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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LIVRE 2
TANO ET MASO
CHAPITRE 4
LES BANDITS

Les deux garçons grandissaient ensemble. Leur entente et leur affection réciproque aussi. Cela faisait trois ans maintenant que Gaetano travaillait au magasin et il était heureux, grâce à l'amour de Tommaso.

En Juin 1850, une grande commande de cuir rouge du Maroc fut passée au maître par la Curie Romaine. C'était un coup de chance extraordinaire : le maître était excité et préparait sans répit l'expédition. Il chargea la marchandise sur cinq mules et partit pour Rome en emmenant six de ses hommes et les deux garçons. La caravane, outre les cinq mules qui portaient la marchandise et la nourriture, comportait trois chevaux : un pour le maître, un pour son homme de confiance et un pour son fils aîné. Les trois hommes avaient des pistolets pour se protéger contre les brigands qui infestaient les Apennins qu'ils devaient traverser. Les autres marchaient et guidaient les mules.

Gaetano était content du changement, et de ce qu'à cette occasion le maître ait donné une paire de chaussures à Maso et à lui. C'était la première fois qu'il mettait des chaussures et il se sentait comme un seigneur. Ils marchaient des heures et des heures, ne faisant que de courtes pauses pour manger et boire ou pour faire leurs besoins. Le soir, ils arrivèrent près de San Severino. Ils s'arrêtèrent à une auberge, hors murs. Les trois hommes à cheval prirent une chambre, les six employés s'installèrent dans une grange et les deux garçons restèrent à l'écurie pour surveiller les mules et les chevaux.

La forte odeur d'écurie rappelait à Gaetano son adolescence, ça lui fit plaisir. Après le souper, Gaetano prit trois brassées de foin et prépara un endroit où dormir dans un coin à l'abri.

"Ici, Maso, on sera tranquille et on pourra s'enlacer comme toutes les nuits."

"Chouette. J'avais peur qu'on ne puisse pas de tout le voyage !" répondit joyeusement son ami en le ceignant de derrière et en le tirant contre lui. Il se mit à le caresser intimement et à l'embrasser sur le cou.

Gaetano frémissait de plaisir. "Je ne sais pas si on aura toujours autant de chance, mais au moins cette fois ci..." dit-il, en se tournant et en commençant à embrasser son ami et à le déshabiller.

Il faisait sombre dans l'écurie, seule la faible lueur de la lune filtrait par une petite fenêtre. Mais cette lueur suffisait aux garçons pour s'entrevoir, pour voir briller les yeux de l'autre. Enfin, à moitié nus, ils se jetèrent sur le foin et s'enlacèrent. Ils riaient de bonheur, à voix basse.

"Tu ne me quitteras jamais, Maso, hein ?"

"Non, jamais !" répondit-il en glissant une main entre les cuisses de Gaetano pour caresser son membre déjà raide.

Gaetano l'embrassa et descendit aussi la main pour tester la vibrante érection de son ami. Et ils commencèrent à faire l'amour joyeusement, insouciants du foin qui leur piquait la peau. Comme toujours, pendant leur union, rien d'autre n'existait pour les garçons que le besoin de donner à l'autre le plus de plaisir possible.

Et quand, passée la cime de leur plaisir, ils s'abandonnèrent pantelants et heureux, toujours intimement enlacés. Après un long silence, Gaetano demanda à voix basse : "Maso ?"

"Qu'est-ce qu'il y a ?"

"Les hommes... ils les font aussi avec des femmes, ces choses là."

"Je sais."

"Tu... me jures que tu ne feras jamais ça avec une femme ? Que tu ne me laisseras jamais pour une femme ?"

"Je te le jure. Je n'ai besoin de personne d'autre, moi."

"Tu me jures que tu ne tomberas jamais amoureux d'une femme ?"

"Bien sûr, parce que..." dit impulsivement Tommaso, puis il se tut.

"Pourquoi ?" le pressa Gaetano.

"Parce que je, ...pour toi..." continua Tommaso hésitant mais il se tut encore.

"Pour moi ?" demanda Gaetano en retenant sa respiration, en pensant que s'il hésitait tant, il n'allait pas parler à la légère.

"Moi... je t'aime !" dit enfin Tommaso.

