Massimo n'avait pas compris que quelqu'un arrivait. Il ne voyait, il n'entendait rien.
C'était un jeune homme, un peu plus grand que lui, vêtu d'un jeans noir, et d'une veste matelassée couleur lilas clair. Il portait une guitare dans le dos. Le jeune homme entendit Massimo pleurer. Il s'arrêta, surpris et hésitant. Il ne savait pas s'il devait partir sans se faire remarquer, laisser cet inconnu à son chagrin ou lui demander pourquoi il pleurait.
Il n'avait jamais vu quelqu'un de si désespéré. Au moins de l'âge de Massimo. Assis sur un banc de jardin public au milieu de la nuit. Il allait rebrousser chemin, presque par pudeur, quand quelque chose le fit changer l'avis.
Il pris la guitare pendue dans son dos et, sans se rapprocher, il s'appuya contre un arbre et commença doucement à jouer de sa guitare en le regardant. Massimo semblait ne pas s'apercevoir qu'il n'était plus seul, et continuait à sangloter désespérément. Il se rapprocha doucement, continuant à jouer sa douce mélodie. Quand Massimo entendit la musique, il leva des yeux pleins de larmes et le regarda. Le jeune homme continua à jouer.
"Je veux mourir." murmura Massimo à l'inconnu qu'il entrevoyait à peine entre ses larmes.
"Ça arrive à tout le monde." répondit l'autre en continuant de jouer.
"Je suis fatigué... fatigué..."
'Oui, je te comprends. Parfois moi aussi je me sens fatigué à l'intérieur, fatigué de lutter, fatigué de vivre. Mais... " dit-il sans finir sa phrase.
"Pourquoi ?" demanda Massimo.
Il ne répondit pas. Ce 'pourquoi' ne s'adressait pas à lui, mais l'autre se la posait à lui-même. Continuant à jouer doucement, il s'assit à côté de Massimo, qui mit ses mains devant sa figure pour la couvrir, et tenta de sécher ses larmes. Alors l'autre lui dit doucement,
"Non, tu peux pleurer tranquille, ne t'occupe pas de moi. Pleure, tu en as besoin."
"Qui es-tu ?"
"N'importe qui."
Massimo était encore ébranlé, par instants de sanglots brutaux mais il avait cessé de pleurer.
"C'est quoi, cette chanson ?"
"Au clair de la lune."
"Elle est belle."
"Je suis content qu'elle te plaise, je l'espérais."
"'Tu l'espérais ? Tu jouais pour moi ?"
"La musique calme souvent la douleur. Et tu dois avoir un bien grand chagrin, pour pleurer comme ça, non ?"
"Oui ?"
"Tu veux en parler ?"
"Je ne sais pas. Ça fait mal."
"Bien sûr, mais..."
Et ainsi Massimo se mit à raconter à cet inconnu les raisons de son chagrin. Mais, à la différence des fois précédentes, son récit était plein d'émotion, souvent interrompu par les larmes.
Il lui raconta tout, même son désir de mourir, ses trois tentatives... et l'histoire des trois rois, et il lui montra les trois cadeaux.
"Et maintenant, je ne sais pas si j'aurais le courage d'essayer de nouveau."
"On n'a pas besoin de courage pour mourir, ou pas beaucoup. Il en faut bien d'avantage pour vivre."
"Peut-être. Peut-être que c'est comme tu dis, je ne sais pas. Mais maintenant, je suis complètement seul."
"Moi aussi, je suis complètement seul. Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? Peut-être qu'on pourrait partager nos solitudes..."
"Mais tu ne me connais pas."
"Toi non plus. Ou plutôt, je connais un peu de toi. Et comme tu n'as nulle part où aller, tu peux venir chez moi. Je rentrais à la maison. Je vis pas loin, tout seul. C'est pas terrible, mais... Viens avec moi, viens !"
"Ça ne t'ennuie pas, en sachant que je suis gay ?"
"Non, pas du tout."
"Mais tu es gay, par hasard ?"
"Je ne me suis jamais posé la question."
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Que jusqu'à maintenant, j'ai eu des expériences, bien que peu nombreuses."
"Tu veux que je vienne avec toi pour..."
"Non. Je n'y pensais pas. Je te propose un lit, mais pas forcément le mien. J'ai deux lits, chez moi. Je t'en offre un et mon amitié. Et puis je n'ai pas beaucoup plus à offrir. Tu viens ?"
"Oui, je viens."
"Je m'appelle Gilberto."
"Massimo."
"Et bien Massimo, prends ta bicyclette et suis-moi, alors."
