Enrico resta seul dans la chambre qu'il avait partagée avec Samuele. Pendant quelques mois il n'eut plus de rapports sexuels. Samuele était heureux de sa nouvelle vie d'homme marié et il dit à Enrico que s'il avait aimé faire l'amour avec lui, il préférait clairement une femme.
Peut-être un peu pour compenser sa séparation d'avec Samuele, Enrico se mit à fréquenter plus ses compagnons d'étude. L'un d'eux l'invita à se joindre à un groupe "d'études historiques". Enrico trouva ça intéressant et il découvrit vite que des idées nouvelles circulaient dans ce groupe. Un jeune médecin, un certain Carlo Poma, le fascinait particulièrement. Un peu physiquement, mais surtout par sa personnalité. Carlo Poma s'intéressait clairement aux femmes, aussi Enrico, après un premier moment d'espoir, mit ça de côté. Mais la personnalité du jeune médecin était si fascinante qu'il essaya aussi de devenir son ami.
Carlo se définissait comme un patriote. Mais son concept de la patrie était bien loin de celui, par exemple, du père d'Enrico, et de la grande majorité. Pour Carlo, la patrie était la terre des "paters", des ancêtres. Ce n'était pas la Vénétie, et encore moins l'empire austro-hongrois. Pour Carlo, la Patrie (avec un grand P) c'était l'Europe. Une seule culture : gréco-romaine, une seule race, une seule religion fondamentale : le christianisme, rassemblaient l'Europe. Et ses peuples étaient si mêlés qu'ils formaient à ses yeux un tout homogène et indissociable, surtout en face de cultures arabes, asiatiques et russo-slaves.
Mais dans ce tout, artificiellement divisé en nations selon Carlo, une nation manquait encore et toujours de la dignité d'exister comme une entité homogène : la nation italienne.
"Des Alpes à la mer Ionienne, nous parlons une seule langue, l'italien. Nous avons une seule religion : le catholicisme et une seule tradition culturelle. Dante n'est pas que Florentin ou toscan : il est notre poète à tous, c'est un italien. Et de même, Michel-Ange, Cellini, Léonard de Vinci, Rafael, Pier Capponi, Masaniello... ce sont tous des italiens, et il n'existe pas encore d'entité reconnue avec la même dignité que les autres états, que nous puissions appeler l'Italie ! L'Italie est divisée, asservie, humiliée..."
Enrico écoutait ces discours avec attention : les écrits d'un certain Giuseppe Mazzini circulaient en grand secret dans le groupe, le chantre de l'idée républicaine, ils parlaient des écrits d'un Gioberti, qui souhaitait une Italie unie sous le Pape et on murmurait qu'un certain Giuseppe Garibaldi recrutait des volontaires prêts à donner leur vie pour une Italie unifiée...
Des discours subversifs, dangereux et pourtant fascinants. Enrico les trouvait de plus en plus convaincants, de plus en plus justes et fondés.
Enrico avait vingt et un an quand il rencontra son troisième homme : un comédien.
C'était un jeune homme de vingt-neuf ans, il s'appelait Otello Atzeni. Sa compagnie et lui jouaient des drames de Shakespeare et Otello était splendide en Hamlet. Enrico alla le voir avec se copains de l'université. Après la représentation, l'un d'eux, particulièrement riche, invita toute la troupe à dîner. Enrico se retrouva assis à côté d'Otello.
Le comédien était de bonne compagnie, et beau, et Enrico se sentit attiré. Otello était assis entre Enrico et un autre étudiant, mais ce dernier était captivé par la conversation de la comédienne à sa droite et Enrico et Otello passèrent le repas à parler ensemble.
Quand Enrico lui dit qu'il aurait aimé voir les autres drames joués par la compagnie, Otello lui dit : "Je vous ferai parvenir un carnet d'entrées et vous pourrez venir quand vous voudrez."
"C'est très gentil de votre part, je vous en suis gré. Mais que puis-je faire pour vous remercier ?"
"Deux choses : parlez de nos pièces et, quand vous venez au théâtre, après la représentation, venez me saluer dans ma loge..."
"Plus que volontiers." Dit Enrico, heureux.
Le lendemain, il reçut chez lui le carnet avec une lettre d'Otello qui disait : "J'espère vous voir bientôt au théâtre. Votre compagnie au dîner d'hier a été des plus agréables. A bientôt. Atzeni O"
Alors Enrico se mit à aller au théâtre, une fois par semaine, et après la pièce il se faisait annoncer à la loge d'Otello.