"Moi aussi je t'aime, tu le sais ?" répondit-il, radieux.

Ils avaient enfin réussi à le comprendre et surtout à se le dire.

"Le prêtre, à confesse, m'a dit que c'est un péché mortel ce qu'on fait..."

"A moi aussi." dit Gaetano.

"Mais moi je ne le crois pas."

"Moi non plus !"

"Alors, quand il me demande si je me touche entre les jambes, je dis que non. Et quand il me demande si je me fais toucher là, je lui dit encore non..." dit Tommaso en rigolant, et il l'embrassa.

Gaetano lui dit : "Mais moi, je veux te toucher là, je veux te toucher partout."

"Moi aussi, qu'est-ce que tu crois ? C'est juste que..."

"Que... quoi ?"

"Un homme et une femme, ils peuvent se marier. Pourquoi pas nous ? Pourquoi deux hommes ne peuvent pas ?"

"Et nous... on va se marier !"

"Mais comment ? Et où ?"

"Ici même, et à l'instant : je t'épouse, Maso. Je suis à toi pour toujours."

"Et moi, je t'épouse, mon Tano. Je suis à toi pour toujours."

Ils s'embrasèrent, très émus : ils savaient que ce n'étaient pas des paroles en l'air et que ce qu'ils venaient de faire était réel, vrai et authentique.

Puis Tommaso dit : "Dès qu'on peut, on achète les alliances."

Heureux, ils refirent l'amour, avec toute la tendresse, la douceur, le désir et la joie qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre et l'un avec l'autre.

La nuit suivante, ils s'arrêtèrent à Gualdo Tadino. Ils dormirent encore à l'écurie, mais cette fois il y avait deux autres garçons, d'une autre caravane, et ils ne purent rien faire. Mais en silence, dans le noir, ils purent échanger quelques baisers et s'endormir en se tenant la main. La troisième nuit, ils s'arrêtèrent à la porte de Perugia. Au matin, ils ne partirent pas tout de suite parce que le maître devait voir un parent en ville. Maso en profita pour faire un tour en ville et il en revint deux heures plus tard, avant le maître.

"Tano, viens ici un instant..." appela-t-il.

Le garçon s'excusa auprès des hommes de la caravane avec qui il discutait, assis à table sous la pergola, et il alla vers son ami. Celui-ci le prit par la manche et le guida derrière le coin de l'auberge. Il ouvrit le poing et lui montra deux anneaux de fer, simples mais brillants comme un métal précieux.

"Et voilà, je les ai trouvés. Passe m'en un au doigt, après je te mettrai l'autre..."

Ils accomplirent la cérémonie, très émus.

Puis Gaetano dit, la voix cassée par l'émotion : "Je ne peux pas t'embrasser ici... mais c'est comme si je le faisais..."

"Et pareil pour moi. Maintenant, seule la mort peut nous séparer, pas vrai ?"

"C'est certain." confirma-t-il sérieusement.

La nuit suivant, près de Todi, ils purent célébrer leur union en faisant l'amour dans l'écurie déserte, sous le regard bienveillant des mules.

"Tu ne te fatigueras jamais de moi ?" lui demanda Tommaso, après.

"Jamais ! Et toi de moi ?"

"Jamais." répondit Tommaso sûr de lui.

Tôt le matin suivant, ils quittèrent Todi. Ils descendaient par la route qui longeait le Tibre, entre les montagnes et la forêt épaisse. Les hommes armés avaient l'air plus attentifs que d'habitude. Ceux à pieds regardaient partout, nerveusement.

Tommaso sentait caravane la nerveuse: "Qu'est-ce qui se passe ?" demanda-t-il.

"L'aubergiste nous a dit qu'il y avait parfois des brigands par ici."

Tommaso se tut et les deux garçons aussi maintenant regardaient nerveusement partout. Ils marchèrent de longues heures dans un silence inhabituel. Ils s'arrêtèrent déjeuner puis reprirent la route vers la vallée. Ils commençaient à voir les reflets du lac de Corbara.

