Ils remontèrent la Calabre par la route du littoral. Les Villages de l'intérieur envoyaient des délégations faire part au général victorieux de leur volonté de participer au référendum, dont la nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre, et ils demandaient l'envoi d'un représentant à leur village. Garibaldi, bien que cela ralentisse un peu leur marche, donnait audience à toutes les délégations et cherchait à les contenter toutes, il laissait dans les principaux villages un de ses hommes comme délégué et dans les chefs lieux un gouverneur.
Pendant une halte, une femme ébouriffée arriva en larmes. Elle parlait un patois impénétrable et ce n'est que lorsqu'un volontaire calabrais arriva pour traduire qu'ils purent comprendre ce qu'elle voulait : son homme était tombé dans une embuscade, un règlement de compte, il avait pris un coup de fusil à canon scié à la poitrine et il se mourait. Le médecin du village ne voulait pas le soigner, il disait que c'était inutile, mais la femme ne le croyait pas et demandait s'il y avait un docteur.
Enrico et Maurizio prirent le sac avec les instruments de chirurgie et ils suivirent la femme, escortés par sécurité par quatre volontaires. L'homme était couché sur le dos, sur l'herbe. Sa poitrine était affreusement dévastée. Enrico, aidé de Maurizio, chercha à voir s'il pouvait faire quelque chose, mais il était évident que ses poumons étaient en passoire et que l'hémorragie interne empêcherait rapidement l'homme de respirer, si le cœur, lui aussi était en triste état, ne lâchait pas avant. Il ne leur restait plus qu'à assister l'homme dans sa mort.
Alors qu'ils rentraient au camp, un des volontaires calabrais dit : "Le fusil à canon scié ça ne pardonne pas, docteur, surtout dans la poitrine. Personne n'y survit, cet homme n'est pas mort par votre faute. Nos médecins le savent, c'est pour ça que celui du village a refusé de soigner cet homme..."
Ils étaient en Calabre depuis quelques jours et ils approchaient Catanzaro quand ils furent informés que l'armée bourbon se réorganisait et s'apprêtait à opposer une résistance farouche dans cette ville. Les garibaldiens se préparèrent à l'affrontement : nombre disait : enfin, une vraie bataille ! Les ordres furent donnés et la petite armée de volontaires, enflammés et prêts à tout, atteignit la ville. En chantant.
Tous savaient que ce serait l'affrontement le plus dur de tous ceux qu'ils avaient vécus jusque là. On disait que les soldats encore fidèles aux bourbons affluaient de toute la Calabre, décidés à combattre, et même qu'il leur restait quelques canons. Mais les garibaldiens comptaient sur une révolte rapide des habitants de Catanzaro, comme cela s'était produit tout du long de leur marche, de sorte que les bourbons seraient pris entre deux feus.
Garibaldi divisa ses forces en deux groupes. Alors que le plus grand avançait à pas normal, l'autre, composé des plus jeunes dont des siciliens et des calabrais, prit une route à mi coteau pour dépasser la position des bourbons et les attaquer sur leur flanc.
Enrico et Maurizio obtinrent deux assistants, parce qu'on s'attendait à un grand nombre de blessés. A l'arrière, après Aprigliano, ils préparèrent tout le nécessaire : une tente hôpital, des médicaments, des pansements et les instruments de chirurgie. Et ils entendirent le combat commencer. Mais on n'entendait pas le son du canon : un bon signe, pour le moment au moins on échappait au carnage.
Puis ils reçurent l'ordre de rejoindre Catanzaro : la ville était à eux et les blessés avaient été rassemblés dans une église. Enrico, Maurizio et leurs deux aides, dans la charrette qui contenait tout le matériel médical, se précipitèrent en ville en laissant les soldats de l'arrière garde démonter la tente hôpital. Alors que la charrette tirée par deux chevaux se hâtait, on entendit un coup de feu.
Enrico tourna la tête dans la direction d'où venait ce bruit inattendu et incongru, mais un des assistants le tira par le bras : "Docteur, votre infirmier !" criait-il en désignant Maurizio.
Enrico se retourna et vit Maurizio, renversé sur son siège, les mains pressées sur la poitrine, blanc comme un linge, et l'autre garçon qui le soutenait comme il pouvait.