Gilberto conduisit Massimo jusque chez lui. Il vivait dans une chambre simple, sous les combles. Dans la chambre, il y avait deux petits lits, et dans un coin un évier et un petit four. Les toilettes étaient communes aux chambres de l'étage et il n'y avait pas de bains. Dans la chambre, outre les deux lits, il y avait une table et trois chaises dépareillées, une vieille armoire, une chaîne sur une étagère entourée de disques et de CD et un petit chauffage. La chambre était dépouillée, et seuls quelques posters aux murs la rendaient un peu moins morne.
"J'ai presque tout vendu, tu peux voir tout ce qui reste." dit Gilberto en entrant, avec un sorte de sourire d'excuse. Et il ajouta, "Tu peux dormir ici. Là c'est mon lit. Tu veux que j'allume le chauffage ?"
"Non, merci. Je n'ai pas besoin."
"Tu auras assez de couvertures ?"
"Je pense, il ne fait pas si froid."
"Veux-tu dormir tout de suite."
"Comme tu veux."
"Ben d'abord, je vais faire chauffer du lait. D'habitude, je bois toujours un grand verre de lait chaud avant de me coucher. Tu en veux ? Ou un café, un thé ? Malheureusement, je n'ai ni alcool, ni bière."
"Non, merci. Du lait chaud, ça ira."
"Je ne peux même pas te proposer de regarder la télé, je l'ai vendue. Tu veux un peu de musique ? Qu'est-ce qui te plairait ?"
"Ce que tu veux." dit Massimo en s'asseyant devant la table.
Gilberto mit un CD, puis alluma le gaz et mit le lait à chauffer. Pendant qu'ils le buvaient, ils parlèrent, Gilberto faisant l'essentiel de la conversation.
Gilberto Marelli avait vingt six ans. Il était fis d'un professeur de grec classique. Mais pendant son enfance, il avait montré plus d'intérêt pour la musique moderne que pour les matières classiques, alors à dix-huit ans, il avait quitté la maison de ses parents, et commencé à vivre seul.
Il trouva presque immédiatement du travail comme assistant d'un DJ connu dans une boîte de nuit. A dix neuf ans, il eut sa première expérience sexuelle. Ça se passa avec un jeune couple. Une nuit, il avait rencontré la femme en boîte. Elle lui proposa une partie à trois avec son mari qui aimait aussi les garçons. Il aima beaucoup sa première expérience et continua pendant trois ans à les rejoindre chez eux pour faire l'amour.
Puis il tomba amoureux d'une fille. Il alla vivre avec elle. A cette époque, il trouva son premier boulot comme DJ dans un night club en périphérie. Il y avait un barman à qui il plaisait. C'était un très beau jeune homme et il plaisait aussi beaucoup à Gilberto. Mais comme il était amoureux de la fille, il avait refusé les avances du barman. Gilberto était un garçon fidèle. Une nuit, la police avait fait une descente dans le night-club et trouvé des vendeurs de drogue alors elle ferma la discothèque pour trois mois. Etant honnête, il n'avait pas eu de problèmes et donc, cette nuit-là, Gilberto rentra plus tôt que d'habitude. Quand il arriva à la maison, il trouva la porte fermée de l'intérieur. Il sonna plusieurs fois avant qu'elle n'ouvre et vit qu'elle était avec un autre homme. Gilberto ne fit pas de scandale. Il lui parla, chercha à comprendre. Il lui aurait pardonné, mais elle décida de le quitter. Elle lui préférait évidemment l'autre.
Ainsi, resté seul, de retour à la discothèque, il commença à draguer le barman et ils devinrent amants. Le jeune homme déménagea chez lui et il aimait lui faire l'amour. Mais leur relation ne dura que deux ans. Quand Gilberto eut vingt-cinq ans, le barman le quitta pour un autre, un riche de la bourgeoisie milanaise. Après ça, à part quelques aventures sans lendemain, il resta seul. Huit mois auparavant la discothèque avait été incendiée par des racketteurs et avait fermé. Gilberto avait alors perdu son travail. Il survivait grâce à ses économies, vendant les objets qu'il avait chez lui, et jouant dans les couloirs du métro. Cette nuit, Gilberto rentrait à la maison après avoir joué dans une station de métro.
Massimo était toujours plongé dans son chagrin, battant au fond de lui, mais il écoutait Gilberto avec plaisir. Le garçon avait une fraîcheur, une façon de parler, de raisonner à la fois simple et profonde qui le fascinait.
Ils se mirent au lit et Gilberto éteignit la lumière.
Au bout d'un moment, Massimo lui demanda dans un murmure, "Tu dors ?"
"Non, pas encore."
"Tu veux qu'on parle encore ?"
"Oui, bien sûr."
"Je... pourquoi m'as-tu offert un lit ?"