Çaarriva soudain : ils sautaient de partout, en hurlant, comme des furies déchaînées. Ils n'étaient qu'une douzaine, mais des hommes à l'air féroces et armés jusqu'aux dents. Des coups de feu. Gaetano vit tomber un homme de la caravane, un jet de sang jaillit de sa poitrine. Il chercha Tommaso du regard et vit que son ami, abrité par une mule, reculait, reculait, les yeux rivés sur les attaquants et il comprit qu'il ne se rendait pas compte du ravin abrupt qui, dans son dos, s'ouvrait vers le fleuve: il allait s'y précipiter.

Alors Gaetano hurla de tous ses poumons "Non, Maso ! Non !"

Son ami se tourna vers lui, mais, ce faisant, il trébucha, perdit l'équilibre et tomba vers le précipice...

Gaetano était saisi d'horreur : il voyait son ami tomber, presque lentement, mais inexorablement tandis qu'il était, lui, incapable de bouger ou de faire quoi que ce soit. Il entendait le cri de son Tommaso mais aucun son ne pouvait sortir de sa gorge. Et Tommaso tombait, tombait et son cri continuait, puis tout devint sombre. Gaetano s'évanouit et tomba par terre, comme un sac vide.

Quand il reprit connaissance, il faisait nuit. Il voyait la lueur d'un feu et il l'entendait ses craquements. Il entendait des voix et des rires d'hommes. Il bougea et se rendit compte qu'il était ligoté. Les chevilles liées, les poignets liés dans le dos, il avait aussi une corde autour du cou, morbide, elle pendait d'une branche bien au-dessus de lui et elle ondoyait lorsqu'il bougeait. Il essaya de s'asseoir et y réussit après deux ou trois tentatives. Il vit trois des mules du maître, attachées ensemble à quelques pas de lui. Il voyait clairement le feu à présent : il y avait un chaudron au dessus et quelques hommes assis en cercle autour. Le jeu de lumières des flammes sur les sombres silhouettes semblait les faire onduler de façon menaçante. Gaetano sentait son cœur battre violemment.

Puis il pensa à Tommaso et tout fut brouillé par les larmes qui se mirent à couler copieusement. Tommaso... son Tommaso : "Oh, Maso ! Je t'ai perdu pour toujours ! Oh mon dieu, mon dieu, mon dieu !"

Il se jeta de nouveau par terre et pleura longtemps, le corps secoué de sanglots et il pleura et pleura encore, jusqu'à s'endormir, vaincu par son désespoir.

Il fut réveillé le matin suivant par des fortes secousses. Il ouvrit les yeux. Le soleil entre les arbres les lui fit refermer.

Une voix au fort accent dit : "Eh, toi, tu es vivant ?"

Gaetano ouvrit les yeux et regarda vers la voix. Il vit un homme au dessus de lui qui le dominait. Il lui parut énorme, les jambes à peine écartées, juste à un pas de sa tête, enveloppées d'un drap clair tenu par des lanières de cuir sombre ; une culotte noire qui s'arrêtait aux genoux, une chemise large qui avait dû être blanche à une époque, une petite veste sans manches faite de drap épais, un chapeau en pain de sucre à ailes larges, avec des plumes de faisan fixées sous un ruban, un fusil avec la crosse appuyée par terre, sa main sur le canon.

Celui-là était donc un brigand.

Gaetano, hébété et confus, essaya de s'asseoir. L'homme se pencha et l'aida de l'autre main à se redresser. Un instant leurs visages se touchèrent presque. L'homme avait les joues piquantes, une barbe de quelques jours, des yeux comme des tisons ardents, le nez droit et ses fines lèvres se fendaient en une sorte de sourire qui révélait des dents parfaites et très blanches.

"Bienvenu dans le monde des vivants, petit pinson." dit l'homme en se relevant.

Gaetano le regardait et se taisait, effrayé. L'homme n'avait pas une expression méchante, mais...

"Eh, tu as perdu ta langue, pinson ? Tu as un nom ?"

"Ta... Ta... Tata..." bredouilla le garçon.

"Tu t'appelle Tata ? Un drôle de nom ! Bah, on doit tous faire avec le nom qu'on nous a donné. Moi, on m'appelle Felice." Mais en fit il prononçait "féliché".

"Où.. oùoù..."

