logoMatt & Andrej Koymasky Home
histoire originale par Andrej Koymasky


pin L' ORO, L'ENCENS ET LA MYRRHE CHAPITRE 4
L'ENCENS...

Rocco avait vingt-neuf ans, et était policier depuis dix ans. Il se demandait souvent pourquoi il avait choisi ce métier. Beaucoup de garçons du Sud faisaient ce choix, et surtout de sa région. Gendarme ou voleur, comme les enfants. Un jeu éternel qui continuait toute la vie durante. Il avait choisi le camp des gendarmes. Pas parce qu'il était meilleur que ceux qui avaient choisi le camp opposé. En plus ce n'était vraiment pas un bon boulot, mais il ne savait rien faire d'autre.


Ce soir là, en sortant du travail, il prit sa voiture pour rentrer à la maison comme d'habitude. Mais il n'avait pas envie de rentrer tout de suite, alors il s'arrêta au bar de Tano pour prendre une bière. Tano était le frère d'un collègue, qui ne le faisait jamais payer pour la première commande. Tano aussi était gay. Rocco n'était pas amoureux de lui, mais il aimait le jeune homme. Et puis Tano vivait avec Carlo, l'autre barman et Rocco n'aimait pas se mettre au milieu d'un couple. Il était seul depuis dix-neuf mois, et il manquait d'un compagnon. Son Luigi l'avait quitté parce qu'il ne supportait pas le style de vie de Rocco. Pas d'horaires, et surtout le stress de le savoir toujours en danger. Ils s'aimaient, et pourtant Luigi avait décidé de partir. Ils souffraient tous deux de la séparation, mais Rocco, au fond de lui espérait encore un miracle.

Pendant qu'il était assis au bar, sirotant sa bière, il pensa que c'était bizarre : pour la première fois, l'idée de rentrer seul dans une maison vide lui pesait et inconsciemment, il laissait traîner. Il pensa aller chercher un prostitué et le ramener pour la nuit. Pour rien s'il en trouvait un qui savait qu'il était flic. C'était arrivé plusieurs fois, dans la dernière année et demie. Surtout avec ce beau garçon brésilien qui lui plaisait, avec ses yeux de faon et sa façon passionnée de faire l'amour. Et il était aussi bien monté, comme il les aimait. Il ne se rappelait pas son nom, mais il le reconnaîtrait sûrement, et il savait où il travaillait. Penser à lui suffit à l'exciter. Il décida d'aller le chercher. Il conduisit jusqu'au parc et commença à parcourir lentement le boulevard de haut en bas.

Il reconnut deux ou trois garçons, mais il n'y avait même pas l'ombre du brésilien. Un des garçons lui fit signe et il s'arrêta.

"Salut Rocco." dit le garçon en s'appuyant à la fenêtre." Fais-moi monter, il fait froid ici."

Rocco ouvrit la porte et le garçon s'assit à ses côtés.

"Avec ce froid, il ne passe personne." se plaignit le garçon, et il ajouta, "Tu veux m'emmener chez toi, ce soir ?"

"Je cherche le brésilien..."

"Qui, Giuma ? Je ne l'ai pas encore vu. Tu vas souvent avec Giuma. Il te plait ?

"Oui, il me plait bien."

"Tu lui plais aussi, il va volontiers avec toi. Il dit que tu es un étalon. Pourquoi ne m'emmènes-tu pas, pour une fois ? A l'œil, bien sûr."

"Je t'aime bien, mais tu n'es pas mon genre. J'aime les actifs passifs, et tu n'es que passif, non ?" répondit Rocco amusé, et il regarda sa montre, "Il est déjà vingt-trois heures quarante sept. C'est bizarre que Giuma ne soit pas là. Tu es sûr qu'il n'est pas venu ?"

"Peut-être que je ne l'ai pas vu. Tu pourrais faire un tour et peut-être que tu vas le trouver. Mais tu me gardes un peu dans la voiture que je me réchauffe ?"

