Il s'était installé à Ravenne. Felice lui avait laissé plein d'or et Gaetano l'avait utilisé pour se mettre dans le commerce. Il avait ouvert une petite boutique d'épices à Ravenne et les affaires marchaient bien.
A maintenant vingt et un ans, il avait deux employés. Il vivait dans l'arrière boutique, formée de l'atelier, de sa chambre et d'une petite cuisine. Il portait de bons habits et des chaussures et depuis peu, sous sa culotte, des caleçons de coton blanc, comme les bourgeois.
Ses doigts faisaient souvent rouler la petite alliance de Maso, qu'il n'enlevait jamais. Il gardait aussi comme des reliques la ceinture où Felice avait caché son or, ainsi que son poignard. Après Felice, Gaetano n'avait plus eu d'amant. Mais parfois il trouvait quelque mousse sur le départ, volontiers disposé, en échange de quelques pièces, à partager son lit pour la nuit et à le soulager. Certains savaient vraiment faire, alors il les faisait revenir deux ou trois nuits. En particulier un mousse autrichien, Marcus, un blondinet qui avait l'air d'un ange, candide et timide.
La première fois qu'il l'avait vu, un soir où Gaetano était sorti dans l'espoir de trouver un mousse complaisant, Marcus était assis sur le muret près de l'église de Saint Vitale, il balançait ses jambes, le regard absorbé. Gaetano fut subjugué de ce que ce grand garçon lui semblait avenant. Il passa devant lui et, un instant, leurs regards se croisèrent : le mousse avait des yeux clairs et limpides, comme ceux d'un faon. Marcus détourna tout de suite le regard, comme de honte. Gaetano s'arrêta pas loin pour le regarder.
Peu après, le mousse lui jeta un regard rapide puis baissa de nouveau les yeux.
Gaetano, sentant se réveiller en lui un désir puissant, s'approcha du garçon et s'arrêta devant lui : "Tu es mousse, n'est-ce pas ?"
"Oui... mousse." Répondit-il avec un accent étranger et cette fois-ci il regardait Gaetano droit dans les yeux, sans détourner le regard. Contrairement aux autres mousses, son regard n'était pas effronté, pas plus qu'il ne se caressait entre les jambes par provocation ou qu'il ne s'offrait à lui, comme le faisaient les autres d'habitude.
"Moi aussi à un moment, j'ai été mousse..." dit Gaetano.
"Fous aussi, môssieur ?" demanda le garçon et Gaetano lut une lueur d'intérêt dans ses yeux.
"Voudrais-tu... passer un moment avec moi ?"
"Afec fous ?"
"Parfois, je me sens un peu seul... si tu voulais bien me tenir compagnie, je serais ravis."
"Rafi..." fit-il en écho sans bouger et il baissa de nouveau les yeux, comme s'il avait honte.
"Tu es un très beau garçon..."
"Fous très beau... fouloir moi, fous, môssieur ?" demanda-t-il à voix basse, sans le regarder.
"Oui. Tu viendrais chez moi maintenant ?" lui demanda Gaetano d'une voix basse mais vibrante de désir.
Le garçon glissa du muret et dit en rougissant un peu : "Notre bateau s'arrêter quelques jours. Marcus libre, Marcus venir."
Gaetano, content, l'emmena chez lui. Il le conduisit à son lit, il l'attira à lui et le caressa. Le garçon le laissait faire. Les caresses de Gaetano se firent plus intimes et le mousse frissonna. Et quand Gaetano se mit à le déshabiller, le mousse lui caressa timidement l'entrejambe. En sentant sa forte érection, Marcus rougit, mais ses doigts montrèrent plus d'audace. Ils furent vite nus tous les deux sur le lit, réunis par un baiser intime.
Au lit, Marcus se révéla chaud, libidineux et déchaîné comme un petit diable. A la différence des autres mousses, il s'appliquait, d'évidence avec plaisir et désir, à donner autant de plaisir que possible à Gaetano. Maintenant les yeux de Marcus brillaient et son sourire heureux faisait frissonner Gaetano. Quand Marcus sentit que le jeune homme brûlait de désir pour lui, ses yeux brillaient et il guida, lui-même le membre raide de Gaetano en lui, et il l'accueillit avec un long soupir vibrant. Il le pressait à voix basse par des "Yaaa !", et, l'air rêveur, il lui caressait le corps.