Ce dernier, bien qu'entouré d'admirateurs, trouvait toujours le temps de lui parler et il lui dit un soir : "Mon ami, voyez comme je suis assiégé !"
"Cela ne vous plait pas ? C'est la rançon de la gloire."
"Certes oui... mais je voudrais pouvoir passer plus de temps avec vous. Pourquoi ne m'attendez-vous pas ? Je me change et nous allons prendre un verre..."
"Avec grand plaisir. Où puis-je vous attendre ?"
"En face du théâtre, il y a un café. Allez m'y attendre. Je tâche de ne pas tarder."
Enrico vit une lueur spéciale dans les yeux du jeune homme et il se demanda si par chance cet acteur ne serait pas lui aussi un amateur d'hommes. Et il l'espérait : il lui plaisait beaucoup. Il alla l'attendre au café et commanda un chocolat chaud.
Otello arriva et, souriant, s'assit à sa table : "Me voici enfin, tout à vous. J'espère que vous ne devez pas rentrer top tôt..."
"J'ai la clé et pas d'heure fixe pour rentrer."
"Parfait. Mais ici ils vont fermer très vite. Pourquoi ne faites-vous pas un saut chez moi ? Je suis à l'auberge Damiani : une petite chambre, mais toute à moi. Et je pourrai vous montrer les coupures de presse qui parlent de moi..."
"Volontiers, si cela ne vous gêne pas."
"Au contraire ! Alors, vous venez ?"
Ils allèrent à l'auberge et montèrent à la chambre d'Otello. Il y régnait un agréable désordre, comme on peut s'y attendre dans la chambre d'un artiste. Otello tenta de ranger sommairement et libéra deux chaises et une partie de la petite table.
"Asseyez-vous, je vous en prie. Voici l'album des coupures de presse qui me concernent..." dit-il en ouvrant l'album et, au lieu de s'asseoir sur l'autre chaise, il se mit derrière Enrico pour lui montrer les articles et les commenter. Enrico sentait sa proximité et cela l'excita.
Alors qu'Otello, penché sur lui, expliquait, Enrico souleva un peu la tête et leurs visages s'effleurèrent à peine. Leurs yeux se rencontrèrent.
"Savez-vous que vous avez des yeux splendides ?" dit Otello et il lui passa la main dans les cheveux.
Enrico souleva encore la tête et murmura : "Et vous... des lèvres sensuelles et douces."
"Ah bon ?" demanda Otello dans un souffle et ses lèvres s'abaissèrent pour rencontrer celles d'Enrico.
Ils s'embrassèrent. Enrico se leva et se tourna, ils s'enlacèrent, se serrèrent et s'embrassèrent de nouveau et chacun sentait l'érection de l'autre.
"Oh, Enrico, venez..." dit Otello en l'emmenant vers le lit. Ils se déshabillèrent l'un l'autre fébrilement, montèrent sur le lit et s'enlacèrent, pleins de désir. Otello savait où le toucher pour susciter le plaisir et Enrico était de plus en plus excité : il aimait ces longs préliminaires.
"Enrico..." gémit le jeune homme en se tournant sur le dos et en l'attirant sur lui.
"Oui ?"
Otello écarta les jambes en les souleva sur les flancs d'Enrico : "Prenez-moi, mettez-la moi en entier, je vous en prie !"
Enrico le regarda un peu surpris, mais Otello avait les yeux fermés et l'attirait vers lui. Alors Enrico prit son membre en main, le guida, poussa et commença à sombrer en lui, lentement, comme une main entre dans un gant, et sentit une forte chaleur l'envelopper.
Il émit un soupir bas : "Oooh, Otello... J'aime ça !"
"Oui, poussez plus fort !"
"Oui, oh oui !" s'exclama Enrico en proie à un intense plaisir et, quand il fut tout en lui, il mit les genoux et les coudes sur le matelas et commença à ses va et vient avec fougue.
"Oh, oui, c'est ça !" l'incitait Otello en s'agitant sous lui.
Quand enfin Enrico s'étendit sur lui, haletant et vidé, Otello le caressa longuement.
"Maintenant, à vous de me prendre." Dit Enrico en pensant qu'il en avait peut-être encore l'envie.