"Oui, d'accord." dit Rocco en passant la première.

"Pense un peu, un flic gay ! Ah, s'ils t'avaient mis dans la brigade des mœurs ! Au moins, sur le trottoir, on aurait été tranquille !" dit le garçon en rigolant.

"Rien du tout ! En patrouille, je n'aurais rien pu faire pour vous. J'aurais dû appliquer la loi, même à regret. C'est pour ça que je ne veux pas être muté à la brigade des mœurs."

"Tu préfère la Criminelle ?"

"Oui, bien sûr."

"Mais c'est bien plus dangereux."

"Ça ne fait rien. Il faut bien que quelqu'un fasse le travail. Et au moins, je ne laisserai pas une veuve et des enfants." dit le policier en rigolant.

"Un beau garçon comme toi, c'est bizarre que tu n'aies pas d'amoureux. En plus, ils disent que tu fais l'amour comme un dieu.

"Quand je trouverai le bon..."

"Ça te plairait de te mettre avec Giuma ?"

"S'il arrêtait le trottoir... peut-être."

"Si tu lui demandais, je suis sûr qu'il arrêterait tout de suite."

"Il gagne bien plus que moi. Qu'est-ce que je pourrais lui offrir ?"

"L'argent n'est pas tout dans la vie, non ? Tu pourrais lui avoir un visa permanent, un boulot. Avec tous les amis que tu as au commissariat de police."

"Je ne le connais pas encore assez pour... Il n'a pas l'air de venir, je rentre à la maison."

"Tu ne veux vraiment pas m'emmener chez toi ?" insista le garçon en lui mettant la main entre les jambes et le palpant de manière provocante.

"Non, sans façon. Laisse tomber." répondit en souriant Rocco, repoussant la main du garçon.

"Quel dommage ! Bon ben quand je verrai Giuma, je lui dirai que tu le cherches."

"Comme tu voudras. Salut." dit Rocco en reprenant la route de chez lui, roulant encore doucement, espérant voir arriver le brésilien. Il en avait vraiment envie.

Quand il quitta le parc, au lieu d'accélérer, il continua à rouler lentement vers chez lui, pensant toujours au brésilien. Oui, ça lui plairait probablement de l'avoir comme amoureux. Mais ça voudrait dire renoncer, psychologiquement, à Luigi. Il n'y était pas encore prêt, il espérait encore le voir revenir. Luigi, parmi tous ceux avec qui il avait fait l'amour, était sans aucun doute le meilleur.

Il l'avait rencontré en service. Luigi occupait la faculté. Lorsqu'il l'avait poursuivi dans les escaliers de l'université, Luigi s'était caché dans un cagibi. Rocco l'avait trouvé. Ils avaient lutté, lui pour l'arrêter, l'autre pour s'échapper. Se couchant sur lui, il l'avait immobilisé sur le sol... et ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils étaient tous deux excités... il l'avait alors embrassé... Luigi lui avait rendu son baiser avec feu... et ils avaient fait l'amour. Ils étaient téméraires, surtout Rocco. Mais c'est ainsi qu'avait commencé leur histoire, une merveilleuse histoire de quatre ans.


Quand Rocco arriva au pont au-dessus des voies de chemin de fer, il vit un homme appuyer sa bicyclette contre le parapet. Il portait un blouson et regardait vers les rails. Quelque chose dans le comportement de l'homme mit Rocco en alerte. Mettant sa voiture au point mort, il regarda. Il comprit. Sans raison particulière mais il comprit. Il coupa le moteur, et à pied, depuis le trottoir opposé se dirigea vers l'homme, espérant qu'il ne verrait pas arriver. Il marchait, rapide et silencieux, sans le perdre de vue. Il entendit un train siffler, et vit l'homme se déplacer le long du parapet et commencer à l'escalader. Rocco se mit alors à courir. Le train siffla de nouveau. Rocco se lança en avant et réussi à l'attraper par l'arrière de son blouson juste avant qu'il ne passe par-dessus les grilles de protection et le tira en arrière de tout son poids. L'autre se retourna avec une expression stupéfaite et lâchant sa prise sur la grille, retomba sur Rocco. Ils s'écroulèrent au sol et Rocco l'agrippa avec force entre ses bras musclés.

