Alberto Sossi comptait cinquante-cinq printemps. Depuis l'âge de dix-huit ans, il avait toujours travaillé dans des boîtes de nuit, d'abord comme barman, puis à des postes de plus en plus importants et à vingt-cinq ans, il était déjà gérant. Il avait un sens inné de l'organisation et il était capable de jauger les hommes et de choisir les meilleurs collaborateurs, de prévoir les changements de goût du public, pour leur donner ce qu'ils préféraient. Aussi, toutes les discothèques dans lesquelles il avait travaillé prospérèrent. Son espoir secret avait été de devenir propriétaire de l'une d'elle, mais, même s'il gagnait bien sa vie, il n'avait pas le capital nécessaire pour créer de zéro celle qu'il imaginait. Alors son rêve restait un rêve.
Il trouva son premier travail, quand il avait dix-huit ans, grâce à son air avenant. Le propriétaire de la discothèque lui avait dit en face, "Laisse-moi te baiser et je te donne le boulot." Alberto était gay et ce n'était clairement pas sa première expérience sexuelle, en plus, physiquement, l'homme lui plaisait, alors il accepta sans hésitation. Il comprenait bien qu'il n'était qu'un objet de plaisir, un parmi d'autres, les autres qui travaillaient dans l'établissement et que le patron, chaque nuit conduisait dans son lit.
A vingt deux ans, Alberto tomba pour la première fois amoureux. En fait, il avait toujours rêvé d'une relation stable, d'un compagnon pour la vie. Alberto n'était pas un garçon romantique, mais il espérait avoir trouvé l'amour. Mais il passa d'une déception à la suivante.
Son premier amour fut Franco, un architecte de trente ans, un des clients de la discothèque où il travaillait. Il fascina tout de suite Alberto qui accepta sa cour, et devint son amant. Mais très vite, il comprit qu'en réalité, Franco avait honte de lui à cause de son éducation limitée. Franco aimait coucher avec lui, mais rien de plus. Il le traitait souvent avec dédain, le snobant, le regardant de haut.
Quand ils faisaient l'amour, Franco se mit progressivement à le traiter plus comme un prostitué que comme un amant. La goutte d'eau qui fit déborder le vase, fut le jour où, alors qu'ils faisaient l'amour, Franco lui demanda,
"Dis-moi, mon cochon, tu aimes ma grosse pine ? Dis-moi où tu veux la prendre ? Dans ta bouche de suceur ou que je défonce ton cul ? Dis-le moi, porc, choisis et fais-moi jouir !"
Alberto le fit jouir, mais ils ne se revirent plus.
Le second fut Dino , un vendeur de légumes de son âge. C'était un garçon très sensuel bien que pas particulièrement beau. Au début tout sembla bien marcher. Mais un jour, Dino dit à Alberto qu'il voudrait essayer à trois. Alberto ne fut pas vraiment séduit par l'idée, mais pour lui faire plaisir, il finit par accepter.
Dino ramena un de ses amis, Fulvio, un boxeur de vingt sept ans, et bientôt, Alberto vit qu'il devait satisfaire les deux, qui en réalité, faisaient l'amour ensemble. Et Alberto réalisa qu'ils étaient amants de longue date. Ils ne le prenaient comme troisième que parce que Fulvio n'aimait pas la prendre, et que Dino insistait pour le prendre. Le seul rôle d'Alberto était de se faire prendre par Dino et parfois par Fulvio, et souvent, il devait se contenter de les regarder pendant qu'ils faisaient l'amour. Alors, il quitta aussi Dino.
A trente ans, il tomba amoureux de Tony, un très beau vendeur sarde de dix-huit ans. Le vendeur n'aimait qu'être passif, mais ce n'était pas un problème pour Alberto. Mais ce qui le devint, fut le fait qu'il devenait de plus en plus efféminé, commençant à parler de lui-même au féminin, ce qui déplaisait à Alberto. Puis il commença à porter de la lingerie féminine et lui déclara qu'il songeait à se faire opérer pour changer de sexe. Mais Alberto aimait les hommes, les mâles, alors il le quitta aussi.