"Maurizio ! Tu es touché !" Cria Enrico, inquiet. Il sentit une sueur froide arriver et il sauta de son siège, face à son jeune ami.
"Oui..." murmura Maurizio en le regard plein de douleur. Alors seulement Enrico se rendit compte qu'il n'avait même pas crié quand il avait été touché.
"Où ? Laisse moi voir..."
"Non... Inutile. Cours à Catanzaro..."
"C'est moi qui dirai si c'est inutile ou non, quand j'aurai vu. Ce n'est pas toi le docteur ici !" dit Enrico.
Maurizio le laissa repousser ses mains : sa poitrine était ravagée et le sang imprégnait la chemise rouge et l'assombrissait. Enrico eut la pensée absurde qu'il aurait fallu choisir un rouge plus sombre pour leur chemise.
Alors que la charrette, sur son ordre, continuait vers Catanzaro, Enrico fit un examen sommaire et c'était comme s'il revoyait la poitrine de l'homme blessé par un fusil à canon scié qu'il n'avait pas pu sauver, et la poitrine de Maurizio était en encore pire état.
"Alors ?" demanda Maurizio avec une légère grimace sur son visage exsangue.
Enrico aurait voulu lui dire qu'il n'y avait rien de grave, mais il ne pouvait pas lui mentir, alors il se tut. Et son silence confirma au jeune homme que, comme il l'avait pressenti d'instinct, il n'y avait plus d'espoir. Enrico fit se déplacer l'assistant, s'assit à sa place et prit la tête de Maurizio sur ses genoux. Les deux aides étaient à présent assis devant et Enrico et Maurizio derrière.
Arrivés à Catanzaro, ils se firent indiquer le chemin de l'église où étaient les blessés. Maurizio y fut aussi transporté.
Quand il fut étendu sur un drap, à terre, Maurizio dit à Enrico : "Va t'occuper des autres, tu ne peux plus faire grand chose pour moi, non ? Fais ton devoir."
"Tu m'attendras ?" demanda Enrico, les larmes aux yeux.
"Oui, je te le promets." Répondit-il, en tentant un faible sourire.
Enrico savait que Maurizio avait raison, mais il s'éloigna de lui la mort dans l'âme. Il examina rapidement tous les hommes pour se rendre compte des urgences à traiter, mais il ne pouvait pas oublier la vision de la poitrine dévastée de son Maurizio : celui qui avait tiré devait avoir un canon scié pour dévaster autant la poitrine de son aimé. Puis il reconnut, parmi tant de blessés, un visage connu : c'était Ruggiero, inconscient, et près de lui son amant, Enzo. Mais un médecin local s'occupait déjà de lui, alors il s'éloigna.
Des médecins de la ville arrivaient pour aider. Enrico les remercia brièvement, signala deux cas qu'il pensait urgents, puis, sachant sa présence désormais moins strictement indispensable, il retourna au côté de son Maurizio. Le garçon avait les yeux fermés et une expression de souffrance sur son beau visage, encore plus pâle.
Le garçon sentit sa présence et ouvrit les yeux : "Enrico..."
"Chut... ne parle pas..."
"Et pourquoi ? Désormais... pas vrai ?"
Enrico acquiesça, incapable de parler, ses yeux se mouillaient, mais il réussit à retenir ses larmes.
"Enrico, pardonne-moi..."
"Te pardonner ? Mais quoi ?"
"Tu m'aimes..."
"Oui, c'est certain."
"Je... si j'avais eu un peu plus de temps, je me disais... Et pourtant... J'aurais dû te dire oui bien plus tôt et maintenant c'est trop tard."
"Tu ne pouvais pas..."
"Je le devais. Parce que je t'aime aussi, Enrico. Je suis... je suis tombé amoureux de toi. C'est juste que je pensais... On croit être immortel, quand on est jeune. Quel crétin je fais, pas vrai ?"
"Mais qu'est-ce que tu dis ?"
"Avec le temps j'aurais accepté... mais je n'ai plus le temps, malheureusement. Je le regrette infiniment."
"Accepté ?"
"D'être à toi."
"Mais tu... tu n'es pas comme moi..."
"Non ?"
"Je sais que tu m'aimes bien."