"Je te l'ai dit, peut-être que deux solitudes peuvent se compléter... et puis... je ne sais pas, mais je sens que tu me plais."
"Mais tu ne me connais pas."
"Tu l'as déjà dit. On apprendra à se connaître, petit à petit. Et tant que ça nous ira, on pourra partager la chambre."
"Si tu en as marre de moi, tu me le diras, d'accord ?"
"Bien sûr."
"Je ne veux pas te créer de problèmes avec ma tristesse."
"Ça passera, tôt ou tard, ne t'inquiètes pas."
"Peut-être pas."
"A deux, tout est plus facile." dit Gilberto.
Massimo sentit la chaleur contenue dans ces mots, dans l'attitude de l'autre et en fut content. Il se rappela les trois qu'il avait rencontrés au début de l'année, avant Gilberto. Tous les trois, ses trois rois, lui avaient donné quelque chose, outre les cadeaux véritables qu'il gardait dans sa poche. Mais il sentit que Gilberto lui donnait quelque chose de plus.
"Gilberto ?"
"Oui."
"Merci."
"Pourquoi ?"
"Pour exister." répondit Massimo, presque honteux de ces mots.
Gilberto ne répondit pas immédiatement, et dit après un court silence, "C'est quelque chose qu'on pourrait tous se dire l'un à l'autre ! Mais c'est rare de s'en rende compte. Et encore plus rare d'oser le dire."
"Oser ?"
"Oui, parce que remercier l'autre d'exister, ça veut dire qu'on a besoin de lui pour reconnaître sa propre existence."
"Je... oui, c'est possible que j'aie vraiment besoin de toi pas accepter ma propre existence."
"Tu veux dire..."
"Je ne suis plus sûr d'avoir encore envie de mourir."
"C'est un premier pas."
"Un premier ?"
"Oui. Le suivant, c'est d'avoir envie de vivre."
"C'est ça." répondit songeusement Massimo.
"Une marche à la fois." dit doucement Gilberto, puis il ajouta, "Et maintenant nous avons tous les deux besoin de dormir."
Mais Massimo ne pouvait pas s'endormir. Enfin il réussissait à penser, sans ressentir cette confusion, qui l'avait accompagné pendant tant de jours. Au contraire, il pensait maintenant avec une claire lucidité. Le chagrin de la perte de Diego ne l'avait pas abandonné mais n'obscurcissait plus son esprit. Il se remit à pleurer silencieusement, presque avec douceur, la douceur que l'amour de Diego lui avait offerte pendant cinq ans. Et il sentit que Diego vivait en lui, parce qu'il faisait à présent partie de lui, et que personne, rien ne pourrait lui arracher cette présence, pas même la mort. Il pleura longtemps, mais sans désespoir. Il se sentait triste, bien sûr, mais c'était une tristesse apaisée. Il s'endormit ainsi, pleurant avec une sorte de sereine acceptation la perte de son Diego, sentant encore à son oreille, comme une caresse, la mélodie de la guitare de Gilberto, dans le jardin.
Il se réveilla en entendant de petits bruits. Il ouvrit les yeux. Gilberto préparait le petit déjeuner.
"Salut." dit Massimo.
"Salut, belle journée, mon ami." dit Gilberto avec un sourire.
"Comment tu fais pour te laver ?" demanda le garçon, en sortant du lit.
"La figure et les dents, ici, dans l'évier. Et puis l'après-midi, ils ouvrent les bains publics, si tu veux, on pourra y aller."
"Je... je n'ai pas d'argent..."
"Oh, ne t'inquiète pas. Le propriétaire est un de mes amis, il me laisse prendre les douches à l'œil. Tu veux venir avec moi ?"
"Ensemble ?"
"Euh, je ne voulais pas dire ça, mais... Si tu veux, ensemble."
"Il ne trouvera pas ça bizarre ?"
"Qui, lui ? Non, il est gay, et il s'en fiche complètement."
"Toi et lui..."
"Non, une seule fois, sans suite. Nous sommes justes copains, maintenant. Je vais prendre une douche tous les deux jours, et je pensais y aller aujourd'hui."
'D'accord."
Quand l'heure arriva, Gilberto lui dit, "Tu peux changer tes fringues, si tu veux. Tu en as d'autres ?"
"Non, aucune."
"Prends dans les miennes, pour le moment. Elles devraient t'aller. Elle sont dans l'armoire. Plus tard, on pourra laver celles que tu portes."
"Merci."
Avec les rechanges dans un sac, il allèrent aux bains publics. Quand ils entrèrent, le patron salua Gilberto.
"Hé, Gil ! Pile à l'heure !"
"Salut Marco. Tu peux nous donner une cabine, à moi et mon ami ?"