"Non, j'aime seulement être pris. Vous êtes un vrai taurillon, Enrico. Je suis heureux de m'être donné à vous."
"Et moi de vous avoir pris ! Savez-vous que c'est ma première fois ?"
"Que vous faites l'amour ? Ou avec un homme ?"
"Ni l'un ni l'autre. Que c'est moi qui prend l'autre."
"Je crois que ça vous a plu, tant mieux pour moi. Reviendrez-vous me voir ?"
"Bien sûr, avec grand plaisir." Répondit Enrico. Otello l'embrassa.
Ils devinrent amants. Ils se voyaient deux ou trois fois par semaine. Plus le soir, mais la journée, quand Enrico sortait de l'université. Ils se donnaient rendez-vous d'une fois à l'autre. Enrico aimait l'accueil festif d'Otello. Ils parlaient de théâtre, de choses et d'autres, faisaient l'amour et parlaient encore.
Enrico se prenait d'affection pour lui, ou plutôt il en tombait amoureux. Alors, un jour, il le lui dit.
"Cela fait sept mois maintenant qu'on se connaît... et je me suis rendu compte, Otello, que je vous aime..."
"Merci..." répondit l'acteur avec un bref sourire.
"Mais vous, m'aimez-vous ?" demanda Enrico, un peu inquiet.
"Oui, oui je vous aime. J'adore ce membre merveilleux que vous me mettez avec une telle vigueur. Vous me faites sentir tout à vous quand vous me prenez."
Enrico se sentit heureux.
Otello semblait... assoiffé de lui. Quand il arrivait dans sa chambre il l'enlaçait avec fougue et lui disait précipitamment :
"Enfin, vous êtes là. Venez, faites-moi sentir votre beau membre, prenez-moi, faites-moi vôtre..." et il le déshabillait, plein d'un désir irrépressible, l'emmenait au lit et s'offrait à lui en l'incitant : "Vous êtes un vrai mâle, Enrico... Oh, oui... plus fort, plus fort... Oh, Enrico, quel taureau vous êtes ! Baisez-moi, faîtes-moi mourir !"
"Je vous ai manqué, Otello ?"
"Oui... votre beau sexe, Enrico... plus fort !"
"Vous avez pensé à moi ces jours-ci ?"
"Oui, et à chaque fois je palpitais d'excitation dans l'attente de me donner à vous ! Oh, oui, Enrico, faites la moi sentir en entier !" gémissait-il en s'agitant sous lui.
Enrico s'enflammait, il y mettait tout son cœur et le pénétrait avec enthousiasme et quand enfin il s'abandonnait sur lui, épuisé, apaisé, Otello le serrait presque violemment et lui murmurait : "Vous aimez me baiser, non ?"
"Je vous aime, Otello." Répondait-il, haletant. Mais alors, à son grand regret, il devait partir.
Otello le nettoyait, puis se nettoyait lui-même et lui donnait le rendez-vous suivant : "Quel dommage que vous deviez partir...je serais prêt à remettre ça, même tout de suite."
"Mais malheureusement vous devez préparer votre pièce et moi je dois aller étudier..." disait Enrico, heureux du désir inépuisable qu'il lui montrait.
Oui, un désir vraiment inépuisable.
Un matin Enrico arriva à la faculté pour apprendre que son professeur d'anatomie étant malade, le cours était annulé. Ses amis l'invitèrent à une réunion politique, mais il pensa plutôt faire une surprise à son Otello et rester plus longtemps avec lui. Alors il s'excusa et partit à grands pas à l'auberge de son amant. Il monta à sa chambre et frappa. Il dut frapper plusieurs fois, mais finalement il arriva, dans sa robe de chambre damassée, les yeux ensommeillés.
"Otello ! Je vous réveille ?"
"Oui... mais pourquoi êtes-vous ici ?"
"Je n'ai pas cours ce matin, alors je me suis dit..." dit-il en entrant dans la chambre de son amant.
"Mais ce n'est pas votre tour ce matin..." répondit-il hésitant et il regarda l'horloge posée sur la table.
"Mon tour ? Que voulez-vous dire ?" demanda Enrico, perplexe. Puis, le voyant regarder l'heure il demanda : "Vous attendez quelqu'un ?"
"Notre costumier... pour un essayage..."
"Cela prendra longtemps quand il viendra ? A quelle heure doit-il arriver ?"