Plus tard, rassasiés, ils étaient couchés et Gaetano caressait ce corps jeune et fort et son membre, maintenant au repos, mais digne d'un adulte. Le mousse lui dit : "Danke... Toi content de Marcus ?"
"Oui, tu me plais beaucoup."
"Toi aussi me plaire, parce que toi les hommes te plaire. Vrai ? Toi homme moi homme. Beau. Non ?"
"Oui, c'est très beau."
"Sur bateau, différent. Sur bateau hommes manquer femmes et prendre Marcus. Mais à port, chercher femme et oublier Marcus. Marcus aimer homme qui veut hommes. Toi parfait." dit Marcus en lui faisant des baisers sur la poitrine.
Après cette première fois, dès que son bateau mouillait à Ravenne, Marcus allait chercher Gaetano et lui offrait des nuits de passion enflammée. Et à chaque fois, après l'orgasme, le garçon lui susurrait un "danke" et s'endormait blotti contre lui, l'air comblé, et prêt à remettre ça au matin, à peine il avait ouvert l'œil.
Gaetano appréciait beaucoup Marcus, mais il comprenait qu'ils en resteraient à ces rencontres de plaisir, sans espoir de plus. Le garçon n'avait aucune intention de laisser la mer. Aussi, tout heureux qu'il fut de ces rencontres, Gaetano cherchait parfois d'autres aventures.
Un après midi, un homme entra dans sa boutique : grand, distingué, élégant. Son habit disait qu'il était de la bonne société. Il avait l'accent vénitien.
"Avez-vous du bon piment de Cayenne ?" avait-il demandé.
"Certainement, monsieur, et de la meilleure qualité. Combien en voulez-vous ?" demanda Gaetano, affable : il savait comment traiter le client.
"A combien le vendez-vous ?"
"Deux baïoques et demi l'once, la qualité meilleure."
"Bien, alors donnez-m'en... trois onces du meilleur, je vous prie."
Gaetano pesa la poudre, fit un bon poids, prit un cornet de beau papier blanc et y versa toute la poudre. Il le plia adroitement et le tendit au client. Celui-ci fouilla dans son escarcelle, paya et sortit.
Gaetano avait observé ce client inhabituel d'un œil discret mais attentif. D'habitude on envoyait une bonne ou un domestique, la maîtresse venait rarement. Le maître, jamais. L'homme devait avoir vingt cinq à trente ans, mais plus près de vingt cinq, pensait-il. Il portait une redingote sobre d'un vert foncé, à l'évidence faite sur mesures, qui soulignait sa fine silhouette. Le chef découvert, de beaux cheveux ondulés d'un blond foncé, les yeux d'un agréable bleu vert, il avait des chaussures blanches de cuir verni.
Gaetano pensait qu'il pourrait être noble... Le visage aux traits fins, rasé de près, avec des favoris à la mode, les mains longues et effilées... Gaetano était impressionné, ou plutôt attiré.
Il n'y pensait plus quand, une semaine plus tard, il réapparut à la boutique.
Gaetano le salua : "Bonjour, monsieur, heureux de vous revoir. Le piment de Cayenne a été à votre goût ?" il le demandait pour indiquer qu'il se souvenait de lui. Le client aime toujours qu'on se souvienne de lui.
"Vos piments de Cayenne étaient merveilleux. M'en vendriez-vous cinq once, cette fois-ci ?"
"Mais certainement, et pour vous ce sera deux baïoques un quart." répondit Gaetano, courtois.
Cette fois l'homme avait une marsouine violette, un pantalon de soie gris-perle et des chaussures noires. Gaetano le servit sans hâte, pour le plaisir des yeux. Il remarqua qu'il portait une bague en or, finement ciselée, mais sans pierre.
En emballant le piment, Gaetano hasarda : "Excusez mon audace, monsieur, mais viendriez-vous de Venise ?"
"De Vicenza." répondit l'autre avec un léger sourire.
"Et maintenant... vous vivez ici ?"
"Dans le coin. L'air m'y réussit mieux que dans l'empire Austro-Hongrois. Mais, si je ne m'abuse, vous non plus n'êtes pas de Ravenne."
"Non, je viens de Costa, près de Rovigo."
"Oh, mais alors... nous sommes presque pays." dit l'homme avec un intérêt évident. "Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Costa ? Vous n'avez pas l'accent de là-bas..."
"Presque six ans, maintenant."
"Et vous vous êtes marié ici, à Ravenne ?"