"Oh ! Tu as trouvé un nouveau petit copain ? Craquant ! La douche ensemble, comme c'est mignon ! Prenez la sept. Elle est plus large que les autres. Vous serez à l'aise."
"Ce n'est qu'un ami, Marco, ne penses pas tout de suite à mal." répondit joyeusement Gilberto en prenant les clés et le sachet de savon.
"Non, je pensais au bien, pas au mal. Mais deux garçons comme ça, ensemble, nus sous la douche... A plus tard, alors, les garçons. Prenez votre temps..."
Ils entrèrent dans la cabine et commencèrent à se déshabiller, se regardant mutuellement sans fausse pudeur.
"Tu es bien fait, Massimo."
"Toi aussi."
Ils commencèrent à se laver. Parfois, ils s'effleuraient, sans le vouloir, sans malice. Ils se rincèrent, se séchèrent et se vêtirent. Pour Massimo, mettre les sous-vêtements et les habits de Gilberto fut une sensation plaisante, comme si l'autre le caressait. Ils étaient un peu grands, mais pas trop. Ils sortirent de la cabine et passèrent à la caisse rendre la clé.
"Quoi, déjà sortis ? C'est vrai que vous vous êtes juste lavés ! Quel dommage !" dit le patron.
Gilberto rigola sans répondre. Ils sortirent.
Sur le chemin du retour, Massimo demanda, "Mon corps te plait vraiment ?"
"Quoi ? Oui, bien sûr, tu es très bien bâti."
"Mais tu n'as rien tenté, pourtant."
"Ben, on ne peut pas simplement sauter sur quelqu'un parce qu'il est beau, non ? Mais toi, tu n'as rien fait non plus ?"
"Oui, mais j'ai aimé te regarder."
"Moi aussi. Massimo, écoute, s'il doit y avoir quelque chose entre nous, ça viendra tout seul."
"Je... je suis peut-être pas encore prêt."
"Bien sûr, je comprends, mais il n'y a pas le feu. Ce qui doit arriver arrivera."
"Mais quand même, tu me plait."
"J'aime ce que je sais de toi. Je ne parle pas que de ton corps."
"Tu veux vraiment que je reste chez toi. ?"
"Bien sûr."
"Faudrait que je cherche un boulot, je pense."
"Tu ne travaillais pas dans un grand magasin d'électroménager ? Tu pourrais y retourner, non ?"
"Non, je retrouverais mes anciens amis. Je... C'est peut être idiot, mais je n'ai pas envie de les revoir, pas pour le moment. Je ne supporterais pas leur pitié."
"Comme tu voudras."
"Je vais chercher autre chose. J'espère que je vais réussir."
"C'est pas facile en ce moment. J'ai cherché pendant huit mois sans trouver. Mais tans qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, pas vrai ?"
"Oui..."
"Et puis on y arrivera."
"Je ne veux pas être un fardeau pour toi. Tu n'es pas très riche non plus."
"C'est vrai. Mais ça me suffit. Ne t'inquiète pas, pour le moment. D'une façon ou d'une autre, on y arrivera. Et puis, à deux, je me sens plus fort."
Ils commencèrent ainsi la vie à deux. Pendant la journée, ils cherchaient du travail, et trois fois par jour, Gilberto descendait dans le métro pour jouer de sa guitare et faire un peu d'argent. Tous les deux jours, ils allaient ensemble prendre une douche chez Marco. Tard le soir, dans le noir, ils discutaient longuement. Ces longues conversations dans l'obscurité étaient importantes pour Massimo, elles l'aidaient, peu à peu, à remettre de l'ordre dans sa vie. Il sentait la chaleur de Gilberto, l'attention qu'il lui portait, sa douceur et lui en était reconnaissant. Gilberto lui apportait tellement, sans rien demander en échange. Massimo sentait qu'il devait lui donner quelque chose en échange, mais quoi ? Son affection, au moins. Gilberto avait mis de la musique et lavait le plancher pendant que Massimo faisait la lessive dans l'évier. Il s'interrompit un instant pour regarder Gilberto frotter le sol. Il regardait le long cou musclé, la nuque, les larges épaules. Séchant ses mains, il se pencha sur son ami.
Gilberto le regarda par dessous en souriant et demanda, "Qu'y a-t-il ?"
"Viens." répondit simplement Massimo en le regardant droit dans les yeux.
Gilberto comprit. Il se releva lentement et prit Massimo dans ses bras.
"Je crois... Je crois que je me suis terriblement attaché à toi." dit Massimo en lui posant la tête sur l'épaule.
"Moi aussi. Je me sens bien à côté de toi." répondit doucement Gilberto en lui caressant la nuque.