Le dernier dont il tomba amoureux fut Oreste, un jeune de vingt sept ans. Lui était vraiment un homme, au lit il était fort et doux comme les aimait Alberto. Dire qu'Oreste avait l'érotisme dans le sang était un demi-mot. Leurs rencontres étaient toujours intenses, pleines de passion. Oreste savait comment lui donner et prendre un maximum de plaisir.
Plusieurs mois après le début de leur liaison, Oreste demanda à Alberto s'il pouvait vivre avec lui. Tout semblait parfait quand Alberto s'aperçut qu'Oreste, même s'il vivait avec lui, passait d'aventure en aventure. Il lui dit alors qu'il devait choisir, rester avec lui en lui étant fidèle ou le quitter. Un jour, Alberto rentra chez lui pour trouver qu'Oreste était parti, prenant toutes ses affaires et aussi plusieurs objets de valeur d'Alberto. Ce qui lui fit le plus mal fut qu'Oreste n'avait pas pris les pièces les plus précieuses, mais celles qui avaient le plus de valeur sentimentale pour Alberto. Ce n'était pas juste un vol, mais aussi une vengeance.
Alberto, de plus en plus déçu, devint cynique. Il décida de ne plus se lier, que ça n'en valait pas la peine. A partir de maintenant, il se contenterait de baiser. Il en avait assez de se faire berner. Maintenant, c'est lui qui utiliserait les autres.
Quand il était jeune, Alberto était plutôt beau. Devenu plus vieux, même s'il n'était pas laid, il avait perdu une part de son attrait. Il en était conscient mais ne s'en préoccupait pas. Même s'il n'était pas très riche, il était suffisamment à l'aise et il savait que son style de vie présenterait une attirance suffisante pour contrebalancer le manque d'attirance sexuelle. Alors, sans avoir besoin de payer des professionnels, son lit était rarement vide. Il attirait un garçon, en profitait aussi longtemps qu'il lui plaisait, le traitant bien pendant cette période, puis le jetait quand il en était fatigué.
Il annonçait toujours honnêtement la couleur à ses partenaires, leur disant qu'il ne cherchait pas de relation durable, et qu'il pourrait avoir plus d'un garçon pendant cette période. S'ils acceptaient, tout était bien, sinon, c'était sans conséquence.
Il venait d'avoir cinquante ans quand quelque chose arriva qui changea complètement sa vie. D'un homme dont il savait seulement qu'il était un lointain parent, il hérita une fortune de plusieurs milliards de lires en Bons du Trésor.
Il allait enfin pouvoir réaliser ses rêves.
Tout d'abord il chercha un local adapté, une salle de cinéma désaffectée, très vaste, bien située, avec un grand parking. Puis il appela les meilleurs architectes pour la transformer en une discothèque futuriste, dotée des services et des équipements les plus sophistiqués.
Et alors que les ouvriers y travaillaient, il se lança dans la recherche de son personnel. Il mit des annonces dans les journaux et commença une sélection sévère. Il voulait les meilleurs.
Mais, en même temps, il voulait aussi s'amuser, donc, se rappelant de son premier emploi, pour commencer, il leur demandait une belle prestance, c'est-à-dire que physiquement, ils lui plaisent, ensuite qu'ils soient des techniciens très capables et si ces deux qualités étaient réunies, il posait la troisième condition, qu'ils soient disposés à coucher avec lui. Il n'était pas pressé, il voulait juste s'entourer d'un harem de beaux garçons, habiles dans le travail mais aussi disponibles pour égayer ses nuits.
Il cherchait deux DJ avec expérience, deux éclairagistes, un ingénieur du son, quatre barmans experts et six beaux serveurs, un caissier pour la billetterie, deux garçons pour le vestiaire, trois videurs experts en karaté, et un pour les achats, le ravitaillement et à la comptabilité. En tout, vingt deux personnes en plus de lui. Un petit groupe, le nécessaire pour faire fonctionner une discothèque de cette taille. Il ne voulait pas d'une discothèque gay, les discothèques mixtes rapportaient plus, mais il voulait que les gays s'y sentent bien.
L'annonce d'Alberto tomba sous les yeux de Massimo. Rentré chez lui, à peine Gilberto était-il arrivé, qu'il la lui montra.