"Dans un quart d'heure..."
"Bah, je peux attendre dans l'autre pièce, j'ai toute la matinée."
"Non... J'ai peur que l'essayage ne prenne longtemps. Je suis désolé mais je ne vous attendais que demain après midi..."'
"Qu'est-ce que cela voulait dire, tout à l'heure, que ce n'était pas mon tour ?"
"Rien... je dormais encore un peu, mes paroles étaient incohérentes."
Le costumier, pensait Enrico. Un jeune homme de vingt-huit ans il l'avait aperçu à plusieurs reprises... Il venait faire les essayages ici, dans la chambre, étrange... pourquoi pas au théâtre ? Enrico sentit une pointe de jalousie : un bien beau jeune, d'ailleurs...
"Mais vous... de quel essayage parlez-vous ? Et pourquoi ici, dans votre chambre ?" demanda Enrico, incertain.
"Je vous attendais demain..." répondit-il, mal à l'aise.
"Vous et le costumier, donc..." dit Enrico en le regardant dans les yeux, anxieux.
"Enrico, essayez de comprendre..."
"Comprendre ? Que dois-je comprendre ? Donc vous vous faites aussi baiser par lui ? Et qui d'autre ? Combien d'autres ?"
"Mais quoi, vous croyez que ça peut me suffire de le faire avec vous deux ou trois fois par semaine ? Vous me plaisez, beaucoup, mais... bien sûr qu'il y en a d'autres. Tant que mon corps est jeune et désirable... La beauté et la jeunesse passent trop vite, vous le savez ? Je dois en profiter tant que je suis encore désirable. Combien d'autres ? Autant que possible, Enrico. Le costumier, un garçon de cet auberge, le fils de l'impresario... et le soir après le spectacle des admirateurs, au moins de deux par jour, Enrico."
"Et vous disiez m'aimer !" l'accusa Enrico amèrement.
"Et je vous aime, mais vous n'êtes pas ici tout le temps."
"Mais alors, que veut dire aimer, pour vous ?"
"J'aime votre façon de me monter, de me baiser ! Vous êtes un jeune taureau."
"Oui, et vous... une vache en chaleur !" rétorqua Enrico avec rage et mépris, il sentait les larmes lui venir aux yeux.
Otello sourit : "Oui, pourquoi pas ? Une vache en chaleur entourée de taureaux en rut. Nunzio, le garçon, est marié et a deux enfants. Il dit qu'il préfère me baiser moi que sa femme. J'aime être baisé et vous savez comment faire, vous y excellez. Mais vous n'êtes pas le seul au monde. Vous avez un grand et beau sexe, et vous savez l'utiliser, mais par chance ce n'est pas le seul."
"Et vous disiez m'amer !" répéta Enrico en se sentant vidé.
"Allons, Enrico ! Mais vous ne pouvez pas vraiment avoir cru être le seul, si ? Vous me plaisez, vraiment beaucoup, sinon je n'aurais pas continué avec vous pendant presque deux ans..."
"C'est plutôt mon sexe qui vous plait !"
"Oui, bien sûr, il me plait. J'aime le sucer, le sentir s'enfoncer en moi et marteler en moi. Quoi d'autre ? Ne vous ai-je pas toujours donné du plaisir ?"
"Vous disiez être à moi !"
"Et je le suis... pendant que vous me baisez. Je suis à vous."
"Mais prêt à vous faire baiser par le premier qui voudra s'amuser en vous !"
"Et alors, et vous, vous ne vous êtes pas amusé en moi ?"
"Mais moi je vous aimais. Je vous aimais..." dit tristement Enrico en secouant la tête.
C'est alors que quelqu'un frappa.
"Je pars, je ne vais pas vous déranger..."
"Je vous verrai demain ?"
"Je ne crois pas."
On frappa à nouveau.
"Allez ouvrir." Dit Enrico.
Le costumier entra.
Il vit Enrico et s'arrêta, déconcerté, puis fit un grand sourire : "Vous ne m'aviez pas dit qu'aujourd'hui c'était un trio, Otello ! Mmmh, pas mal du tout le garçon ! Lui aussi la prend dans le cul ?"
"Non... il s'en allait..." dit l'acteur, un peu gêné.
"Oui, moi aussi je prends dans le cul, mais pas par vous. Je crains que vous ne deviez vous contenter de ne monter que lui." Répondit sèchement Enrico.