Massimo releva sa figure vers son ami, qui baissa la tête jusqu'à ce que leurs lèvres se touchent et se fondent en un long et ardent baiser.
"Tu m'emmènes dans ton lit ?"
"Tu es bien sûr ?" demanda doucement Gilberto.
"Oui. Tu ne veux pas de moi ?"
"Bien sûr que si ! Tu ne le sens pas ?"
"Si, je le sens. Et moi aussi, je te veux."
"Bon, viens, alors."
Enlacés, ils déplacèrent jusqu'au lit de Gilberto. Le jeune homme commença à déboutonner les habits de Massimo qui l'imita tout de suite. Ils frémissaient tous deux et, à mesure qu'ils découvraient le corps de l'autre, ils le caressaient, le palpaient, pris d'un désir croissant, jusqu'à être nus tous les deux.
"Tu me plais tellement, Massimo."
"Moi aussi. Tu es si beau. Je veux te rendre heureux."
"Moi aussi, Massimo. Viens sur moi, viens."
Massimo coucha son corps nu sur celui de son ami, poitrine contre poitrine, ventre contre ventre, jambes contre jambes, bras contre bras. Ils s'embrassèrent de nouveau.
"Je te veux, Gil."
"Alors prends-moi."
"Oui, mais après, tu me prendras, d'accord ?"
"D'accord. Mon Dieu, Max, tu as l'air encore plus beau qu'avant. J'ai vraiment hâte de te sentir en moi, d'être en toi."
"Gil, je pense que je t'aime, peut-être, un peu..."
"Chut ! On en parlera plus tard, l'esprit tranquille. Maintenant on est trop ému."
"Je ne veux pas seulement d'une baise."
"Moi non plus, Max. Moi non plus. Mais un pas après l'autre. Pour le moment, faisons l'amour. Ne pense pas, laisse-toi aller, prends-moi." dit Gilberto avec un doux sourire d'encouragement.
Ces mots, murmurés d'une voix rauque de passion, excitèrent terriblement le jeune homme qui fit de son mieux pour donner du plaisir à son ami. Celui-ci s'offrit avec un doux sourire. Massimo plongea en lui avec une impression de plaisir et de reconnaissance. Puis il commença à bouger en lui, se sentant accepté, accueilli, et il ferma les yeux pour mieux savourer les sensations, pendant que Gilberto lui effleurait les seins, caressait tout son corps. Quand Massimo se sentit près de l'orgasme, il se figea.
"Qu'est-ce qu'il y a ?" demanda doucement Gilberto.
"Je ne veux pas encore jouir. Prends-moi maintenant, mais ne jouis pas non plus. Je ne veux pas que ça finisse si vite."
"Moi non plus." répondit son ami avec un sourire lumineux.
Ils échangèrent leurs positions et Massimo se prépara à recevoir son ami en lui. Il sentit Gilberto pousser, le conquérir petit à petit.
"Oh, Gil, oui..." l'encouragea Massimo, se détendant avec joie et répondant à ses poussées.
Pendant que Gilberto le prenait, il le regardait avec des yeux rêveurs, "Dieu, comme tu es beau, Max. Je t'aime, tu es viril, même quand tu te donnes à moi. Tu me plais tellement, tu sais ?"
"Je te plais vraiment ?"
"Tu ne le sens pas ?"
"Oui... Et tu aimes me prendre ?"
"J'aime tout de toi."
"Tout ?"
"Tout !"
Ils continuèrent à faire l'amour, échangeant leurs positions sans relâche, de plus en plus excités, jusqu'à ce que Gilberto, avec un long et intense frémissement, se vide dans son ami. Massimo le serra étroitement contre lui, le caressant passionnément.
"Allez, Max. Jouis en moi, c'est ton tour." murmura Gilberto détendu, en s'offrant à son ami.
Massimo le pénétra avec un plaisir intense, et recommença à lui faire l'amour. Et finalement il jouit à son tour, profondément enfoncé en son ami. Puis ils restèrent enlacés, se détendant.
"Tu as aimé ?"
"Oui, Gil, et toi ?"
"Trop. Et tu me plais tellement. Je suis heureux de t'avoir rencontré, et que maintenant, tu sois là."
"Je... Ce que je t'ai dit avant... Je voudrais qu'on en parle."
"Oui ?"
"Peut-être que je suis amoureux de toi. Au moins un peu. Mais honnêtement, je suis toujours amoureux de Diego."
"Et peut-être que tu le seras pour toujours, c'est naturel."
"Mais ça ne te gêne pas ?"
"Ça devrait ? Il fait partie de toi, et je ne peux pas, je ne veux pas pendre sa place."
"Mais on peut être amoureux de deux personnes ?"