"Regarde ça, ils recherchent un DJ qualifié et d'autres personnels pour une nouvelle discothèque. Je n'ai pas de qualification mais peut-être qu'ils pourraient me prendre au vestiaire. Il faut téléphoner pour un rendez-vous. On y va?"
"Tu parles ! C'est super. Allons tout de suite téléphoner, viens !"
Ils décidèrent de passer deux coups de téléphone et de se présenter séparément. Avec d'autres, ils eurent rendez-vous pour le soir suivant. Ils s'y rendirent pleins d'espoir. Le lendemain ils prirent une douche, se rasèrent soigneusement et enfilèrent les meilleurs vêtements qu'ils avaient, et y allèrent. Dans la discothèque il y avait encore des travaux, mais le bureau d'Alberto était déjà fini. Six garçons y attendaient déjà et deux autres arrivèrent après eux.
Puis arriva Alberto.
"Bonsoir tout le monde. Pouvez vous commencer par remplir ces questionnaires ? Décrivez votre expérience dans la spécialité pour laquelle vous postulez. Sur chaque fiche, il y a un numéro, c'est l'ordre dans lequel vous passerez dans mon bureau. Après l'entretien vous sortirez par une autre porte, donc s'il y a parmi vous qui veulent attendre un ami, vous devrez l'attendre dehors, est-ce clair ? Après ce premier entretien général, ceux qui ont une chance d'être pris reviendront pour le second entretien, l'entretien technique. Si le second entretien est positif, il y aura un troisième entretien, dans lequel nous discuterons de la paye, du contrat... et alors je ferai le choix final. Je vous dis tout de suite que pour chaque place il y a en moyenne cinq ou six postulants, donc quatre-vingt pour cents d'entre-vous ne serons pas pris. Voilà, c'est tout pour l'instant. Dès que le numéro 1 aura rempli sa fiche, qu'il vienne frapper à cette porte. J'appellerai les suivants. Il a-t-il des questions?"
"Quand la discothèque doit-elle ouvrir ?" demanda l'un des garçons.
"L'inauguration aura lieu dans trente sept jours exactement."
"Peut-on postuler pour deux places différentes?" demanda Massimo.
"Oui, bien sûr. Spécialement pour des travaux non spécialisés comme serveur ou le vestiaire."
"Même comme DJ et caissier, par exemple?" demanda alors Gilberto.
"Oui, bien sûr."
"Qu'est ce que tu en penses ?" demanda dans un murmure Gilberto à Massimo quand l'homme rentra dans son bureau.
"Il a l'air de connaître son boulot. Il a tout l'air du patron. Espérons... Et toi, quel effet il te fait ?"
"J'ai l'impression que ça doit être bien de travailler avec un patron comme lui. Mais méfions-nous des apparences, tout ce qui brille n'est pas de l'or."
Gilberto était le numéro 5 et Massimo de 7. Quand vint son tour, Gilberto entra dans le bureau et tendit son questionnaire à l'homme.
"Assieds-toi." dit Alberto en prenant la feuille et en la parcourant rapidement des yeux.
"Bien, Gilberto, je vois que tu as des années d'expérience comme DJ dans de bonnes discothèques. Comment se fait-il que tu ais arrêté deux ans?"
"La dernière, ils l'ont incendiée. Et après, je n'ai pas pu entrer dans une autre, il y a plus de DJ sur le marché que de postes dans les discothèques."
"Tu as beaucoup d'expérience comme DJ pourtant tu écris ici que tu ferais n'importe quel autre travail. Pourquoi ?"
"J'ai besoin de travailler. Ça me plairait beaucoup de faire DJ, mais je dois d'abord manger."
"Oui, bien sûr. Parle-moi des techniques que tu connais."
"Je peux employer des termes techniques?"
"Bien sûr, j'ai trente deux ans d'expérience dans les discothèques, il n'y a pas de problèmes. Alors?"
Gilberto commença à parler de compilations, de la façon de lancer les morceaux, de milles détails, lui faisant voir qu'il connaissait très bien son travail. Alberto posait quelques questions mais principalement, il écoutait et prenait des notes sur le verso du questionnaire.