"Eh, du calme. Je ne vais pas te manger, est-ce que je suis un ogre ? ! Je suis un honnête brigand." dit-il en éclatant de rire à sa propre plaisanterie. Puis, soudain sérieux à nouveau, il demanda : "Que voulais-tu dire, Tata ?"

"Où... où sont les autres ?"

"Les autres, qui ? Les miens ou les tiens ?"

Gaetano ne répondit pas et tout son corps se mit à trembler violemment. Alors l'homme, après avoir délicatement posé à terre son fusil, s'accroupit devant le garçon et le regarda dans les yeux.

"Et bien les tiens... morts ou en fuite. Ils ont réussi à emporter deux mules et leurs chevaux. Mais on a eu trois mules alors on s'en sort plutôt bien. Les miens... Le Passeur et ceux qui ne courent pas de risque à descendre au village sont allé à Terni, vendre le butin et voir leur femme. Ici, on est juste cinq, pour garder la planque et les armes : Moi, la Courge, Gerso, Gabriello et Marino. Nous, si on nous prend, c'est direct à la corde et sans absolution. A vrai dire, ça vaut aussi pour le Passeur, mais il a du cran à revendre et il aime le danger. Et puis nous sommes loin de notre coin, loin de Ravenne, où même les pierres le connaissent et peut-être qu'ici personne ne le reconnaîtra. Et puis lui il a sa femme là-bas, comme les autres. Sauf nous cinq, par contre."

Gaetano, étonné, écouta ce long discours. Puis, en essayant de ne pas faire trembler sa voix, il demanda "Combien en avez-vous ... des miens, combien avez-vous..."

"Abattus ? Seulement trois."

"Et parmi ces trois là... il y avait un garçon de mon âge ?"

"Celui-là ? Non. Je l'ai vu, de mes yeux : il est mort, noyé dans le Tibre, ce n'est pas nous qui l'avons renvoyé à son créateur, pas celui-là."

Gaetano se figea. Il avait espéré qu'il aurait pu se sauver d'une façon ou l'autre et au contraire... Et il pleura de nouveau, désespéré.

L'homme le regarda un moment, étonné, en se demandant la cause d'une affliction aussi désespérée, puis il dit, presque gentil : "C'était ton frère, peut-être ?"

Gaetano, incapable de répondre, éperdu de chagrin, secoua mécaniquement la tête.

"Et bien, petit pinson... c'est la vie ! Un jour on naît et l'autre on meurt et on ne sait même pas pourquoi. Oui, pleure, pinson, tu as le droit de pleurer... et ça te fait du bien." dit-il et il le laissa seul.

Gaetano s'écroula de nouveau sur l'herbe et donna libre cours à sa douleur, en silence. Quand Felice réapparut, le soleil était déjà haut.

"Héo, Tata !" l'appela-t-il.

Gaetano ne répondait pas.

L'homme s'accroupit à ses côtés : "Je t'ai apporté quelque chose à manger. Allez, je vais t'aider à t'asseoir."

"Je ne veux pas manger." dit le garçon d'une voix faible mais décidée.

Mais l'homme l'assit et lui délia les poignets. Gaetano les massa en regardant par terre.

Felice lui souleva le menton avec deux doigts et le força à le regarder dans les yeux : "Ecoute, Tata..."

"Tano, je m'appelle Tano, pas Tata..." dit-il à voix basse, agacé par ce nom ridicule.

"Bah, j'ai mal compris. Tano, alors. Je comprends que tu as du chagrin pour ton frère, et ça prendra du temps pour passer et il restera une cicatrice dans ton cœur, surtout si ton frère et toi étiez proches. Mais c'est la vie, et la vie continue, et il faut que tu manges."

Gaetano secoua la tête.

"Ecoute, même si tu te laisses mourir de faim ça ne le fera pas revenir à la vie. A quoi ça sert ? Allez, mange."

De nouveau, Gaetano secoua la tête.

"Si c'était toi qui étais mort, et s'il était maintenant à ta place, tu serais content qu'il se laisse mourir de faim ?"

Le garçon le regarda, hébété, et secoua encore la tête.

"Et alors ? Tu crois que lui, qui maintenant doit te regarder du ciel, s'il n'a pas été trop mauvais garçon, il serait content que tu meures de faim ? Et si tu ne manges pas, c'est comme si tu te tuais, et alors tu iras droit en enfer, encore plus loin de ton frère que maintenant, non ?"