"Bien sûr que si !"
"Alors, peut-être..."
"Arrête de te faire des nœuds au cerveau. Tu te sens bien avec moi ?"
"Oui."
"Veux-tu rester avec moi ?"
"Si tu veux de moi... oui."
"Ça me suffit, alors. Je serai heureux si tu restes ici avec moi, si tu peux être mon mec, et moi le tien."
Après cet après-midi, les deux amis rapprochèrent les deux lits et commencèrent à dormir ensemble, et continuèrent à faire l'amour. Ils se sentaient de mieux en mieux ensemble. Leur vie était dure, ils avaient à peine assez d'argent pour se nourrir, mais se sentaient riches de l'autre. Parfois, Massimo trouvait des petits boulots qui lui permettaient de ramener un peu d'argent à la maison. Gilberto continuait à gagner de l'argent en jouant de la guitare en ville. Ainsi, économes, ils parvenaient à se nourrir et à payer le loyer. Massimo portait toujours les vêtements de Gilberto, parce qu'ils n'avaient même pas l'agent pour en acheter d'autres. Mais ils étaient sereins. Plus les mois passaient, mieux ils s'entendaient, plus ils étaient unis. Même leur pauvreté leur pesait peu. Ils s'arrangeaient pour se distraire, comme quand Gilberto jouait dans les jardins pour les enfants qui se pressaient autour de lui. Massimo le regardait, le voyait serein, et se sentait heureux pour lui. Ou lorsque Massimo le prenait sur sa bicyclette jusqu'à un torrent hors de la ville où ils se baignaient par les chaudes journées estivales.
L'hiver revint et Noël approchait. Massimo voulait faire un beau cadeau à Gilberto, mais ne savait comment faire. Il savait bien quoi lui offrir, une belle housse pour sa guitare chérie et les partitions de chansons récentes. Le problème était la façon de payer pour ces cadeaux. Il ne pouvait se servir des quelques économies qu'ils avaient en commun. Cependant...
"Après tout," se dit-il, "ce n'est pas un si grand sacrifice, et en plus il le mérite. C'est vrai que c'est un cadeau de Diego, mais ce n'est qu'un objet. De toutes façons, Diego est dans mon cœur. Et j'ai aussi son anneau d'agent. Qu'en dis-tu, mon Diego ? Je ne pense pas que ç'a t'aurait fâché, non ? Tu sais que c'est un sacrifice pour moi..."
Ainsi, l'avant-veille de Noël, il alla vendre sa bicyclette. Il en tira un peu moins qu'il ne l'espérait, mais assez d'argent pour acheter le cadeau à Gilberto. Il rentra heureux chez lui. Ça ferait une belle surprise pour Gil. Il cacha le gros paquet sur le dessus de l'armoire et vérifia qu'on ne pouvait pas le voir, puis attendit la nuit de Noël, l'heure de donner les cadeaux.
En récoltant des branches jetées par les marchands de sapins, ils réussirent à faire un genre l'arbre de Noël. Puis ils le décorèrent avec des bandes de papier de couleur découpée dans de vieux magazines avec un joli résultat.
Massimo aurait aussi voulu avoir une crèche, et surtout les santons des trois rois mages, car il comprenait à présent qu'au fond, ces trois là l'avaient aidé à sortir de son désespoir, à trouver Gilberto. Mais il se contenta de mettre sous l'arbre la petite boîte en or, ouverte, avec le petit cône d'encens et les grains de myrrhe. Ils représentaient Rasim, Rocco et Roger. Il n'y avait jamais pensé auparavant, mais les trois noms commençaient par un R comme Roi.
Et enfin, arriva la nuit de Noël. Gilberto décida que cette nuit là, il ne sortirait pas jouer de la guitare, parce qu'il voulait la passer avec Massimo. Ils dînèrent. Ce n'était pas un dîner différent des autres, pauvre et frugal à l'ordinaire, mais Gilberto avait réussi à trouver une bougie qu'ils allumèrent au centre de la table. Après le dîner, au bout d'un moment, Gilberto dit,
"Max, j'ai une surprise pour toi."
"Une surprise ? Quoi ?"
"Un cadeau de Noël."
"Vraiment, c'est quoi ?"
"Sous notre lit. Je ne savais pas où le cacher pour que tu ne le trouves pas avant l'heure. Vas-y, prends-le."
"D'accord. Et puis tu regarderas mon cadeau de Noël, après."
"Toi aussi ? Mais où tu l'as caché."
"Sur le dessus de l'armoire." répondit joyeusement Massimo.
Les deux garçons se levèrent de table. Massimo plongea sous le lit et Gilberto monta sur une chaise. Bientôt, ils avaient chacun un paquet dans les mains.
