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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LIVRE 3
ENRICO PICCIN
CHAPITRE 12
L'ANGE DÉCHU

Parfois, Enrico devait soigner un Bourbon blessé, abandonné sur le champ de bataille par ses camarades en fuite. Les ordres étaient de les traiter comme les autres, mais on les installait dans une partie séparée de l'hôpital de campagne. Une fois guéris, ils étaient libres de rentrer à leur village, mais beaucoup, surtout parmi les simples soldats, demandaient à rallier les garibaldiens.

Enrico était justement en visite dans cette section des bourbons quand un jeune homme lui demanda : "Docteur, vous croyez que je m'en remettrai ?"

"Je pense que oui." Lui répondit Enrico avec un sourire rassurant.

"Vous ne me mentez pas ?"

"Absolument pas... Quel est ton nom ?"

"Arcangelo... mais on m'appelle Angelo."

"Tu es d'où ?"

"De Massafra."

"Où est-ce ?"

"A côté de Taranto."

"Bien, Angelo, alors tu rentreras très bientôt à Massafra, tu as ma parole."

"Je ne veux pas y retourner... je ne peux pas."

"Tu ne peux pas ? Mais pourquoi ?"

"Les miens... ils ne veulent pas de moi. Je suis la brebis galeuse de la famille, vous voyez ?"

"Toi, une brebis galeuse ? Avec ce nom et un visage de si gentil garçon ? Je n'y crois pas." Lui dit Enrico en le regardant. Il le trouvait vraiment beau garçon et doux.

Angelo le regarda tristement et dit : "Et pourtant, c'est pour ça que je me suis enrôlé, je ne savais pas quoi faire ni où aller. Ici au moins j'avais à manger, où dormir et de quoi m'habiller. Pour moi, les bourbons ou d'autres, je m'en fichais... Mais l'armée était devenue mon travail et j'ai dû vous tirer dessus et me faire tirer dessus par vous. Et maintenant vous me soignez, et de nouveau je ne sais plus quoi faire, il ne me reste rien ni personne."

"Tu voudrais te joindre à nous ?" demanda Enrico.

"Oui, on m'a dit que c'était possible, mais vu l'état de mon bras... Je ne pourrais peut-être même pas tenir un fusil comme il faut. Ce n'est pas que j'étais si bon avec mon bras valide, mais..."

"Ton bras va se remettre. Mais tu pourrais rendre d'autres services. Et tu ne serais plus seul : on est tous un peu frères, ici."

"Oui... J'ai vu que vous avez l'air différents des bourbons. Même vous, docteur, vous êtes différent, vous êtes gentil et bon."

Enrico sourit : "Bien, Angelo, pour l'instant occupe-toi de bien guérir et pendant ce temps tu peux y penser, rien ne presse."

"Merci, docteur."

Enrico avait lu une grande tristesse dans les yeux du blessé, de la solitude et de la résignation. Les jours suivants, lors de ses visites aux bourbons, il nota qu'Angelo paraissait isolé de ses camarades. S'isolait-il volontairement ou les autres le rejetaient-ils ? se demanda-t-il.

Alors quand Angelo commença à pouvoir quitter son lit, Enrico l'emmena faire une courte promenade et lui dit : "Angelo, j'ai l'impression que tu n'es pas très proche de tes compagnons. Je me trompe ?"

"Non... je suis la brebis galeuse, vous ne vous en souvenez pas ?"

"J'aimerais comprendre."

"Ce n'est pas facile. Et puis... si vous saviez, vous aussi me tourneriez peut-être le dos. Oui, certainement."

"Comment peux-tu en être si sûr ?" lui demanda Enrico avec un sourire.

"J'ai vingt-six ans... je sais comment sont les gens."

"Et moi... je ne pourrais pas être différent des autres ?"

"Si, peut-être. Vos yeux sont différents, d'une certaine façon. Mais... Ce n'est pas par manque de confiance, mais..."

Enrico n'insista pas. Mais le lendemain il lui demanda : "Tu ne préférerais pas que je te fasse transférer dans la section des garibaldiens ? Je peux en donner l'ordre, si tu veux."

"Pourquoi ? Je n'ai pas encore décidé si je vous rejoignais ou non."

"Là, personne à part moi ne te connaît. Personne ne saura que tu es une brebis galeuse, si tant est que tu le sois."

"Et bien... peut-être... Bien que, tôt ou tard, on reconnaisse les brebis galeuses. On ne peut pas changer sa peau..."

"Moi je ne l'ai pas encore vue, cette gale." Lui dit Enrico en le regardant dans les yeux.

"Docteur... un docteur, c'est comme un prêtre, non ?"

"Et bien, les prêtres soignent l'âme, les médecins, le corps..."

"Mais vous devez garder le secret, non ?"

"Oui, nous en avons fait le serment."

"Alors, si je vous dit pourquoi je suis une brebis galeuse... vous ne m'adresserez peut-être plus la parole, mais vous n'en parlerez à personne."

"Je ne le dirais à personne. Mais je crois que je te parlerais encore."

"Je veux vous faire confiance. Vous avez le temps, maintenant ?"

"Oui, il n'y a pas d'urgences."

"Bien, moi, docteur... oh, c'est dur à dire."

"Ne le dis que si tu le veux."

"Tel que vous me voyez, je suis faible, même si je vais un peu mieux. Mais d'habitude, je suis un type... comment dire..."

"Physiquement, tu es bien fait, fort. Et peut-être joyeux, je me trompe ?"

"La joie... je l'ai perdue il y a des années."

"Quel dommage. Et comment ?"

"Parce que... parce que j'ai découvert que les gens n'aiment pas ceux qui... ceux qui ne sont pas comme eux, et je suis différent, trop différent."