À la fin il lui dit : "Parfait, tu m'intéresses. Tu peux venir vendredi à cinq heures. Tu me donneras une démonstration pratique de ce que tu m'as dit aujourd'hui. Apporte tes compilations et tes disques."
"Pour quel type de soirée?"
"Excellente question. Mais je te laisse choisir. Alors, vendredi à cinq heures, d'accord Gilberto ? Voilà ma carte de visite. Présente-là à l'entrée. Maintenant, sors par là. Monte l'escalier et tu te trouveras dans l'entrée d'un immeuble sur la rue parallèle à celle par laquelle tu es arrivé."
Puis ce fut le tour de Massimo.
"Massimo Stellari. Expert électronicien. Intéressant. Cependant ici sur le papier, tu te proposes pour le vestiaire ou caissier ou serveur, tous les travaux non spécialisés."
"Je ne sais faire aucun des travaux spécialisés que vous proposez."
"Mais un technicien en électronique pourrait m'être utile. Peut-être t'employer au vestiaire et, en cas de besoin te faire réparer un appareil. Ça serait bien. Pas serveur, je les veux plus jeunes. Comme vestiaire ou caissier, peut-être. Je ne peux encore rien te promettre, mais tu m'intéresses. Reviens vendredi à 6 heures, nous en reparlerons et je verrai si je peux te donner un travail."
"Alors ?"
Lui demanda Gilberto lorsqu'il le vit passer les portes de l'immeuble. Ils se racontèrent leurs entretiens, se donnèrent leurs impressions. Et s'aperçurent qu'ils avaient rendez-vous pratiquement l'un après l'autre.
"Espérons qu'il prendra au moins l'un de nous deux." dit Gilberto pendant qu'ils rentraient chez eux.
"Pourquoi pas les deux ? Ça serait bien de travailler ensemble, au même endroit, aux même heures."
"Oui. Mais, on verra bien. On doit encore attendre six jours pour l'entretien suivant."
Rentré à la maison, Gilberto étudia quelle compilation présenter et décida enfin d'en prendre deux, une principale et une en réserve. Il faisait toujours ça, lorsqu'il travaillait comme DJ, d'avoir prête une compilation en réserve. Elle était rarement nécessaire, mais parfois elle avait été utile.
Le vendredi arriva. Ils se préparèrent tous deux pour donner une bonne impression, et allèrent ensemble au rendez-vous. L'homme à la porte n'autorisa à descendre que Gilberto. Il entra dans le studio d'Alberto et lui montra ce qu'il avait préparé, puis, utilisant le matériel qui était dans le bureau, il en joua une partie.
A la fin, Alberto dit, "Bravo, tu m'intéresses vraiment. Je dois dire que tu es un des meilleurs DJ que j'ai reçu jusqu'à maintenant. Alors, si je te prends, voilà ton contrat, lis-le et dis-moi ce que tu en penses."
Gilberto le lut rapidement et dit, "Ça me paraît parfait, bonne paye, bonnes conditions."
"C'est bon. Je dois avoir la meilleure boîte de Milan, et donc je dois avoir le personnel le plus compétent, c'est pour ça que je paye bien. Alors, ça te plairait de travailler pour moi ?
"Oui, j'en serais vraiment heureux."
"Mais il y a encore une condition."
"Dites-moi."
"Les gens qui travaillent pour moi, en plus d'être bon, doivent être disponibles pour moi."
"Je ne comprends pas."
"Je suis gay, et je veux que tout mon personnel soit gay."
"Vous voulez ouvrir une boîte disco gay ? Ce n'est pas un problème pour moi, mon amant est un homme."
"Parfait, mais ce que je veux dire, c'est que tous ceux qui travaillent avec moi sont prêts à venir au lit avec moi. C'est la dernière condition pour être embauché."
"Je... bien... comme je te l'ai dit, mon amant est un homme. Mais nous nous aimons, vous comprenez ? Alors je suis désolé, mais je ne le tromperai jamais, même pour un salaire dix fois plus gros que celui que vous proposez."
"Tu es sûr ?"
"Totalement sûr."
"Je suis désolé, alors. Sans rancune. Tu me plais bien, tant comme homme que comme DJ. Mais ça veut dire que je devrais en trouver un autre."
