La première boucle terminée, Jarvis rentra à son moutier où Trake l'attendait.
Il monta dans la chambre du maître et s'inclina profondément : "Maître !"
"Bienvenu, Jarvis, mon ami. Alors, ce premier voyage a été fructueux ?"
"Au delà de toute espérance, maître. J'ai rempli de notes des centaines de pages. Puis-je vous les montrer ?"
"Je les lirai avec plaisir... plus tard. Mais là tu es fatigué et il te faut du repos, je crois. C'est bientôt l'heure du bain, allons nous baigner, puis manger, puis ce sera l'heure des danses du soir : tu commenceras à me raconter demain."
"Quelles sont les nouvelles, ici ?"
"Rien d'important, nous aurons le temps d'en parler."
"Vous m'avez manqué, maître."
"Tu m'as manqué aussi, Jarvis, et pas qu'un peu."
"N'avons-nous pas un peu de temps, avant le bain ?"
"Pas plus que pour une étreinte." Dit le maître en serrant Jarvis dans ses bras.
"Oh, enfin." Soupira Jarvis content, en pressant le visage sur la poitrine de Trake.
Ce dernier sourit : "Tu avais peur que je ne fasse pas ça ?"
"Non, mais je me demandais combien je devrais attendre. Vous m'aimez, maître ?"
"Toujours, en douterais-tu ?"
"Non, mais j'aime vous l'entendre dire."
"Et toi, tu me le dis, à moi ?"
"Je suis à vous, maître, toujours à vous."
"Et ?"
"Et je vous aime !"
Après les danses du soir, ils retournèrent à leurs chambres. Enfin les deux amants purent s'abandonner à leur tendre étreinte sur le lit de Trake.
A un moment, le maître dit : "Et si, pendant ces mois d'éloignement, je m'étais amouraché d'un autre ?"
"Mais vous avez dit que vous m'aimez, non ?" dit Jarvis avec un sourire assuré.
"Je pourrais tomber amoureux d'un autre sans cesser de t'aimer. Il y a un novice très beau, attirant, qui est amoureux de moi."
"Qui ?"
"Sukin."
"Il vous plait ?" demanda Jarvis un peu tendu.
Trake lui caressa doucement la poitrine, le ventre et descendit caresser son sexe dressé qui frémit vite en réponse. Puis il dit : "Tu l'as vu au bain, non ? Il a un très beau corps, très sensuel."
"Vous avez fait l'amour avec lui ?"
"Et toi, avec combien l'as-tu fait ces derniers mois ?"
"Six, non sept. Si vous avez fait l'amour avec Sukin, j'en suis content pour vous, maître. Mais vous le préférez à moi à présent ? Voulez-vous que je m'en aille ?"
"Je suis content de t'avoir ici, maintenant."
"Mais vous êtes amoureux de lui, hein ?" demanda Jarvis en essayant de garder la voix calme malgré la tempête dans son cœur.
"Dans un mois tu repars. Profitons de ce mois."
"Mais vous aimez Sukin, maître, c'est ça ?" insista Jarvis.
"J'ai dit qu'il était amoureux de moi, et pas moi de lui. Non, Jarvis, entre Sulkin et moi, il n'y a rien. Je n'ai jamais fait l'amour avec lui, ni lui ni personne d'autre. Je t'attendais, toi et ce moment." Lui dit Trake en le serrant contre lui et il l'embrassa avec passion."
Une larme brillait au coin de l'œil de Jarvis : "Mais alors... pourquoi ?"
"Je voulais juste que tu réfléchisses : même entre deux amants sincères il peut advenir que l'un tombe amoureux d'un autre. Qu'aurais-tu fait, si j'étais vraiment amoureux de Sukin ?"
"Je me serais retiré."
"Tu m'aurais détesté ?"
"Oh non, jamais !"
"Tu aurais détesté Sukin ?"
"Lui ? Non, pas non plus. Je l'aurais envié peut-être, d'avoir gagné votre amour."
"Et si je t'avais proposé de rester mon amant en me partageant entre Sukin et toi ?"
"Je ne sais pas, je crois que ça ne me plairait pas mais que j'aurais accepté."
"Ah, vraiment ? Pourquoi ?"
"Parce que je vous aime. Comme ça je ne vous aurais pas perdu complètement."
"Et tu aurais pu aimer Sukin ?"
"Un ménage à trois ? Je ne sais pas. Peut-être que oui, peut-être que non."