"Différent ? Tu m'as l'air d'un type normal."

"Non, docteur, je suis différent, parce que je m'enflamme pour les hommes et pas pour les femmes !" dit-il d'un trait, en baissant la voix et le regard. Avant qu'Enrico puisse réagir, il continua : "Et ceux qui sont comme moi sont la risée de tous, même de ceux qui viennent s'amuser avec moi, et d'eux surtout.

"J'avais dix-sept ans et j'ai dit à quelqu'un qui avait pris son plaisir avec moi que je n'aimais pas sa façon de faire et de me traiter : il était violent et il me faisait mal, je lui ai dit que je ne voulais plus le faire avec lui... et lui a dit à tout le monde que j'étais... ce que je suis. Et mon père m'a chassé de la maison et aucun de ceux qui l'avaient fait avec moi avant n'a levé un doigt pour m'aider, ils prétendaient ne pas me connaître ou pire, ils se moquaient de moi sur la place, ils me jetaient des fruits pourris et ils crachaient quand je passais. Alors j'ai dû quitter le village."

"A Taranto j'ai un peu... bah, ils me donnaient quelques pièces, vous voyez... j'allais avec n'importe qui, pour manger. Tout était bon : par dessus, par dessous, n'importe comment. Puis, un jour, un officier, après m'avoir... mis, m'a dit : pourquoi tu ne te fais pas soldat ? Je te prends comme ordonnance, et quand ça me démange je t'aurai sous la main. Pourquoi pas ? Lui, ça l'arrangeait, il n'aurait plus à me payer, mais au moins, je me suis dit, j'aurais à manger, un toit, des habits... Alors je suis devenu soldat. Au début ça a été : de jour je le servais et de nuit il se servait de moi et s'amusait à sa façon. Mais il s'est lassé de moi : j'avais alors vingt-deux ans et il a trouvé une ordonnance plus jeune.

"Je ne sais pas comment la rumeur s'est répandue. Il a dû en parler à quelques amis qui en ont parlé à d'autres : avec Angelo, tu peux faire tout ce que tu veux. Alors... soldat, viens enlever les caisses de l'entrepôt, m'ordonnait un gradé, et là, il baissait mon pantalon et me prenait tout de suite ! Soldat, va aider aux cuisines, et le chef cuisinier m'emmenait à la réserve, fermait la porte, et... comme les autres. Parfois, certains préféraient que je les monte, mais eux-mêmes, après, me méprisaient plus que les autres. Angelo se fait mettre par tout le monde, et partout, Angelo ferait n'importe quoi, il est toujours disponible, Angelo obéit..."

"Mais au moins, ils ne m'insultaient pas devant tout le monde, ils ne me crachaient pas dessus, ni ne me jetaient des fruits pourris. Ils faisaient comme si de rien n'était, aussi longtemps que j'obéissais. Et comme je n'avais nulle part où aller, c'est tout ce que je pouvais faire. Alors, soldat, là-bas, pour nettoyer le sabre du lieutenant ! Et le lieutenant m'attendait avec cette lueur dans le regard et c'était un sabre de chair que je devais polir. Soldat, le quartier chef te demande pour une course, vite ! Et le quartier chef me montait aussi longtemps que nécessaire à le soulager. Vous comprenez pourquoi les autres ne s'entendent pas avec moi ? Ici on n'est jamais seuls et je ne suis même plus bon à ça : ils ne peuvent pas s'amuser avec moi, alors ils n'ont plus rien à partager avec moi."

"Oh, Angelo, mon pauvre ange..."

"L'ange déchu, docteur." Dit-il tristement.

"Non, Angelo. Personne ne saura rien de cela, si je te transfère à la section des garibaldiens."

"Pour quelques jours, peut-être, mais après... Certains de nos soldats ont rejoint vos troupes et la rumeur va certainement circuler et ce sera exactement comme avant, parce que je suis différent."

"Angelo, plusieurs des nôtres sont comme toi, tu sais ?"

"Comme moi ?"

"Et personne ne les méprise, même si on devine, même si on le pense, même si on le sait. Et personne ne peut te forcer à faire ce dont tu n'as pas envie, où avec qui tu n'as pas envie."

"Vous dites ça parce que vous ne savez pas ce qui en est, parce que ce n'est pas votre problème, avec tout le respect que je vous dois, docteur." Dit amèrement Angelo.

Enrico décida alors qu'il devait se dévoiler au jeune homme et il lui parla de lui-même et, sans les nommer, de ses amis, puis de son amour pour Maurizio. Angelo écoutait bouche bée. Puis, à la fin, il dit en secouant la tête.

"Vous êtes le premier à me parler ainsi. Le premier à me dire que je ne suis pas le seul comme ça, le seul raté."

"Non, Angelo, nous ne sommes pas des ratés, ni toi, ni moi, ni aucun autre comme nous. Personne n'a tort d'être blond ou brun, du nord ou du sud, maure ou chrétien, blanc ou noir... ou d'aimer quelqu'un de son sexe ou de l'autre."

"Vous parlez bien, vous..." dit-il convaincu, mais il ajouta : "Mais la majorité ne pense pas comme ça."

"Non, malheureusement tu as raison. Mais il ne faut pas nous laisser écraser. Et nous devons nous entraider pour résister et être forts. Et si tu veux, je peux parler de toi à mes amis qui sont comme nous, et tu pourras avoir des amis, des vrais amis, pas des gens qui veulent profiter de toi. Et bien sûr, je serai le premier de tes amis."

"Vous... vous m'offrez votre amitié ?"

"Mais bien sûr."

"Vous... vous pouvez parler de moi à qui vous voulez. Et si vous m'offrez votre amitié, je serai votre ami à jamais, un ami fidèle et dévoué !"

"Marché conclu !"


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