L'homme continua à le raisonner patiemment jusqu'à persuader Gaetano, bien qu'à contrecœur, de manger quelque chose sous son regard attentif.

Puis Gaetano demanda : "Les quatre autres, des vôtres... où sont-ils ?"

"A la planque. Toi, on te garde là par prudence. Pour l'instant, on te garde là, après... on verra."

"Qu'est-ce que vous voulez faire de moi ? Me tuer ?"

"Hein ? Pas question, on y gagnerait quoi ? On ne massacre pas les chrétiens par plaisir, nous. Si les tiens ne nous avaient pas tiré dessus, nous aurions juste tiré en l'air, nous aurions pris le chargement et nous vous aurions laissés en paix. Mais... Nous avons perdu deux de vos mules et trois de vos chevaux, et vous avez perdu trois hommes. En plus de ton frère, mais lui, ce n'est pas nous, c'était juste la fatalité, malheureusement."

"Et alors ? Pourquoi vous me gardez attaché, si vous ne voulez pas me tuer ? Personne ne paiera de rançon pour moi."

"Ça, le dernier des ânes s'en douterait, il n'y a qu'à voir tes habits. Non, c'est que, comme je t'ai dit ce matin, nous cinq on n'a pas de femme. Et tu es un beau garçon, alors... tu peux nous servir de compagnie..." conclut l'homme en lui caressant le visage.

Gaetano comprit tout de suite. Un peu comme avec les marins, pensa-t-il. Alors il demanda : "Je dois aller avec tous les cinq ?"

"Et bien, ça dépend... C'est moi qui ai décidé de te garder et qui t'ai porté sur mon épaule, et tu pèses... Si ça te va de me tenir compagnie sans trop d'histoires, si tu es gentil avec moi, je veux dire... tu pourrais ne le faire qu'avec moi. Sinon..."

"Sinon ?"

"Si on doit te tenir tranquille, forcément tu seras à tous : celui qui t'a tenu, après, il réclame son tour, tu vois ? Ça marche comme ça, ici. Mais ça me plairait que tu sois gentil avec moi. J'ai toujours aimé les garçons jeunes et gentils. Les femmes ne m'intéressent pas et mes compagnons le savent, alors quand on tombe sur un jeune garçon ils me laissent toujours lui donner ce choix en premier. Et j'aimerais que tu deviennes mon garçon. Je te traiterais bien, et les autres aussi. Tu n'aurais qu'à préparer à manger et puis... personne ne touchera à un seul de tes cheveux si tu es mon garçon, sauf s'il veut se frotter à moi... et à mon couteau."

"Et je devrais tuer des gens ?"

"Mais non, toi tu resteras au camp."

Gaetano regarda l'homme et un instant il vit une douce lueur dans son œil. Alors il dit : "Maso... n'était pas mon frère."

"Celui... qui a fini dans le Tibre ?"

Gaetano acquiesça.

"Mais alors... pourquoi tant de chagrin ?"

"Parce que lui et moi... parce qu'il était... il était mon..." commença le garçon, mais de nouveau il éclata en sanglots.

"Il était... ton... ton garçon, tu veux dire !" s'exclama à voix basse Felice, devinant enfin la vérité. Gaetano acquiesça. Alors l'homme le tira contre lui, contre sa poitrine, et dit : "Çaalors ! Tu m'étonnes que tu le pleures, alors ! Viens ici, pinson, et pleure autant que tu veux."

Gaetano l'enlaça, presque violemment, et agrippé à lui, il pleura bruyamment, reconnaissant pour ces bras qui le ceignaient et le berçaient. Ils restèrent longtemps ainsi, jusqu'à ce que Gaetano, peu à peu, finisse par se calmer.

Alors Felice lui dit : "Ecoute, pinson, je dois être fou, mais... tu ne sais pas où est notre planque et tu n'es pas d'ici, ton accent me le dit. Et je veux te faire confiance. Tu me jures de ne pas chercher à t'échapper si je te détache ?"

"Oui, je le jure. Et puis, à ce stade, où pourrais-je aller ?"

"Alors je vais te délivrer. Puis je vais dire aux autres que tu es mon garçon maintenant, qu'ils te fichent la paix. Puis je reviens..."