"Mais le mien est gros !" dit Gilberto en le posant sur la table. Comme l'étui de guitare était dans une boîte, il ne pouvait se douter de ce que c'était.
"Le mien est gros aussi !" s'exclama Massimo en posant le cadeau sur une chaise.
"Tu devines ce que c'est ?" dit Gilberto avec un sourire d'enfant.
"Et toi tu essayes pour le tien ?" répondit Massimo, en arrêtant son ami qui avait commencé à l'ouvrir.
Ils se mirent à se poser des questions, riant des réponses inattendues qu'ils recevaient. Le premier à trouver fut Massimo, et il en resta la bouche ouverte, incapable de dire un mot pendant un moment.
"Qu'est-ce qu'il y a ? Tu n'aimes pas, Max ? Comme je sais ce que ta bicyclette représente pour toi, je pensais que c'était une bonne idée... En plus avec le panier à l'avant et les sacoches, quant on sortira de la ville pour les pique-niques, on pourra facilement prendre plein de trucs. Ouvre-là, allez. Je les ai pris verts, comme ta bicyclette.
"Gil, c'est vraiment un beau cadeau. Tu es si gentil !" dit Massimo en se demandant comment annoncer à Gil qu'il n'avait plus de bicyclette.
"Mais tu n'as pas l'air content, pourtant."
"Non, au contraire, je suis ému ! Mais ça a dû te coûter très cher... Comment as-tu fait pour les acheter ?"
"Et bien... je te le dirai après. C'est à moi de trouver pour mon cadeau."
Il trouva assez vite, et quant Massimo le lui confirma, Gilberto éclata de rire.
"Et alors quoi ? Mon cadeau te fait rire ?"
"Non, c'est juste que... que... voilà, ne le prends pas mal, mais... j'ai vendu ma guitare pour t'acheter ton cadeau."
"Hein ? Quoi ? Mon dieu... Toi aussi ?"
"Comment, toi aussi ? Tu veux dire que... tu as aussi vendu... Non ! Mais pourquoi ? C'était la chose la plus précieuse que tu avais. Pourquoi as-tu fais ça ? Tu n'aurais pas du !"
"Et toi alors ? Toi aussi, tu y tenais. Oh, Gil ! Et qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? Tu as l'étui et les partitions. Mais tu n'as plus de guitare, et j'ai des sacoches et un panier et plus de bicyclette..."
"Mais pourquoi as-tu vendu la bicyclette ?"
"Parce que j'ai pensé que tu étais plus important que ma bicyclette. Parce que je t'aime, Gil !"
"Moi aussi je t'aime, Max. Je t'aime plus que jamais. L'étui que tu m'as donné a plus de valeur que ma guitare parce que c'est le symbole de notre amour. Je t'aime, Max, comme je n'ai jamais aimé personne."
"Je... je t'aime beaucoup. Je ne peux pas dire plus que Diego, mais pas moins, c'est certain. Et je pense que maintenant, je suis prêt à être ton amoureux, à être totalement à toi."
Gilberto comprit immédiatement ce que Massimo voulait dire, parce qu'il se rappelait ce qu'il lui avait dit de sa relation avec Diego. Et ça, avec le grand sacrifice qu'il avait fait pour lui acheter ce cadeau l'émut profondément.
"Max, oh Max !" murmura-il en écartant les bras dans un geste d'invitation.
Massimo s'y réfugia et ils se serrèrent l'un contre l'autre, s'embrassant passionnément. Ils se caressèrent longuement, se déshabillant mutuellement sans hâte, savourant chez l'autre l'excitation croissante comme un cadeau précieux. Et quand finalement ils furent nus, ils se couchèrent sur le lit qui les avait vus si souvent faire l'amour, mais sur lequel ils célébreraient ce soir le début d'une union plus intime, plus complète que jamais. Ils n'étaient pas pressés, ils avançaient avec calme et assurance vers ce moment magique.
Quand ils sentirent l'instant approcher, Gilberto demanda avec beaucoup de douceur, "Tu es sûr, Max ?"
"Oui, je le veux de tout mon être."
"Pour moi, ça ira bien même si..."
"Shut ! Gil, j'ai soif de toi."
"Et moi de toi, Max, mon adoré."
Ils n'avaient jamais auparavant avalé leur semence, parce que Massimo lui avait expliqué la signification spéciale que cela avait dans sa relation avec Diego. Et Gilberto avait toujours respecté l'amour spécial que Massimo avait pour Diego. Et Gilberto comprenait à présent, que de cette façon, Massimo le plaçait au même niveau que son grand amour.