"Non, je vis seul, ici, dans l'arrière boutique." répondit Gaetano en lui tendant le piment. L'homme salua et sortit.
Gaetano se sentait de plus en plus fasciné, ou à vrai dire fortement attiré, par l'inconnu. Il pensait qu'on trouvait rarement chez un homme une beauté aussi sensuelle, et il se demandait comment il serait, nu... au lit... Les mousses, c'était bien, mais c'était des petits jeunes. Il avait besoin d'un homme, d'un égal, et cet inconnu serait parfait, si seulement il était comme lui.
Le lendemain, à la grande surprise de Gaetano, l'homme revint.
"Je suis désolé, mais hier mon domestique a renversé tout le piment par terre et... et il faut que je vous en rachète..." dit-il après l'avoir salué.
"Encore cinq once ?" demanda gaetano.
"Oui, je vous prie."
Cette fois, Gaetano remarqua que l'autre aussi, très discrètement, l'observait.
"Aujourd'hui ce ne sera que deux baïoques, vu que l'autre est perdu." dit Gaetano avec un sourire, en lui tendant le sachet de piment.
"Votre gentillesse me gêne... Quoi qu'il en soit... Merci infiniment." dit-il, mais cette fois-ci il ne paya pas tout de suite. "Il y a longtemps que vous vendez des épices ?" demanda-t-il d'un ton naturel.
"Plus de deux ans, à présent."
"Et la boutique... elle est à vous ?"
"Tout à fait."
"Ce doit donc être votre nom, sur l'enseigne."
"Oui, certainement."
"Gaetano Lugato. Un bien beau nom..."
"Merci."
"Oh, mais je sais votre nom et... le mien est Enrico Piccin. Je suis médecin."
"Enchanté. Alors vous êtes médecin, ici, à Ravenne ?"
"Exact. J'étais le collaborateur de Carlo Poma... mais vous n'avez sans doute jamais entendu parler de lui. Il a été tué à Belfiore par les autrichiens. C'est pour ça que je suis ici... Je suis en exil."
Gaetano ne savait pas quoi dire, alors il se contenta d'acquiescer.
"Mais je vous fais perdre votre temps avec mon bavardage. Voici vos dix baïoques et encore merci mille fois pour votre gentillesse." dit-il en payant.
"Non, mais non," dit précipitamment Gaetano qui ne voulait pas qu'il parte. "Je n'ai rien de spécial à faire pour l'instant. Il n'y a pas de clients et... j'ai deux employés dans l'arrière boutique qui peuvent me remplacer si nécessaire..."
"Et bien alors... puis-je vous offrir un café à la boutique du coin ? J'en serais enchanté..." proposa Enrico.
"Avec grand plaisir, merci..."
Et ainsi ils commencèrent-ils à se voir. Enrico lui expliquait la situation politique de l'état de Venise et des autres états d'Italie, dont Gaetano ignorait absolument tout. Enrico lui expliquait le mouvement Mazzinien et tout le reste. Gaetano, un peu comme s'il éprouvait le besoin de donner autant de confidences qu'il en recevait, lui parlait de sa vie : les leçons de violon, le retour forcé et inattendu à la vie rurale, sa fugue, son travail de commis du pelletier, sa vie avec les brigands et comment il avait pu acheter sa boutique. Il ne lui cacha que ses rapports avec Tommaso et Felice dont il parla comme d'amis proches.
"Je vois que, bien que plus jeune que moi, vous avez vraiment eu une vie d'aventure." dit Enrico à la fin.
"Sans doute plus que je ne l'aurais souhaité." admit Gaetano.
"Et vous êtes content, maintenant, avec votre boutique ?"
"Je ne me plains pas, même si ce n'est pas parfait."
"Je vois. Mais vous gagnez votre vie, monsieur... je peux vous appeler juste Gaetano ?"
"Bien sûr ! Mais plutôt Tano : on m'a toujours appelé comme ça."
"Alors appelez-moi Enrico, s'il vous plait." dit-il en lui tendant la main. Ce fut une poignée vigoureuse, peut-être un peu plus longue que le strict nécessaire. Gaetano sentit un bref plaisir lui parcourir l'échine.
Ces rencontres se poursuivaient depuis près d'un an et petit à petit ils étaient devenus amis. Ils étaient passés au 'tu'. Parfois, Enrico allait voir Gaetano après la fermeture de la boutique, parfois Gaetano montait à l'appartement d'Enrico et ils se voyaient presque tous les jours. Gaetano était de plus en plus attiré, mais Enrico, toujours affable, courtois et amical, ne lui avait donné aucune raison d'espérer plus. Aussi Gaetano pensait qu'il devait se contenter de ses rêves érotiques et profiter de son amitié et de son agréable présence.