"Oui, je pense aussi. Si je n'étais pas amoureux de mon compagnon, je n'aurais quand même pas accepté cette demande, Signor Sossi. Aller au lit avec quelqu'un doit être un libre choix, pas un point de contrat. Alors à une autre fois peut-être, Signor Sossi.
"Dommage."
Massimo, ignorant tout de cette discussion, attendait son tour dans la rue. Dès que Gilberto quitta le bureau d'Alberto, ce dernier téléphona à l'homme à la porte en lui demandant de faire entrer Massimo, et ainsi, quand Gilberto hors d'haleine arriva à la porte, Massimo était déjà entré.
Comme il n'avait aucune technique à faire valoir, le dialogue avec Massimo fut plus bref. Alberto lui fit lire le contrat et Massimo trouva également que les conditions étaient bonnes. Alors Alberto lui donna la dernière condition. Massimo également ne comprit pas tout de suite, et répondit que lui aussi était gay, et qu'il n'y avait pas de problème.
Mais quand Alberto lui dit en face qu'il voulait pouvoir coucher avec lui quand il voulait, Massimo répondit, "Signor Sossi, j'ai un compagnon et nous sommes amoureux l'un de l'autre. Si j'étais libre, je coucherais sans problème avec vous, vous n'êtes pas exactement mon genre, mais vous valez la peine d'être essayé et ça peut être bien. Mais je lui suis fidèle et je ne veux lui mentir pour rien au monde. Alors je décline votre offre."
"N'est-ce pas mieux que tu y réfléchisses ?"
"N'insistez pas, s'il vous plait. Je ne changerai pas d'avis. En plus, je pense que vous n'aurez pas de difficulté à trouver quelqu'un qui accepte vos conditions."
"Mais pourtant, tu me plais bien."
"Merci, mais malheureusement..."
Gilberto était furieux, Massimo était seulement déçu. Il avait vraiment espéré décrocher ce travail. Ils rentrèrent chez eux, mais chacun était fier de son compagnon.
"On va chercher encore et tôt ou tard, on trouvera quelque chose." conclut sereinement Massimo en ajoutant,
"Ne fais pas cette tête. Viens ici, je vais te le faire oublier..."
"Comment ?" demanda Gilberto avec un sourire malicieux en devinant les intentions de son amant.
"Ça pour commencer..." dit Massimo en lui ouvrant la braguette.
Ils firent l'amour pendant un bon moment et quand, toujours nus, ils décidèrent de faire quelque chose à manger, il était une heure du matin. Après avoir mangé, Gilberto poussa Massimo sur le lit et ils recommencèrent à faire l'amour pour la deuxième fois, comme si l'incident avait été oublié.
Alberto Sossi repensa à tous les entretiens qu'il avait fait passer. Presque tous les postes étaient pourvus. Il ne lui restait à trouver que quatre personnes, le deuxième DJ, deux serveurs et le caissier. Le DJ surtout lui posait problème. Parmi ceux qui avaient accepté ses conditions, un seul était bon, les autres étaient de second choix et il ne voulait que les meilleurs. Il pensa que si le meilleur avait dit oui, comment s'appelait-il... il aurait été sur les rails. Et puis il se dit qu'il en avait déjà dix-huit prêts à passer dans son lit, quelle importance si un ou deux, voire même quatre ne voulaient pas. Surtout le DJ, il était préférable d'en avoir un bon qui ne veut pas à un médiocre, fut-il exceptionnel au lit.
Alors Alberto décida de revoir Gilberto et de lui offrir le travail sans la dernière condition. Il chercha dans ses fiches pour lui téléphoner de repasser. La case du numéro de téléphone était barrée. Flûte ! Il n'avait pas le téléphone, il allait falloir aller le trouver chez lui, se dit-il, et n'ayant pas l'habitude de repousser les choses urgentes, il quitta immédiatement son bureau, et roula jusqu'à l'adresse de Gilberto.
Un vieil immeuble sans ascenseur. Il grimpa les escaliers, regardant les noms sur les portes et enfin, à l'étage des combles, il trouva et sonna à la porte.
La porte s'ouvrit presque immédiatement et il se trouva en face de Massimo qui le reconnut immédiatement et lui demanda, entre l'étonnement et l'irritation,
"Ah, c'est vous ? Que voulez-vous ?"