Finalement Massimo parla, d'un ton furieux. "Pourquoi ?" demanda-t-il.

"C'est à moi de te demander pourquoi ! Quel âge as-tu ?"

"Qu'est-ce que ça peut te foutre?" répondit Massimo en colère.

Rocco eu un sourire rapide. Il aimait les garçons teigneux. Il lui plaisait aussi physiquement. Relâchant sa prise, il glissa une main dans sa poche et en sortit un insigne de la police.

"Voilà ce que ça peut me foutre. Sais-tu que le suicide est un délit ? Montre-moi tes papiers maintenant."

Massimo, embêté, sortit sa carte d'identité et la tendit à Rocco pendant qu'ils se relevaient. Rocco la regarda et la mit dans sa poche.

"Bien, Massimo Sellari, je vais te proposer deux options. Soit je t'emmène au poste et je te coffre, soit tu viens chez moi et on discute ensemble. Qu'est-ce que tu préfères ?"

Massimo le regarda en fronçant les sourcils, et demanda, "Qu'est-ce que vous préférez ?"

"Que je t'emmène chez moi, c'est clair."

"Clair ? Pourquoi, clair ?"

"Si j'avais déjà décidé, je ne te demanderais pas de choisir."

"Pourquoi vous ne me laissez pas tout simplement tranquille ?"

"Parce que je ne peux pas te laisser foutre ta vie en l'air."

"Mais, bordel de merde, chacun est libre de faire ce qu'il veut, non ?"

"Dans les limites de la loi, oui." Répondit Rocco presque automatiquement, et sa réponse lui sembla presque stupide, au moins incongrue.

"Alors pourquoi vous ne me conduisez pas au poste, alors ?"

"Tu veux être enfermé en cellule, parler avec un, deux, trois psychiatres, devoir répondre de ce que tu as fait, et dieu sait combien de fois sur le pourquoi du comment de ta tentative ? C'est pas mieux de le faire avec moi, peut-être devant une bonne bière ?" demanda Rocco avec un demi sourire.

Massimo réfléchit un moment et dit, "D'accord. Je viens avec vous, alors."

Hochant la tête avec satisfaction, Rocco fit attacher par Massimo la bicyclette à un poteau, et le fit s'asseoir dans la voiture pour le conduire chez lui.

En chemin, Massimo lui demanda,

"Après, vous me ramènerez pour reprendre ma bicyclette, d'accord ?"

"Bien sûr."

Quand ils arrivèrent dans l'appartement du policier, Rocco le fit asseoir dans un fauteuil, lui mit une chope de bière dans les mains, s'assit devant lui et dit, "Bon, et maintenant, explique-moi pourquoi tu as décidé de te supprimer."

"Parce que la vie me répugne, maintenant."

"Ce n'est pas une réponse. Dis moi ce qui t'est arrivé."

Massimo commença à lui raconter son histoire, donnant de plus en plus de détails à mesure que Rocco posait des questions ou voulait des éclaircissements. Au début, il hésita à dire qu'il était gay, mais il réfléchit qu'il se moquait de l'opinion de l'autre, de cet inconnu, et que dès qu'il le laisserait, il se tuerait.

Rocco l'écoutait attentivement, et à la fin, lui dit, "Je comprends ton désespoir à ce moment. Mais ce n'est qu'un moment. Tout passe, si tu as la patience d'attendre. Mais dis-moi quelque chose, si c'était toi qui était mort, à sa place, serais-tu content qu'il se suicide ?"

"Si j'étais mort, je ne serais ni heureux ni malheureux, non ? Si j'étais mort, je n'existerais plus."

"Non, c'est faux, ton âme serait près de lui, même impuissante. Ton âme serait-elle heureuse de le voir mourir ?"