Près d'un an après leur rencontre, Gaetano ressentit un jour une douleur lancinante au bas ventre. Gaetano, puisqu'il était médecin, lui demanda de venir le consulter. Il le fit s'étendre sur le petit lit de son cabinet, adjacent à son appartement, et lui demanda d'ouvrir son pantalon et de l'abaisser sous les hanches. Puis il se mit à le palper, en lui demandant où ça faisait mal.
Et Gaetano eut une érection.
Rouge de honte, conscient qu'Enrico n'avait pu manquer de remarquer son état, il s'excusa.
"Mais de quoi ?" demanda le médecin en souriant. "Tu es jeune et le sang est chaud, à notre âge, et je crois bien ... que tu n'as pas de petite amie."
"Non, aucune, tu as raison."
"Alors c'est normal, crois-moi, il n'y a vraiment rien dont tu puisses avoir honte de ce côté. Et moins encore avec moi, qui suis médecin et ton ami, tu ne crois pas ?"
"Si..." admit Gaetano, puis, dans une impulsion soudaine, il ajouta : "Tu sais, je ne suis jamais allé avec une fille."
"Bah, tu es encore jeune... Et puis, moi non plus, je t'avoue."
A ces mots, le cœur de Gaetano s'emballa. Il était là, couché sur le petit lit, son érection ne donnait aucun signe de vouloir se calmer, l'homme qu'il désirait à son côté, en manche de chemise, lui souriait... Il sentait la chaleur de sa main encore posée sur son aine, qui effleurait presque sa virilité vibrante.
"Moi..." dit alors Gaetano du fond du cœur, "moi, les filles... ne m'ont jamais intéressé, mais..."
La main d'Enrico bougea imperceptiblement et son côté effleurait à présent le renflement qui tendait le tissus du caleçon de fine batiste. Gaetano frémit retint son souffle.
"Et puis," dit Enrico d'une voix basse et chaude, "et puis il semble que tu sois plus que normal de ce côté là. Que tout fonctionne à merveille." et sa main bougea encore, de peu mais elle effleurait plus explicitement l'érection de son ami.
Gaetano ferma les yeux et déglutit. Puis, les yeux toujours clos, il dit presque dans un murmure : "Tu veux... tu veux m'ausculter mieux pour voir si... si tout fonctionne vraiment bien ?"
La main d'Enrico était maintenant sur le tissus et elle caressait légèrement la vibrante turgescence. Un moment, ils restèrent silencieux puis Gaetano ouvrit lentement les yeux et vit ceux de son ami, qui se paraient d'un vert doré, le regarder en souriant tendrement.
"Et que ressens-tu maintenant ?" demanda le médecin.
"Des frissons..." répondit Gaetano
"Et maintenant ?" demanda Enrico en augmentant la pression de sa main et en agrippant des doigts cette chair brûlante à travers le tissus qui l'enfermait encore.
"Du plaisir..."
"Bien. Moi aussi, tu sais, je ressens du plaisir à pouvoir te toucher comme ça... là," dit Enrico et il se pencha lentement sur le lit, en mettant sa tête au niveau de celle de Gaetano, les yeux dans les yeux, les lèvres de Gaetano s'entrouvrirent, accueillantes, et enfin ils savourent le baiser dont ils rêvaient depuis si longtemps sans jamais oser l'espérer.
La pendule scandait bruyamment son tic-tac, comme pour souligner et accompagner les battements du cœur de Gaetano. C'était un tic-tac rouge et or pensait confusément Gaetano, et il sentait que la lampe à huile qui illuminait la pièce lui susurrait à l'oreille de douces suggestions.
La terre entière semblait vaciller et danser pendant que ses yeux se perdaient dans ceux d'Enrico, profonds comme l'eau claire d'un lac alpin, frais comme des sources, chauds comme des notes de violon. Et la main de son ami, maintenant plus ardente, ouvrait son chemin sous le léger tissus et atteignait son but. Gaetano lâcha un soupir lorsque Enrico se releva en se détachant de lui.
"Tu sais..." lui dit tendrement Enrico, "depuis le premier instant où je t'ai vu, tu m'attires tellement... C'est pour ça que je t'ai acheté tout ce piment... On dit que c'est un aphrodisiaque, le piment, mais je n'en avais pas besoin, il me suffisait de te voir..."