"Gilberto Marelli habite ici ?"
"Oui."
"Il n'est pas là ?"
"Non."
"Il va rentrer tard ?"
"Je ne sais pas, peut-être une heure."
"Est-ce que je peux l'attendre ?"
"Pourquoi ?"
"Je veux lui demander de travailler pour moi."
"Il ne vous a pas déjà clairement répondu non ?"
"Tu... Je ne me rappelle pas ton nom, mais toi aussi, tu es venu pour les entretiens, non ?"
"Oui, c'est vrai."
"Alors tu es le mec de Gilberto, je suppose."
"Et alors ?"
"S'il te plait, ne sois pas si hostile. Je voudrais vraiment parler avec Gilberto de ce travail."
"Ecoutez, vous ne pourrez pas le faire changer d'avis. Alors n'insistez pas et laissez-nous tranquilles, s'il vous plait."
"Ecoutes, si tu me laisses entrer, je t'expliquerais."
"Quoi ?"
"Je t'en prie, pas sur le seuil." insista l'homme.
Massimo haussa les épaules et dit, "Très bien, entrez, même si c'est du temps perdu."
Quand Alberto entra, il vit l'extrême pauvreté pour ne pas dire le dénuement de la petite pièce.
Massimo lui montra une chaise. "Je n'ai rien à vous offrir." dit-il sérieux.
"Sans importance. Tu vis là ?"
"Ben oui, je devrais pas ?"
"Je vois. Ecoute, je dois vraiment parler avec Gilberto. C'est un fabuleux DJ, le meilleur qui soit venu se présenter; Je le veux à tout prix dans ma discothèque."
"Même si vous lui offriez un plus gros salaire, il n'accepterait pas."
"J'ai bien compris."
"Et bien alors ?"
"Je ne lui offre pas plus, ce n'est pas ça. Je veux juste lui offrir des conditions différentes."
"Je ne comprends pas."
"Si. Sans la dernière condition. Tu te rappelles quelles est la dernière condition, celle que vous avez tous deux refusée ?"
"De coucher avec vous ?"
"Exactement. Ce n'est plus nécessaire. Il t'aime, et c'est bien. Il ne veut pas coucher avec d'autres gens, et c'est bien aussi. Mais je veux qu'il travaille dans ma discothèque. Et j'augmente aussi son salaire."
"Malgré ça, je ne pense pas qu'il accepte."
"Mais pourquoi ? Je ne comprends plus. J'ai enlevé l'obstacle, non ?"
"En fait, il était vraiment furieux contre vous."
"Furieux ? Pourquoi ? A cause de quoi ?"
"Parce qu'il dit que vous profitez de personne qui ont besoin de travail pour les forcer à coucher avec vous."
"Et bien non. Toi aussi, à ce que je vois, tu as vraiment besoin de travailler, tu n'as pas aimé mes conditions et tu n'as pas accepté, non ? Je n'ai obligé personne. Tous ceux qui ont accepté ma dernière condition l'ont fait parce qu'ils étaient d'accord. Autrement, ils auraient refusé comme vous deux et quelques autres. Et ceux qui ont accepté n'ont pas eu d'hésitation, n'ont pas eu besoin d'être poussés, crois-moi."
"Je vous crois. Mais j'ai peur que Gilberto vous dise encore non."
"Ecoute, j'ai toujours pensé et même encore, que j'étais quelqu'un d'honnête. A présent je propose à Gilberto un contrat dont il m'a dit qu'il était très bien, et sans conditions annexes. Un contrat parfaitement normal. Tu ne penses pas que ça serait absurde de refuser ?"
"Non, parce qu'avant d'accepter le poste, on doit être convaincu de faire la bonne chose, de travailler pour les bons."
"Mais toi, tu voudrais qu'il accepte ou pas ?"
"Je veux seulement qu'il fasse ce qu'il trouve bien de faire. Qu'il accepte ou qu'il refuse, je serais content parce que la seule chose qui compte, c'est qu'il soit content."
"S'il travaillait pour moi, vous auriez une bien meilleure vie."