"Mon âme ? Vous croyez aux âmes ?"

"Oui, bien sûr. Et je crois aussi que son âme est ici, maintenant, et te regarde, te suit, et continue à t'aimer. Son corps te désirait mais son âme t'aime."

"Oui, mais l'âme, si elle existe, meurt avec le corps."

"Sottises ! L'âme, c'est l'esprit, donc elle ne peut pas mourir avec le corps. Les âmes nous survivent. Et donc, tu serais heureux de le voir se suicider ?"

Massimo était songeur, mais ne répondit pas et Rocco n'insista pas.

Au bout d'un moment, il dit, "Bon, il est tard. Allons dormir. On reprendra la discussion demain."

"Maintenant que je t'ai donné mes raisons, pourquoi tu ne me laisses pas partir ?" demanda Massimo d'une voix fatiguée.

"Non, pas encore. Tu m'as dit que le garçon arabe t'avait demandé quarante huit heures de ta vie. Et bien je veux aussi quarante huit heures."

Massimo le regarda un peu surprit, "Mais à quoi ça sert ? Juste à retarder ma décision ?"

"Ça peut n'être que pour ça. Mais l'espoir est le dernier à mourir, non ?" répondit Rocco en se levant. Il ouvrit le canapé lit. "Je n'ai que ça pour dormir, mais il y a deux places, nous pourrons dormir sans problèmes."

"Ça ne te gêne pas de dormir avec un pédé ?" demanda Massimo le tutoyant sans y réfléchir.

"Non, moi aussi, je suis pédé."

"Toi ? Un flic pédé ?"

"Et pourquoi pas ? Les flics sont aussi des être humains."

"Mais tes supérieurs n'en savent rien, je pense."

"Bien sûr que non."

Ils se déshabillèrent et se mirent au lit. Voir le corps de Massimo à moitié nu excita Rocco. Il pouvait sentir la chaleur de son corps à côté de lui et eut envie d'allonger la main et de le toucher, mais il se retint. Il comprenait la douleur de Massimo, dans son récit, il comprenait combien avait été intense l'amour qui liait les deux jeunes et voulait le respecter. Il pouvait comprendre qu'une douleur puisse être si cuisante, que Massimo puisse vraiment penser au suicide. Et qu'il ait déjà essayé deux fois. Comment faire pour l'en dissuader ? Comment lui faire comprendre qu'en dépit de tout, la vie en valait la peine.

A la respiration profonde et régulière de son hôte, Rocco comprit qu'il s'était déjà endormi. "Quelle étrange situation," pensa-t-il, "j'ai dans mon lit un très beau garçon, assurément gay, et je n'ose pas le toucher, même si je le désire. C'est un étranger et pourtant je le sens si proche de moi." Rocco réfléchit longtemps avant de s'endormir. La lumière de la route qui filtrait par la fenêtre lui permettait de discerner les traits de Massimo. Ils étaient beaux, malgré cette expression intense de tristesse qui les contractait. Cet inconnu était entré dans sa vie, et lui dans la sienne, et maintenant, ils allaient partager quelques heures. Il ne savait pas comment il pourrait réussir à le détourner de son but, mais il ferait de son mieux.

Quand Rocco ouvrit les yeux, il vit que Massimo était déjà réveillé et le regardait.

"Ça fait longtemps que tu es réveillé ?"

"Quelques minutes."

"Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé ?"

"J'attendais que tu le fasses tout seul."

"As-tu bien dormi ?"

"Bof !"

"Tu as fait des rêves ?"

"Non."

"Tu pensais à quoi, pendant que tu attendais mon réveil ?"

"Je me demandais si tu m'avais ramené pour me baiser."

"Et tu en dis quoi ?"

"Je ne sais pas. Hier soir, tu ne m'as même pas touché."

"Tu le regrettes ?"

"Non."

"Alors tu es content ?"

"Non."

"Pourquoi ?"

"Je m'en fiche."

"C'est une invitation ?"