Gaetano acquiesça. L'homme lui délia les chevilles et enleva la corde de son cou.

Puis il demanda au garçon qui se massait les chevilles "Je te retrouve ici ? Tu m'attends, hein ?"

Le garçon acquiesça encore. L'homme se releva et s'en alla.

Gaetano n'avait pas l'intention de fuir. C'était vrai qu'il ne savait pas où aller, maintenant que son Tommaso n'était plus. Il toucha le petit anneau à son doigt et attendit. Après un moment qui lui parut très long, l'homme revint et s'assit près de lui, en gardant le silence un moment.

Puis il dit : "Tu sais, j'ai pensé que peut-être que je n'allais pas te retrouver ici. Mes amis ont dit que j'étais cinglé. Mais même si tu avais fui, tu n'aurais pas pu nous trahir, parce qu'on change souvent de planque. Mais je suis content d'avoir eu raison. Tu es un bon garçon, et puis, tu me plais."

Gaetano écoutait en silence.

"Tu vois, je te comprends. Oh oui, je te comprends, parce que tu es un peu comme moi. Avant, il y a une douzaine d'année, moi aussi j'étais un garçon, tu sais... j'étais devenu l'amant du fils d'un magistrat à Riolo. On s'aimait vraiment. J'avais seize ans alors, et lui dix-huit. Il avait ton âge, je crois. Il était mon premier et mon seul homme. Et quand un jour il m'a dit qu'il croyait être amoureux de moi, et qu'il voulait faire l'amour avec moi, j'ai tout de suite accepté. Tout de suite !"

"Alors, il m'a mis nu, il m'a porté sur son lit et m'a appris à faire l'amour. On faisait l'amour chez lui, dans sa chambre, dès que son père allait à la barre et sa mère était en bas avec les domestiques, pour cuisiner ou coudre. J'étais le fils du cocher de son excellence. On se sentait heureux, en fait, on l'était vraiment, lui et moi. Il s'appelait Riccardo, un si beau nom... Et il était tellement beau, son corps comme son âme. Tellement beau !"

"Mais un jour, on a été surpris pendant qu'on faisait l'amour. Nous n'avons même pas eu le temps de nous couvrir, tu vois ? Alors son père m'a fait arrêter et jeter en prison, sans jugement, sans même laisser mon père savoir où j'étais et ce que j'avais fait, parce qu'il ne voulait pas de scandale. Et j'aurais pu y mourir. Mais dans cette prison, il y avait le Passeur, qui s'est attaché à moi. Alors quand il s'est évadé six mois plus tard, il m'a emmené. Mais je voulais chercher mon Riccardo : lui seul m'intéressait. Je savais qu'il m'attendait..."

"Mais je me trompais. Il... il ne pouvait plus m'attendre."

"Son père, je l'ai appris plus tard, lui a dit que j'étais mort, abattu en essayant de m'évader. Son père avait cru que ça suffirait à ce qu'il m'oublie. Mais Riccardo, quand il a entendu la nouvelle... il l'a crue, malheureusement... et... et alors... il s'est pendu..." dit Felice à voix basse, et Gaetano voyait que ses yeux étaient pleins de larmes. "Alors" reprit-il en tentant de cacher son émotion, "Alors j'ai suivi le Passeur. Mais j'ai fait le serment de le venger, parce que c'est son père qui l'avait tué par ce mensonge. Et enfin, il y a cinq ans... je l'ai fait, j'ai tué le père de Riccardo. Et voilà pourquoi la corde m'attend. Je l'ai tué, mais pas avec mon pistolet, non. Non, je lui ai planté un poignard dans le cœur, avec un billet que j'avais fait écrire à un écrivain public trois ans plus tôt. Je lui avais demandé d'écrire juste deux mots : mon prénom et mon nom, d'une écriture élégante. C'est pour ça que s'ils me prennent... mon seul espoir est d'aller là où est Riccardo... c'est à dire en enfer."

"En enfer ?" demanda Gaetano, perplexe.

"Oui, puisque lui s'est suicidé et que moi j'ai tué son père. Mais au moins on sera de nouveau ensemble, et à jamais, cette fois." conclut-il.


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