"Non, je t'aime. Cette nuit-là, je n'aurais pas dû me contenter de tenir ta main... J'aurais dû venir dans ton lit ou te faire venir dans le mien. J'en avais envie, tu sais ? Mais je ne me sentais pas prêt, alors je t'ai juste demandé de prendre ta main. Je voulais jouir en silence, là dans le noir, de l'excitation que me procurait ce contact. J'ai été égoïste, je le sais, et maintenant..."
"Non..."
"Maigre consolation pour toi que je comprenne ça que maintenant et que je te le confesse, pas vrai ?"
"Non..."
"Mais quand tu vois la mort en face... tu peux enfin voir clair en toi aussi... Et je voudrais... je voudrais tant être à toi et te faire l'amour... Je voudrais me donner à toi, corps et âme... mais c'est trop tard, ce n'est plus possible. Pardonne-moi."
"Je t'aime !"
"Ne le dit pas trop fort, on pourrait t'entendre." Dit Maurizio avec une grimace qui se voulait sourire.
"Et qu'importe ?"
"Moi aussi, je t'aime, Enrico, depuis... depuis toujours. Tu me crois ?"
"Bien sûr, mon cœur."
"Prends ma main, s'il te plait."
Enrico la prit et sentit qu'elle était couverte de sang. Il la serra.
"Ne me laisse pas... Je veux m'en aller comme ça. Je ne peux plus rien te donner d'autre. Quand je pouvais, je ne l'ai pas fait, et maintenant..."
"Je t'aime."
"Moi aussi. Pour toujours... et je ne peux plus mentir, désormais." Dit Maurizio avec une triste ironie.
"Pour toujours." Répondit Enrico, ému.
"Enrico ?" demanda-t-il dans un faible murmure.
"Dis-moi."
"De là-haut, je veillerai sur toi."
"Je sais."
"Pour que tu trouves le bon garçon..."
"Non..." dit Enrico dans un gémissement.
"Si." Dit Maurizio avec douceur.
"Mais ce ne serait pas toi." Dit Enrico, déchiré.
"Je sais, mais ce sera le bon garçon pour toi."
"C'était toi."
"Je n'ai pas su l'être."
"Tu m'as donné ton amitié, ton affection."
"Trop peu."
"Mais c'était merveilleux."
"Insuffisant."
"Je t'aime."
"Oui, toi tu sais aimer." Dit Maurizio et ce furent ses derniers mots.
Ses yeux et son visage, enfin, ne montraient plus de souffrance, mais un sourire. Enrico se pencha sur lui et l'embrassa, lui ferma les yeux, lui posa la main sur la poitrine, comme il l'avait fait cette nuit là, il remonta le drap pour le couvrir et retourna s'occuper des autres blessés : il pourrait peut-être sauver quelques vies, ce qu'il n'avait pas pu faire pour l'être qui lui était le plus précieux, plus que sa propre vie.
Manfredo avait lu sur la liste des blessés les noms de Maurizio et Ruggiero et il alla les voir. En entrant dans l'église hôpital, il en fit le tour jusqu'à trouver Enrico. Il s'approcha et vit qu'il était épuisé, qu'il avait les yeux creusés et cernés.
"Enrico, j'ai appris... Comment va Maurizio ?"
"Bien, maintenant, il ne souffre plus" dit-il à voix basse et Manfredo comprit.
"Mais il était sur la liste des blessés..." dit-il incrédule.
"Il l'était. Il est mort il y a près d'une heure, je crois."
"Mais... Tu n'as pas pu..." commença-t-il, mais il s'arrêta en comprenant que sa question était stupide, si pas cruelle.
"Je suis un médecin, pas le bon dieu." Répondit-il avec un nœud à la gorge et Manfredo pleura. "Allons... J'ai réussi à ne pas pleurer, et toi..." dit Enrico presque comme une prière.
"Mais comment... comment est-ce arrivé ? Vous n'étiez pas en première ligne !"
"Une embuscade, je crois, mais je ne sais pas. Un coup de fusil à canon scié en pleine poitrine. Ses poumons dévastés, et le cœur touché, je pense."
"Il a beaucoup souffert ?"
"Je crois que oui, mais il n'a même pas lâché un cri, ni un gémissement. Il est mort en homme."
"Maigre consolation, non ?" rétorqua Manfredo, d'une voix qui trahissait la douleur, la colère et la frustration. Puis il ajouta : "Maurizio... il t'aimait, il était amoureux de toi."
Enrico le regarda, surpris : "Comment peux-tu le savoir ?"