"Non, je m'en fiche vraiment."

"Tu me plais vraiment, j'ai envie de toi. Mais ce n'est pas pour ça que je t'ai ramené ici. Je ne savais même pas que tu étais gay."

"Si tu as envie de moi, pourquoi n'as-tu pas essayé ?"

"Je pensais que ça t'aurait gêné, dans l'état où tu es." dit Rocco.

"Je m'en fiche vraiment, je te l'ai dit."

"Ton corps est vraiment beau, mais que puis-je faire d'un corps sans âme ?" répondit Rocco.

"N'as-tu pas dit que chaque corps à une âme ?"

"La tienne, à présent, s'est retirée au fond de ton cœur, et ne veut plus entendre de mots d'espoir."

"D'espoir ? En quoi ?"

"Pas en quoi, en qui !"

"En qui, alors ?"

"En Dieu."

"Dieu, quel Dieu ?"

"Dans le Dieu qui a créé la vie. S'il l'a créée, il doit y avoir un sens, pour tout ce qui arrive. Même si la plupart du temps, nous ne comprenons pas."

"Tu crois en Dieu ? Lequel ?"

"Je ne sais pas vraiment. Mais un Dieu d'amour, j'en suis sûr. Et qui qu'il soit, quel que soit son nom, j'ai foi en lui, foi et espoir. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est lui qui m'a mis sur ta route. Je n'aurais pas du être là, à cette heure, au contraire... On peut-être que ce n'était pas Dieu, mais ton ami."

"Si Dieu existe, il m'en veut. Il ne m'a pas laissé vivre comme je voulais, et il ne me laisse pas mourir comme je veux."

"Peut-être qu'il veut que tu réfléchisses. Et puis il te laissera libre de faire comme tu veux. Peut-être qu'il veut que tu rencontres quelqu'un qui a besoin de toi, avant de te laisser mourir."

"Toi ?"

"Pas nécessairement. Je ne sais pas qui c'est, mais peut-être qu'il t'attend."

Rocco se leva, alla à son bureau, et prit dans un coffret un petit cône d'encens qu'il alluma et posa sur une soucoupe. Un fil ténu de fumée odorante s'éleva dans les airs pendant que Rocco revenait sur le lit, à côté de Massimo.

"Tu vois ? C'est comme nos vies, elles se consument dans le feu de l'amour, en répandant un parfum qui monte au ciel, vers Dieu, comme symbole de notre espérance envers lui. Si je l'éteins, ça devient un truc inutile, inerte, qui ne sent rien. Jusqu'à ce qu'on le rallume, avec de l'amour. Mais si je le détruis, que je marche dessus, si je l'écrase, ça devient vraiment une chose inutile, inerte, gaspillée." dit Rocco en le regardant dans les yeux, puis il effleura la joue de Massimo d'une légère caresse.

"Inerte." répéta Massimo. Il se sentait complètement inerte.

Cette caresse légère ne l'avait pas gêné, mais ne l'avait pas non plus excité. Le regard était chaleureux, mais ne le réchauffait pas. Après tout, pensa-t-il, il était déjà mort. Rocco était vraiment un beau jeune homme, Massimo en était conscient, et essayait de lui donner quelque chose, de l'espoir. Cet homme croyait à la force de l'amour, et quand Massimo se tuerait, Rocco penserait que c'était aussi de sa faute, qu'il n'avait pas été capable de réveiller en Massimo le désir de vivre, et avec le désir, l'espoir, l'espoir d'une vie que vaille le coup.

"Massimo, je sais qu'il n'y a pas de réponse à la peine que tu ressens. Mais la vie continue. Tu vois, comme ce cône d'encens indien qui émet cette fumée odorante. Je voudrais que tu te rappelles de ça, quand tu me laisseras. Alors pour ça, prends ce cône d'encens. C'est à toi de l'allumer ou de le piétiner et de le gaspiller. C'est un petit cadeau sans valeur, mais je voudrais que tu le gardes avec toi. Et puis... tu pourras faire ce que tu voudras, d'accord ?" dit Rocco en lui posant un petit cône d'encens dans la main.