Ils s'unirent avec dévotion, chacun tendu pour donner à l'autre le plus grand plaisir, savourant par avance le goût qu'il allait enfin connaître. Leur excitation augmentait progressivement, dans un crescendo de sensations délicieuses, une généreuse compétition du don à l'autre du meilleur de soi-même. Et enfin, ils s'enivrèrent l'un de l'autre, plus heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, reconnaissant à l'autre du don qu'il lui faisait. Enfin, ils s'étendirent, enlacés, se sentant comme ivres.
"Merci, Max, mon amour !"
"Merci à toi, Gil."
"Tu es délicieux, tu sais ?"
"Toi aussi mon amour."
"Mais... j'ai encore envie de faire l'amour."
"Moi aussi. Nous avons toute la nuit, rien que pour nous." répondit Massimo et ils se remirent à faire doucement l'amour avec un désir renouvelé.
Quand ils s'abandonnèrent au sommeil, sans le savoir, ils avaient à peu près les mêmes pensées."Je suis l'homme le plus riche du monde, parce que je possède son amour !"
Leur misère ne leur pesait pas. Ils continuaient à chercher du travail, à s'arranger comme ils pouvaient, mais avec une sérénité que rien ne pouvait entamer. Même pas les dizaines de refus qu'ils recevaient à chaque fois qu'ils se présentaient pour un poste. Ils continuaient dans différents endroits, répondaient à toutes les annonces mais il semblait qu'il n'y ait de place pour aucun d'eux. Pourtant ils étaient prêts à n'importe quoi. Mais ils ne perdaient pas courage même si Gilberto était maintenant chômeur depuis deux ans et Massimo un. Et comme Gilberto avait vendu sa guitare, ils avaient encore moins d'argent qu'avant.
Mais finalement, les choses semblèrent un peu s'arranger. Marco, le propriétaire des bains publics, offrit à Gilberto un travail à mi-temps, au noir, pour nettoyer les douches, le matin, avant l'ouverture. La paye n'était pas bien haute, mais elle permettait aux deux garçons de respirer un peu. Après beaucoup d'hésitations, Massimo se présenta à son ancien travail, mais fut reçu froidement. Ils n'avaient pas oublié sa disparition sans un mot, et puis son poste était maintenant occupé par un autre, et donc il n'y avait pas de place pour lui.
Massimo fit des petits boulots, comme livrer des annuaires ou distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres. En somme, à deux, ils arrivaient, à force d'attentions et de petits sacrifices à joindre les deux bouts. Massimo devint très bon à repriser leurs habits, car en acheter d'autres était en dehors de leurs moyens. Un mois où leurs finances étaient encore plus basses que d'habitude, Gilberto décida de vendre la chaîne stéréo et le radiateur. Mais pourtant les deux jeunes restaient sereins, et tiraient la force de leur amour réciproque.
Parfois, Massimo tentait de comparer son amour pour Diego avec celui pour Gilberto. Il ne réussissait pas à trouver honnêtement lequel était le plus fort. C'était simplement ses deux grands amours. Ils étaient différents mais chacun lui donnait ce dont il avait besoin, et même plus. Diego et Gilberto étaient différents, tant au physique que par le caractère. Leur façon de faire l'amour était différente. Mais il n'aurait pas pu choisir entre eux.
Gilberto n'avait pas pris dans son cœur la place de Diego. Il n'avait même pas essayé. Massimo lui en était reconnaissant. Gilberto avait simplement accepté sa place dans le cœur de Massimo aux côtés du souvenir de Diego et il n'en était pas jaloux. Pas seulement parce que Diego était mort, il savait à quel point il vivait encore en Massimo. Mais il l'aimait vraiment, même avec son amour inchangé pour Diego.
Un jour, alors qu'ils parlaient de Diego, Gilberto s'exclama,
"J'aurais vraiment aimé le rencontrer. Je pense que je serais tombé amoureux de lui ou plutôt, à ce que tu dis, je pense que si je l'avais connu, je l'aurais aimé."
Massimo le regarda avec un air heureux et lui dit dans un murmure, "Je pense que lui aussi serait tombé amoureux de toi, s'il t'avait rencontré. Je pense que vous auriez fait un beau couple."
"Tu crois qu'on aurait pu s'aimer à trois ?"
"Non, parce que chacun de nous trois sommes très fidèles, alors les deux qui aurait commencé à s'aimer n'auraient jamais accepté le troisième. Ils n'y auraient même pas pensé, tu n'es pas d'accord ?"
"Oui, je pense que tu as raison. Mais de toutes façons, il est là avec nous, non ?"
"Oui, et si la vie dans l'au-delà existe, je pense que maintenant, il t'aime, pour l'amour que toi tu me donnes, et puis qu'il nous protége."