Gaetano était pantelant : "Si... si tu ne retires pas ta main, je... je ne pourrai plus tenir longtemps et... je voudrais plutôt... qu'on jouisse ensemble... toi et moi..."
"Très juste." dit Enrico en souriant et en retirant la main. Gaetano eut une impression de manque, "je..." continua-t-il, "j'ai tant rêvé de ce moment. Pouvoir te toucher, t'embrasser... Tu veux me suivre dans ma chambre ? On y sera mieux."
Gaetano rajusta ses habits et se releva du lit avec un petit vertige : pas de faiblesse mais d'ivresse. Il suivit son ami jusqu'à sa chambre. C'était la première fois qu'il la voyait. Elle était simple mais belle. Enrico alluma toutes les lampes. Le grand lit blanc semblait n'attendre qu'eux.
"Je veux que tu me déshabilles et j'en ferai autant." dit Enrico.
Gaetano commença, encore tremblant d'émotion. Les inévitables petits contacts en retirant les habits de l'autre envoyaient des étincelles de plaisir dans leurs corps jeunes et tendus. Leurs habits tombaient à terre un à un, froissés, en une pile sans ordre. Quand ces deux jeunes corps furent révélés, leurs glorieuses nudités face à face, leurs mains commencèrent une exploration mutuelle et la tension du plaisir devint insoutenable.
"Viens sur mon lit, Tano." murmura Enrico, la voix cassée par l'intensité de son désir.
Ils se couchèrent, enlacés, leurs membres s'entremêlaient et la danse d'amour commença. Ils se cherchaient, ils se désiraient et tout leur corps le criait. Ils se frottaient l'un à l'autre, ils s'embrassaient, se caressaient. Ils arrivèrent ensemble très près de la pointe de leur plaisir mais alors, par accord tacite, ils ralentirent pour prolonger la si merveilleuse sensation qu'ils éprouvaient. Au loin, la pendule sonnait neuf heures.
Tous deux, sur ce grand lit moelleux, continuaient leurs effusions, parfois douces, parfois vigoureuses et oscillaient entre deux désirs contradictoires : celui de prendre et celui d'accueillir, celui de cajoler et celui de serrer fort, celui de se retenir et celui de se laisser enfin aller. C'était une soif d'amour, de profonde communication, de fusion complète. Tous deux ressentaient cette même soif. Et cette symphonie d'émotions contradictoires fut le cadre de ces premiers ébats, inattendus mais tant désirés. Le point de non retour enfin passé, leur désir éclata, incontrôlable, et des vagues et des vagues de lave incandescente jaillirent entre leurs ventres qui se pressaient, sans même qu'ils aient encore eu une réelle union.
Etendus, épuisés, mais pour le moment rassasiés, ils se caressaient tendrement.
Gaetano se souleva sur un coude pour embrasser Enrico. Non plus avec la passion précédente, mais avec une extrême tendresse. Enrico lui sourit et lâcha un long soupir vibrant.
Puis il dit, à peine audible : "Un an... ça fait un an que je t'attends."
"Mais je suis là maintenant."
"Ce serait bien si tu... tu ne voudrais pas venir vivre ici, avec moi ?"
"Ce serait si bien, mais... les gens, que diraient-ils ? Tu sais comme ils sont puritains, ici, dans les états pontificaux."
"Comme chez nous... un peu plus, peut-être."
"Mais on pourra se voir quand on veut."
"Ce n'est pas pareil. Mais tu as sans doute raison. Il ne faut pas trop en demander à la vie."
"Et moins encore dans cette terre de la Sainte Inquisition : même s'ils ne nous brûlent plus vifs, ce seraient les galères, tu le sais. Cette première fois a été vraiment merveilleuse, mais... ça pourrait être encore mieux, tu ne crois pas ?"
"Oui, on était sans doute trop excités... J'aimerais une union plus... complète."
"Tu veux dire toi dans moi et moi dans toi ? " demanda Gaetano en lui passant affectueusement la main dans les cheveux.
"Exactement."
"On a tout le temps devant nous, Enrico." dit Gaetano, mais il devint soudain sérieux.
L'autre remarqua ce brusque changement.
"Qu'est-ce qui t'arrive ? Pourquoi cet air ?" demanda-t-il tout de suite, alarmé, en lui caressant la poitrine.