Massimo prit alors la petite boîte en or, mit le cône à l'intérieur et la remit dans sa poche sans dire un mot.

Rocco avait l'impression de ne pas avoir accès au désespoir du jeune homme. Ils passèrent la journée à la maison. Rocco essayait d'intéresser le garçon, lui parlant de différents sujets, sa vie à lui, ses intérêts, ses pensées. Massimo l'écoutait, sérieusement, plus par courtoisie qu'en participant vraiment. Par instants, Rocco arrivait à le faire rentrer quelques instants dans la conversation. Mais il remarquait qu'il n'avait même pas l'ombre d'un sourire. Il essaya alors de le faire parler de sa relation avec Diego. Massimo répondait aux questions, mais sans se laisser aller. Quant il parlait de son amant disparu, c'était toujours avec l'accent du désespoir. Même quand il parlait des plus beaux moments de leur relation. Et même au fond de ce désespoir, Massimo semblait garder une sorte de distance, comme s'il racontait l'histoire d'un ami et pas sa propre vie.

Après le dîner, après avoir longuement parlé avec Massimo, Rocco ouvrit le canapé et ils se couchèrent pour dormir.

Rocco, l'enlaça dans une légère étreinte et dit, "Il nous reste un peu moins de vingt quatre heures à passer ensemble. Regrettes-tu d'être ici avec moi ?"

"Non."

"Mais tu n'en es pas heureux, si ?"

"Non, pas heureux non plus."

"A quoi penses-tu ?"

"Que je veux mourir."

"Tu as tellement peur de la vie ?"

"Non, pas du tout. C'est juste qu'elle ne m'intéresse plus. Vivre pour quoi ?"

"Pour te réaliser. Tu as encore mille chemins possibles."

"Mais pour qui ? Pour quoi ?"

"Pour toi-même ou pour quelqu'un qui t'attend peut-être..."

"Le seul qui m'attend, s'il y a une vie après la mort, c'est Diego."

"Mais qu'en sais-tu ? Peut-être qu'il y en a un autre qui t'attend."

"Qui ?"

"Je ne sais pas. Quelqu'un."

"Ce sont des mots. Il ne peut pas m'attendre s'il ne me connaît pas. Et puis il ne m'intéresse pas."

"Parce que tu ne le connais pas encore. Peut-être que tout ça, c'est juste pour te conduire à lui."

"Mais je suis déjà mort."

"Non. Tu es vivant, et tu es là, avec moi."

"Seul mon corps est vivant, et c'est une erreur."

"Après la nuit, le jour revient."

"Pour les autres, peut-être."

"Pour toi aussi, après les ténèbres, vient la lumière, et tu la verras si tu ne gardes pas les yeux si obstinément fermés.

"Non, pas pour moi." répondit Massimo d'une voix éteinte.

Rocco pouvait sentir tout le désespoir de son hôte et fut triste de se sentir impuissant à le soulager. Instinctivement, il le caressa tendrement, jusqu'à ce qu'ils s'endorment tous deux.

Le matin suivant, Rocco se leva et laissa Massimo dormir. Le garçon se réveilla juste avant l'heure du déjeuner. Rocco espérait que le long sommeil pourrait ragaillardir, au moins un peu, le jeune homme, mais quand il regarda Massimo dans les yeux, il vit que toute la tristesse, le désespoir étaient encore là et son cœur se serra.

Il le regarda se lever et s'habiller. Il replia le canapé et prépara le déjeuner. Ils mangèrent en silence. Après le repas, Rocco proposa d'aller en voiture faire un tour en ville, vers les lacs, profiter du soleil. Massimo le suivit comme un automate. Rocco lui parla encore de lui, de Luigi. Et aussi de Giuma.

"Tu vois. Je devrais me résigner à l'idée d'avoir perdu Luigi et me mettre avec Giuma, mais je ne le fais pas. Je vis avec l'illusion qu'un jour Liugi reviendra."