"Il y a quelques jours... On était assis côte à côte, à l'abri des oreilles indiscrètes... Je lui ai dit qu'il me plaisait, que j'avais envie de lui faire l'amour..."
"Tu ne changeras jamais, toi ?" dit Enrico, mais sans ressentiment ni dureté, rien qu'un triste constat.
"Mais lui," continua-t-il, "il m'a dit : je suis désolé, mon ami, mais tu tombes mal avec moi. Le jour où je dirai oui à quelqu'un, ce sera à Enrico et à personne d'autre. Alors je lui ai demandé : Je ne te plais pas ? Tu préfères un homme mur ? Et lui : Non, ce n'est pas la question. Je t'aime bien, tu es un ami. Mais je ne suis pas amoureux de toi. Alors je lui ai demandé : Mais tu aimes Enrico ? Et il a dit : Oui, je suis amoureux d'Enrico, même si je ne me sens pas prêt à lui donner ce qu'il désire de moi. Mais un jour je serai prêt, je le sais. J'ai juste besoin de temps. Jure-moi de ne pas lui en dire un mot. Le moment venu, ce sera à moi de lui dire. Mais, tu comprends, Enrico, maintenant qu'il est mort, je devais te le dire." Dit Manfredo et il se tut, en essuyant ses larmes.
"Oui, merci. Il me l'a dit, juste avant de me laisser." Murmura Enrico et enfin il pleura aussi.
Manfredo l'enlaça, ils se serrèrent et pleurèrent, indifférents à tous les autres.
"Pauvre, pauvre Enrico, comme ça me peine... Ce n'est pas juste, ce n'est pas juste..." dit Manfredo, secoué de sanglots.
"C'est une guerre, mon ami," dit tristement Enrico en se séparant de lui, "nous savions que ça pouvait arriver, et c'est arrivé. Et moi qui me plaignait de n'être jamais en première ligne... Ce n'est pas drôle ?"
"Non, pas du tout."
"Je sais. Mais maintenant, pardonne-moi, d'autres ont besoin de mes soins."
"Enrico..."
"Oui ?"
"Si tu avais besoin de moi... tu sais que je suis ton ami, non ? Et... je ne le dis pas dans ce sens... Je ne pensais pas à mal."
"Non, mon ami, je le sais. Merci. Je suis encore trop sous le choc. Plus tard, peut-être... ça pourrait me faire du bien d'avoir quelqu'un près de moi, quelqu'un à qui je puisse parler de lui, quelqu'un qui puisse vraiment comprendre ma peine. Merci, Manfredo." Dit Enrico et il reprit son travail.
Manfredo chercha alors Enzo et Ruggiero. Il les vit : le garçon tenait la main de son amant entre ses mains et le regardait avec une tendresse désespérée. Manfredo fut heureux de cette vue : ils semblaient enfin s'être retrouvés. Il espérait que Ruggiero ne rejoindrait pas Maurizio. Il s'approcha et demanda à Enzo comment allait Ruggiero. Il lui proposa de prendre du repos pendant qu'il veillerait Ruggiero.
Ruggiero guérit, même s'il allait boiter un certain temps. Et ces deux-là, au grand soulagement de Manfredo, se réconcilièrent vraiment. Comme Ruggiero ne pouvait plus suivre les garibaldiens, il fut décidé qu'il resterait en Calabre comme gouverneur provisoire de Cosenza, au nom du général Garibaldi, avec son Enzo. Les garibaldiens reprirent leur marche vers le nord pour achever la conquête du royaume des Deux Siciles.
Manfredo à cette époque resta très proche d'Enrico. Ce dernier, après avoir enterré son Maurizio, surmonta peu à peu son deuil en ouvrant son cœur à Manfredo, qui se montra plein de tact et d'humanité, de sorte que leur amitié devint plus profonde.
Enrico était un homme fort, il ne se laissa pas plier par ce deuil. Petit à petit il retrouva la sérénité, à défaut du sourire. Maintenant les batailles étaient plus fréquentes et Enrico était absorbé par son travail. Il avait été nommé médecin chef et dirigeait trois médecins et huit infirmiers : en fait leur armée de chemises rouges grossissait au fur et à mesure qu'ils approchaient de Naples et les batailles se multipliaient, de sorte que le service médical avait dû être renforcé et réorganisé.