"Rien. Il y a des années... la même phrase..."
"Un amour passé ?"
"Oui, malheureusement passé."
"Tu veux m'en parler ?"
"Bien sûr..." et Gaetano se mit à lui raconter la partie de sa vie qu'il lui avait cachée. Il lui parla de Tommaso, puis de Felice. Avec des mots simples mais profondément sincères, et d'un ton où son ami sentait toute la passion et l'amour que les mots ne savaient ni ne pouvaient exprimer. Enrico écoutait et il répondait en caressant tendrement son ami, comme pour lui faire sentir l'émotion et l'empathie par lesquelles ils participait à ses drames.
Quand Gaetano se tut, Enrico lui demanda : "Ca t'a fait mal de revivre ça ?"
"Non... Si, un peu, mais je suis content de l'avoir fait, avec toi."
"Tu as beaucoup souffert..."
"Et il me reste des cicatrices."
"Oui, elles sont là."
"Et maintenant..." dit Gaetano en cherchant à reprendre un ton sinon joyeux du moins espiègle : "mais c'est à toi de me raconter. Je veux tout savoir de tes amours passées."
"Bien sûr, volontiers, même si mon histoire est bien plus morne que la tienne, moins intéressante."
"Tu étais l'amant de... de ce médecin ?"
"Qui ? Carlo Poma ? Non, on était juste collègues, amis. Les hommes ne l'attiraient pas, pas comme moi..." et il se mit à raconter.
Son premier homme avait été son tuteur de grec, un jeune de Padoue. Il avait seize ans. Il se sentait attiré par les hommes mais n'avait pas encore eu le moyen ou l'occasion de faire l'amour. Quand son tuteur lui fit traduire quelques pages de grec sur l'amour des hommes pour les éphèbes, il se douta de là où il voulait en venir et il s'offrit de but en blanc. ("Je serais moins effronté aujourd'hui." commenta Enrico). Ils faisaient l'amour depuis un an quand le tuteur avait dû déménager et qu'ils s'étaient séparés. A sa deuxième occasion, il avait dix-huit ans. Il logeait alors chez son oncle où il devait dormir avec son cousin, un beau garçon de son âge. Il ressentait du désir, alors une nuit il le toucha : la réaction fut favorable et ils firent l'amour trois ans durant, jusqu'à ce que son cousin décide de se marier et mette fin à tout rapport physique avec lui. A vingt et un ans il connut son troisième homme, un comédien, et pour la première fois c'était lui qui prenait l'autre. Ils se fréquentèrent deux ans jusqu'à ce qu'Enrico, qui était amoureux, se rende compte que son amant se faisait monter par tout ce qu'il trouvait. Déçu, il rompit.
De retour à Vicenza, il eut son quatrième et dernier homme : le jeune palefrenier de son père, de son âge. Il le connaissait depuis des années mais il n'avait jamais soupçonné qu'il puisse, comme lui, être amateur du sexe interdit. Il l'avait toujours attiré : dans sa livrée ajustée il était très sensuel, mais il faisait toujours la cour à la servante (il comprit plus tard que ce n'était qu'un masque) alors Enrico n'avait jamais pensé qu'ils pourraient un jour se mettre ensemble. Et un soir, en croyant qu'il avait oublié un livre dans la petite calèche, il surprit Tonio, le palefrenier, le membre jaillissant de son pantalon serré, et devant lui le garçon d'écurie qui s'activait à lui donner du plaisir ! Enrico resta fasciné à regarder ce spectacle et quand le garçon, ayant satisfait Tonio, s'en fut allé, Enrico entra, lui dit qu'il avait tout vu et ils purent enfin s'avouer le désir mutuel qu'ils éprouvaient de longue date. Ils devinrent amants et le restèrent trois ans. Et quand Enrico décida de s'exiler, il demanda à Tonio de le suivre. Mais celui-ci n'en eut pas le courage, alors ils se séparèrent.
"De toute façon," conclut Enrico, "nous étions amants, mais sans véritable amour. On était bien ensemble, c'est tout. Il continuait à me considérer comme son maître et au lieu d'essayer de dépasser la différence sociale, il en faisait un abîme. Alors tout s'est terminé. Après lui, rien de sérieux, jusqu'à ce que je te voies..."
Gaetano lui sourit et lui ébouriffa encore les cheveux. Enrico l'attira vers lui et leurs bouches se réunirent en un tendre et chaud baiser.