"Tu peux l'espérer. Au moins il est encore vivant."

"Et pourtant je sais que c'est un espoir sans fondement."

"Mais il est vivant." répéta lugubrement Massimo.

"Mais tu ne penses pas que d'une certaine manière, c'est pire ? Il est vivant, il m'aime, mais il ne veut pas vivre avec moi. Je ne lui conviens plus. Mon amour ne lui suffit pas. Tu ne penses pas que c'est pire ou au moins aussi terrible ? Différent, bien sûr, mais terrible."

"Je ne sais pas."

"Bien sûr. Tu t'es enfoui dans ta peine, tu ne peux pas comprendre celle d'un autre." dit Rocco avec un air de reproche dans la voix.

"Et toi ? Peux-tu comprendre la mienne ? Si tu la comprenais, tu comprendrais aussi pourquoi je veux en finir, non ?" répondit Massimo d'une voix fatiguée.

"Tu crois ça ?" demanda Rocco en haussant les sourcils.

"De toutes façons, tu perds ton temps." dit Massimo après un instant de silence.

"C'est ce que tu crois." répondit tranquillement Rocco. Et puis il ajouta, "Je crois que ça te ferait du bien de faire flic un moment."

"Pourquoi ?"

"Tu comprendrais le sens de l'espoir. Juste à regarder autour de toi tant de mal, tant de désespoir, tant de misère morale ou matérielle. S'il n'y avait pas d'espoir, on se suiciderait tous. Ou on tuerait tous les autres."

"Qui ?"

"Tout le monde."

Il commença à lui raconter des épisodes de sa vie professionnelle et pendant qu'il les racontait, il se demandait quel sens cela avait, d'être là à parler à quelqu'un qui n'avait qu'une idée, se supprimer.

Le soir, de retour en ville, il offrit un bon dîner à Massimo dans un petit restaurant typique. Massimo le laissa faire, acceptant toutes les décisions de Rocco. Ils sortirent du restaurant tard dans la nuit. Massimo regarda sa montre.

"Il est presque minuit. Tu peux me conduire à ma bicyclette ?"

"Pourquoi ne pas retourner chez moi ? Donne-moi vingt quatre heures de plus, allez ! J'ai encore un jour de vacances."

"Non. Tu as promis de me ramener là. J'ai tenu ma promesse, tu dois tenir la tienne."

"Je voudrais... je voudrais faire l'amour avec toi."

"Non, vraiment, je ne peux pas. Conduis-moi à ma bicyclette, maintenant."

Rocco comprit qu'il était inutile d'insister.

"Très bien. Je vais tenir ma promesse, je te lâcherai à minuit pile. Mais il n'est pas encore minuit." dit-il avec entêtement

"D'accord." répondit Massimo apathique.

Rocco roula un moment. Il aurait voulu dire des milliers de choses, mais toutes lui semblaient inutiles, incongrues. A minuit, il reconduisit Massimo au pont au-dessus de voies.

"Ne me suis pas, s'il te plait. Laisse-moi faire ma route." dit Massimo, en sortant de la voiture.

"Comme tu voudras."

Rocco sortit aussi de la voiture, mais resta près de la porte. Il regarda Massimo aller jusqu'à sa bicyclette, ouvrir le cadenas, l'enfourcher et s'éloigner. Il avait espéré que Massimo se retournerait pour un dernier salut, mais il vit le garçon disparaître au tournant du boulevard. Il remonta alors dans sa voiture, démarra le moteur et rentra tristement chez lui.


Chapitre précédent
back
Couverture et table des matières
couverture
3eEtagère
Etagère 3
Chapitre suivant
next


navigation map
recommend
corner
corner
If you can't use the map, use these links.
HALL Lounge Livingroom Memorial
Our Bedroom Guestroom Library Workshop
Links Awards Map
corner
corner


© Matt & Andrej Koymasky, 1997 - 2008