"Je sais. Mais nous n'avions pas peur de la misère jusqu'à maintenant et nous n'avons pas peur de rester comme ça. De toutes façons, on trouvera du travail, j'espère."
"Bien. Tu peux me rappeler ton nom ?"
"Massimo."
"Ah oui ! Je voudrais ton avis."
"Sur quoi ?"
"Si je m'excuse envers lui, penses-tu qu'il continue à m'en vouloir ?"
"Je ne sais pas. Il n'est pas du genre rancunier, mais il était vraiment furieux."
"Et toi, Massimo, tu es aussi furieux contre moi ?"
Massimo rit. "Non, je ne l'ai jamais été. J'ai simplement pensé que vous aviez essayé avec nous, et que vous aviez raté. C'est tout."
"Enfin... votre amour doit être vraiment fort pour que vous placiez la fidélité avant le confort. C'est peu fréquent, de nos jours."
"Nous sommes peut-être une race en cours d'extinction.." nota ironiquement Massimo.
"Non, et... je suis content que ça existe encore, quelqu'un qui croit si fort à l'amour. J'ai arrêté d'y croire il y a des années."
"C'est triste. Je peux vous demander pourquoi ?"
"Trop de désillusion. J'ai cru à l'amour pendant des années, et chaque fois j'y ai perdu ma chemise, je me suis fait balader. Alors par self-défense, j'ai cessé d'y croire."
"Je suis désolé pour vous. C'est triste."
"Vous deux avez eu de la chance, d'avoir trouvé l'amour."
"Peut-être que nous ne l'avons pas trouvé. Il ne c'est pas fait tout seul, nous l'avons construit."
"Parce que, clairement, vous deux l'aviez en vous. Vous êtes à l'évidence deux personnes capables d'amour. J'ai peur de ne plus pouvoir." dit l'homme avec un accent de tristesse sincère.
"Mais non. Vous devez tout simplement avoir envie d'aimer et accepter le risque de la déception. La vie est faite d'extrêmes, de joie et de peine par exemple. Vous ne pouvez pas choisir uniquement la bonne moitié. Je l'ai appris."
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Et bien... "
Massimo commença à parler et en quelques mots, lui expliqua tout ce par quoi il était passé après la mort de Diego, jusqu'à ce qu'il rencontre Gilberto. L'homme l'écoutait avec attention et intérêt, hochant la tête à plusieurs reprises.
Massimo avait à peine fini cette explication rapide et Alberto disait, "Je te remercie vraiment pour..." quand il entendirent la porte s'ouvrit et Gilberto entra dans la pièce.
"Encore un tour pour rien, Max !" s'exclama-t-il gaiement, puis il vit Alberto, se figea et demanda à Massimo, "Qu'est-ce qu'il fait là ?"
"Il t'attend. Il est venu te parler."
"De quoi ?"
"Demande-lui de te le dire." répondit tranquillement le garçon.
Gilberto enleva sa veste, s'assit devant l'homme et demanda d'un ton légèrement agressif, "Bon, j'écoute."
"Ecoute, Gilberto, Massimo m'a dit que tu étais furieux après moi après notre dernière rencontre. Alors, d'abord, je tiens à m'excuser. Je ne pensais pas... je ne voulais pas te blesser."
"Ah." commenta sèchement Gilberto.
"Je voudrais repartir du bon pied avec toi. Peux-tu oublier ce qui s'est passé la dernière fois et m'écouter sans à-priori ?"
"Je peux essayer." répondit Gilberto, maussade.
"Très bien, alors écoute. J'ai besoin d'un bon DJ et tu es un merveilleux DJ. Tu as besoin d'un bon job et je peux t'offrir un très bon job. J'ai ici une nouvelle copie du contrat. Je voudrais que tu la lises et que tu me dises ce que tu en penses. Est-ce trop te demander ?"
"Et les conditions ?"
"Seulement et exclusivement ce qui est écrit, rien de plus et rien de moins." dit Alberto en lui tendant le contrat.
Gilberto le prit et le lut rapidement, "C'est le même que la dernière fois, seul le salaire est plus gros..."
"Oui, vingt pour cent de plus. Je pense que c'est une offre correcte, pas toi ?"
"Et aucune autre condition ?"
"Absolument aucune autre condition, Massimo en est témoin."
