de diverses dimensions, démantibulés, souvent sans couverture.
"Là c'est l'histoire d'un marin qui s'appelle Simbad, mais je ne sais pas comment ça finit : il manque la fin du livre. Là par contre c'est un livre sur d'autres pays, comme le royaume des Deux Siciles, le grand duché de Toscane, le royaume du Piémont... mais c'est plutôt ennuyeux..." et Tommaso continuait à décrire ses pauvres trésors, en montrant surtout les rares illustrations à son compagnon.
"Dis-moi un peu, Maso, c'est agréable de savoir lire ?"
"Bien sûr : dans les livres il y a de tout."
"Et... c'est difficile ?"
"Et bien, quand tu sais lire, non. Au début c'est peut-être un peu difficile... Tu aimerais apprendre à lire ?"
"Moi ? Je ne sais pas si j'en serais capable..."
"Si tu as pu apprendre à jouer du violon et à reconnaître les notes, c'est sûr que tu pourrais apprendre à lire... je crois. Si tu veux, je peux essayer de t'apprendre. Au moins nos nuits seront moins longues..."
Ainsi les deux garçons, après la fermeture, s'asseyaient sur le lit de Tommaso qui apprenait à lire à Gaetano. Et c'était un bon professeur.
"Tu vois, c'est un 'F'. Tu comprends. On dit que c'est un 'Effe' mais il fait le son 'fff' comme dans fleur, feuille ou souffle... Regarde, si tu trouves un autre effe."
"Là !
"Bien."
"Et là, il y en a deux ensemble."
"Exact."
"Et celui-là !"
"Non, ça c'est un 'Té' et je ne te l'ai pas encore appris. Tu vois, le effe est courbe en haut, C'est différent, non ?"
"Oui, c'est vrai. Celui-ci est courbé en bas."
"Maintenant, essaie d'écrire un effe dans la poussière, avec le doigt..."
En une quinzaine, Gaetano fut capable de reconnaître chacune des lettres de l'alphabet sans la moindre erreur, qu'elle soit majuscule ou minuscule, et il savait aussi les écrire. Puis petit à petit il commença à lire et à écrire des mots complets. Il lui fallu plus de temps pour passer de la lecture laborieuse à une certaine aisance, mais à peine deux mois plus tard on voyait déjà quelques résultats et après quatre mois c'était une partie de plaisir. Gaetano était enthousiaste et Tommaso était fier de son élève, et de lui-même aussi, ça se comprend.
Les deux garçons reçurent de nouveaux habits pour l'été et ils avaient mis de côté un misérable pécule - qui paraissait énorme à Gaetano. Puis vint l'hiver et les garçons eurent des habits plus chauds. Maintenant Gaetano lisait bien, sous la surveillance attentive de Tommaso et à la lumière vacillante de la lanterne.
Les dimanches, après la messe avec la famille du maître, les deux garçons se baladaient dans les champs ou descendaient au port. Parfois ils marchaient jusqu'au port de Potenza ou de Saint Elpidio. L'été ils se baignaient parfois dans la mer ou dans la rivière : le Chienti et si personne n'était en vue ils se baignaient nus comme leur mère les avait faits. La nuit, ils se masturbaient souvent, chacun sur sa couche, aucun n'en parlait à l'autre. Plusieurs fois, Gaetano fut tenté de demander à Tommaso s'il le faisait aussi, avec l'idée de le faire ensemble : le corps de son ami lui plaisait et il pensait que ce serait bon de le faire avec lui. Mais il pensait aussi que c'était au plus âgé de faire le premier pas et puisque son ami n'avait jamais rien dit ni fait, il pensait que ça ne l'intéressait pas, ou peut-être qu'il ne savait rien de tout ça.
Parfois, Tommaso aussi sentait le désir de le faire avec Gaetano, comme il l'avait fait souvent avec Checco. Mais, ignorant la réaction de son compagnon, et de crainte qu'après un refus Gaetano en parle à son oncle, il préférait ne pas essayer.
Néanmoins, au fil du temps, il s'était forgé entre les deux garçons une amitié solide et vraie, pleine d'une affection qui les aidait à se sentir moins seuls.
Puis Noël arriva.
Tommaso donna un cadeau à Gaetano : un petit cahier et un crayon.
Son ami était ému : "Mais je ne t'ai rien offert... et j'ai honte, maintenant..."
"Ce n'était pas la peine." Répondit Tommaso joyeux.
"Mais tu as pensé à moi, et moi pas..."
"Maman me faisait toujours un petit cadeau à Noël... Et puis plus personne ne l'a fait. Tu avais déjà eu des cadeaux de Noël ?"
"Non, jamais."
"C'est pour ça que tu n'as pas eu l'idée de m'en faire un, non ?" dit Tommaso avec un sourire.
"Attends un instant..." dit Gaetano en s'illuminant.