Le costumier le prit par le bras et le regarda en souriant. De l'autre main il le palpait entre les jambes : "Vous m'avez l'air bien monté. Moi j'aime autant prendre qu'être pris. Pourquoi ne pas me monter pendant que je monte Otello ? Ce serait amusant." Proposa-t-il avec un regard libidineux.
Enrico se dégagea : "Non, cherchez quelqu'un d'autre pour vos trios." Dit-il en sortant de la chambre et il rentra chez lui à grands pas.
En rentrant, il vit Samuele.
"Enrico ! Quel plaisir de te rencontrer, ça doit faire dix jours qu'on ne s'est pas vus. Mais quelle tête tu fais ! Que se passe-t-il ?
"Oh, Samuele... Rien, ce n'est rien."
"A d'autres ! Tu as un air... comme si tu allais pleurer."
"Et oui..."
"Des problèmes ? On n'est pas que cousins, on est amis, non ? Si tu veux m'en parler..."
"Tu as le temps ? Emmène moi quelque part... où on puisse parler tranquilles..."
Samuele l'emmena à un café et demanda une salle privée. Là Enrico lui raconta la brûlante déception que venait de lui infliger Otello.
Samuele l'écouta puis dit : "Mon pauvre Enrico. Je te comprends. Mais que pouvais-tu attendre d'un comédien ? Les gens du théâtre, on peut s'amuser avec, mais il ne faudrait jamais en tomber amoureux."
"Je crois que je tombe amoureux des mauvaises personnes..."
"Allez, tu es jeune ! Et puis pour ceux qui comme toi aiment ceux de leur sexe, c'est encore plus difficile. Mais tu es quelqu'un de bien et tôt ou tard tu trouveras quelqu'un qui saura t'aimer. Si je n'avais pas été aussi attiré par les femmes, je crois que j'aurais pu t'aimer. Et je t'ai aimé, dans un sens. Ça ne vaut pas la peine de te mettre dans cet état pour un acteur."
"Je me suis bercé d'illusions..."
"C'est vrai."
"Parce que... j'ai besoin d'amour."
"Mais qui n'en a pas besoin, mon ami ?"
"Toi au moins, tu l'as trouvé."
"Tu crois ? Non, j'ai trouvé une femme, une bonne épouse, une mère digne pour mes enfants, quand ils seront là, une compagne. Mais l'amour... Il y avait plus d'amour entre toi et moi, crois-moi. C'est de l'affection, et c'est déjà bien. Mais l'amour... Je crois que sur cent conjoints possibles, un seul est à même de te donner le privilège de connaître le vrai amour et de le garder toute ta vie. Peut-être même moins que ça..."
"Alors, comment puis-je prétendre, moi, être celui là sur cent ?" commenta Enrico amèrement.
"Et trouver l'autre seul sur cent, c'est le problème. Pour un vrai et profond amour il faut être deux et la probabilité tombe à un sur dix-mille..."
"Ah, Samuele, le mathématicien..." Enrico sourit.
"Oh, les mathématiques servent au moins à te faire sourire ! Allez, Enrico, essaie de ne pas trop t'en faire. La vie continue, non ? pense juste que cet acteur... ne te méritait pas. Ce qui est vrai."
"Merci, Samuele, ça m'a fait du bien de parler avec toi. Le plus gros problème qu'on a, quand on aime ceux de son sexe, est peut-être de ne pas pouvoir parler de ce qu'on éprouve, ce qu'on ressent et qu'on comprend. Parler fait du bien..."
"Mais tu sais que tu pourras toujours en parler avec moi, non ?"
"Oui, et je t'en suis reconnaissant. Et je te suis reconnaissant de ne pas renier ce qu'il y avait entre nous pendant quelques temps."
"Le renier ? Comment pourrais-je ? Je l'ai voulu et j'en ai joui. Ce ne serait pas honnête, ni envers toi, ni envers moi. Allez, Enrico, ne perds jamais ton beau sourire. Apprends de tout ça à ne pas te leurrer, mais poursuis avec confiance ta quête d'amour..."
"Même si je n'ai qu'une chance sur dix mille ?"
"Bien sûr !"
Cette discussion avait fait du bien à Enrico et plus encore que les mots, l'affection que Samuele lui avait montré.
Il se plongea dans ses études et dans son groupe politique et son amitié avec Carlo Poma se renforça.