"Pas de sexe."
"Rien dont tu ne veuilles pas."
"Mais n'est-ce pas un peu tard ? Si vous me l'aviez offert il y a dix jours, même sans les vingt pour cent de plus, j'aurais tout de suite accepté."
"J'ai fait une erreur. Peux-tu me la pardonner ?"
"Ce n'est pas à moi de pardonner. Honnêtement, cette offre, dans ces termes, est vraiment intéressante. Mais je suis toujours un peu échaudé, et travailler avec quelqu'un qu'on..."
"...qu'on tient en piètre estime, c'est ça ? Je peux te comprendre. Alors... faisons comme ça. J'ajoute une note disant que pendant les six premiers mois, tu as le droit de rompre le contrat sans pénalité. Ça te va ? Comme ça tu auras tout le temps de voir si je mérite ton estime ou non. Es-tu d'accord ?"
"Qu'est-ce que tu en penses, Max ?"
"Pour moi, tout ce que tu décideras sera bon. De toute façon, ça vaut le coup s'essayer."
"Très bien. Si je signe, je commence quand ?"
"Aujourd'hui, bien sûr."
Gilberto réfléchit un court moment, relut le contrat, et dit, "D'accord. Ajoutez la note sur tous les exemplaires, et je signe."
"Merci. Merci beaucoup. Je suis sûr que tu ne le regretteras pas." dit Alberto, visiblement soulagé.
Il ajouta la note, puis ils signèrent tous deux les trois copies.
Alors, Alberto, se levant, dit à Massimo, "Je n'ai pas ton contrat ici, mais voudrais-tu que je te prenne à la caisse, aux même conditions que Gilberto ?"
"Vraiment ? Bien sûr que je suis d'accord. Mais pourquoi ?"
"Parce que... pendant qu'on attendait Gilberto, j'ai pu t'apprécier. Tu es sérieux, honnête, intelligent et très sympathique. J'ai encore besoin d'un jeune homme à la caisse, et je sens que tu es le meilleur. En plus, je pense que vous voudriez travailler ensemble. Si demain vous venez à mon bureau dans la discothèque, nous pourrons signer le contrat et je vous aurais sous la main pour mesurer vos uniformes. Acceptes-tu, Massimo ?"
"Bien sûr, volontiers."
"Très bien. Merci. Alors à demain." dit Alberto ravi en partant.
"Gil, dis-moi que c'est vrai !"
"Oui, mon amour, ça semble bien parti."
"On a pas de la chance ?"
"Je pense que oui. Il a l'air sincère."
"Bon, ben de toutes façons, on a six mois pour vérifier. Et dans juste un mois, tous les deux, on aura plein de thunes ! Et d'abord, je t'achète une stéréo et une guitare !"
"Mais malheureusement, je ne pourrai pas te racheter la bicyclette de Diego."
"Tu m'achèteras ta bicyclette, elle aura exactement la même valeur."
"Je t'aime, tu sais ?"
"Oui, je sais, et j'en suis heureux. Comment on pourrait le célébrer ?"
"De la meilleure des façons. Viens ici, mon amour, j'ai trop envie de toi."
"Je suppose que vous cherchez à m'attirer dans votre lit, Signor ?"
"Oui, c'est ma condition pour t'embaucher."
"M'embaucher ? Pour quel travail ?"
"Amant à plein temps."
"Ah, ça ? Et sais-tu ce que j'en dis ? J'accepte ! Déshabille-moi, allez, ne perds pas de temps !"
Debout au milieu de la chambre nue, fébriles, ils se déshabillèrent mutuellement.
"Je ne serai jamais fatigué de te regarder, tu es si beau, Gil."
"Et toi, Max, tu es si sexy. Je t'aime tellement."
"Quand tu me touches, je me sens comme au paradis."
"Dieu que je te désire, Max mon amour."
"Je suis là, à toi. Je ne cesserai pas de te faire l'amour."
"A qui le dis-tu ! Je suis devenu Max dépendant, tu sais. Tu es ma drogue."
"Tu veux te désintoxiquer ?"
"Il ne manquerait plus que cela! Tu es la meilleure drogue du monde !"
"N'exagère pas, viens ici..."