Il couru à sa paillasse, la souleva et fouilla dans la caisse. Il en sortit son sac de marin et en tira un beau coquillage que le Maure lui avait offert sur le bateau et il l'apporta à Tommaso.
"Voilà, c'est mon cadeau de Noël pour toi !"
"Que c'est beau ! merci, vraiment."
"Et si tu le mets à l'oreille, tu entends la mer, tu le savais ?"
"Et puis quoi encore !... mais... c'est vrai ! Je l'entends. Oh, merci Tano, c'est le plus beau cadeau que j'ai jamais eu... après ceux de maman." dit Tommaso et instinctivement il enlaça son ami et lui donna un baiser sur le front.
"Joyeux Noël, mon ami !" dit-il en se séparant de lui.
"Joyeux Noël, mon ami !" répondit Gaetano,heureux.
"Demain, à la messe, je prierai pour toi, Tano."
"Et moi pour toi... et pour ta mère qui est au ciel." répondit-il, ému.
Ils allèrent se coucher, chacun chez soi. Tommaso s'endormit le coquillage à l'oreille et Gaetano avec le petit cahier et le crayon sur la paillasse, près de sa tête.
Tommaso, après être devenu l'ami de Gaetano, n'avait plus parlé de s'enfuir. Les deux garçons s'entendaient bien et quand tous les autres étaient partis et qu'ils étaient seuls dans ce grand magasin sombre, ils se sentaient enfin à l'aise : leurs corps étaient fatigués mais ils étaient pleins de joie de vivre et heureux de leurs échanges. Ils avaient des milliers de sujets de conversation. Ils se racontaient leurs souvenirs, leurs expériences, leurs pensées. Mais le dimanche était leur jour préféré : ils pouvaient le passer ensemble à flâner.
Avec la mauvaise saison, ils arrêtèrent de sortir le dimanche, surtout les jours de pluie. Ils n'avaient pas d'habits chauds de rechange et ils n'avaient ni poêle ni cheminée. Porter des habits humides était fastidieux et pénible, et ils mettaient une éternité à sécher.
Un jour, Gaetano déchira sa culotte. Son ami sortit du fil et une aiguille de sous son lit ("c'était à Maman" dit-il,fier et nostalgique) et il se mit à l'ouvrage pendant que Gaetano attendait assis sur le lit de Tommaso, et vêtu seulement de sa longue chemise.
"Tu sais faire plein de choses..." Gaetano était admiratif. Il regardait son ami recoudre avant de remettre sa culotte. Et il ajouta "Et tu sais tant de choses".
"Mais toi aussi !" dit tout de suite son ami, "et puis, tu as voyagé. C'était bien d'être marin ?"
"Et bien... c'était dur. Même la nuit tu ne pouvais pas être tranquille. Et on parlait très peu, il n'y avait pas le temps à bord. Ce serait peut-être différent sur un grand bateau, je ne sais pas. Et puis, j'étais le seul mousse et... parfois c'était dur." conclut Gaetano. Il n'avait jamais osé avouer à son ami les devoirs nocturnes d'un mousse.
Même si les garçons s'étaient souvent vus nus, sans fausse pudeur, la sexualité semblait une autre chose, plus personnelle, plus privée... quelque chose dont on ne parlait pas. Surtout là d'où venait Gaetano, personne n'en parlait. Ce n'était pas faute de vocabulaire, mais ces mots n'étaient jamais utilisés, surtout devant les femmes et les enfants. Même pour les animaux, ils disaient "en chaleur" ou "monter" mais n'entraient jamais dans les détails. C'était quelque chose qu'on faisait mais dont on ne parlait pas. Même avec Silvio, il ne parlait jamais de ce qu'ils faisaient au fenil. L'allusion la plus explicite à leurs activités sexuelle était "tu viens faire passer ça ?".
Même à bord, avec les marins, c'était un peu pareil. Là l'expression la plus explicite était "c'est mon tour, ce soir." Ou "ce soir, va voir le second." Même pendant qu'ils couchaient ensemble, les hommes arrivaient à expliquer à Gaetano sans un mot comment les satisfaire. Les seules exceptions avaient été les deux demandes du Maure cette première fois, alors qu'il ne comprenait pas ce qu'on attendait de lui. Il lui avait dit "lèche-là, suce-là" puis "ne mets pas les dents." Mais quand à bord ils utilisaient des termes relatifs au sexe, c'était dans un sens très différent comme "va te faire foutre" ou "c'est quoi ce bordel ?"
De sorte que les deux garçons ne parlaient jamais de leurs expériences sexuelles, de leurs activités nocturnes, de leurs désirs, de leurs pulsions, alors qu'ils se confiaient l'un à l'autre un paquet de pensées, même très intimes. C'était comme une règle coutumière qu'ils avaient appris des adultes sans s'en rendre compte : "Ca se fait, mais on n'en parle pas."