"Pourquoi oui et pourquoi non ?"
"Si vous l'aimiez, moi qui vous aime je saurais peut-être aimer qui vous aimez, mais peut-être le verrais-je comme un rival qui pourrait prendre tout votre cœur et m'en chasser complètement."
Trake embrassa de nouveau Jarvis avec passion.
Ce dernier se détendit un peu et demanda : "Pourquoi me taquinez-vous ainsi, maître ? J'ai eu très peur."
"Parce que pour préparer cette nouvelle communauté d'hommes qui s'aiment, tu dois aussi penser à ce type de problème. Mais assez : j'ai envie de toi, Jarvis."
"Et moi, j'ai besoin de vous, maître : prenez-moi !" soupira Jarvis en s'offrant.
Trake lui caressa les cuisses puis poussa les doigts entre ses fesses et, avec douceur, il titilla son petit trou : "Tu me veux en toi ?"
"Oh, oui !"
"Maintenant ? Tout de suite ?"
"Oui."
"A quel point me veux-tu ?"
"A en mourir. Prenez-moi." Haleta Jarvis en le prenant par la taille pour l'attirer à lui, il prit son sexe frémissant et le guida sur son trou palpitant : "Prenez-moi !"
"Oui, mon petit homme, tout de suite." Murmura Trake en posant les cuisses de Jarvis sur sa poitrine et en avançant le bassin.
Jarvis s'ouvrit pour accueillir en lui le sexe puissant qui s'insinua petit à petit.
"Aaah, bienvenue, maître ! Que c'est bon ! Aaaah, enfin !" haletait Jarvis, heureux, qui n'était que frissons.
"Ça te plait ?"
"Et comment que ça me plait ! Poussez, je la veux toute en moi."
"Je t'aime."
"Dites-le encore."
"Je t'aime, Jarvis, je t'aime."
"Et je vous aime aussi."
"Tu me sens ?"
"Oui, c'est bon. Oooh que c'est bon."
Trake était à présent tout en lui, complètement, ses testicules pressaient les fesses fermes de Jarvis. Il écarta les jambes de Jarvis de l'espace entre leurs torses, se pencha vers lui et, poitrine contre poitrine, il l'enlaça en le serrant contre lui et l'embrassa profondément. Il se mit à bouger le bassin vigoureusement d'avant en arrière et Jarvis gémit de plaisir en caressant le large dos musclé de Trake.
"Je t'aime, mon ange."
"Moi aussi, maître."
"Tu me plais. J'aime ta façon de m'accueillir en toi, de me faire sentir désiré."
Jarvis était heureux. Son Trake était avec lui, et même en lui. Il lisait son plaisir grandissant dans ses yeux, dans son sourire et dans le jeux des muscles de son corps viril, fort, parfait. Il se rappela ces mots : oui, il se sentait dominé et dominant en même temps et c'était merveilleux.
Il sentit le puissant sexe glisser en lui comme une délicieuse caresse intime, le pubis de Trake battait ses fesses à chacune de ses vigoureuses poussées. Et en même temps sa langue trouvait la sienne dans un baiser complet. Il se mit à sucer cette langue qui pointait, il fit onduler son bassin pour augmenter le plaisir que tous deux prenaient à la pénétration et il effleura des doigts les petits tétons dressés de Trake.
"Oooh, Jarvis !" gémit le maître avec passion.
"Oui ?"
"J'aime tant être en toi, à ce point..."
"Moi aussi, vous sentir ainsi en moi."
"Mais j'aime aussi quand tu me prends. Tu me prendras, après ?"
"Oui, avec plaisir, mais maintenant... oh, comme ça... oui..." gémit-il sous les coups vigoureux de Trake. "Oooh, que vous êtes fort, maître ! Oui, oui... oui !"
Après s'être passionnément pris l'un et l'autre et s'être donné mutuellement un fort orgasme, tandis qu'ils s'endormaient, épuisés mais enfin rassasiés, Jarvis pensait qu'il n'aurait jamais pu trouver homme plus complet et extraordinaire que Trake et il était intensément heureux.
Le lendemain ils commencèrent à examiner les notes de Jarvis et à les discuter.
"Tu as fait un travail merveilleux, mon garçon. Mais quand tu trouves quelqu'un qui se confie à toi, plutôt que de lui parler de ton projet, ce que tu pourras faire plus tard, tu devrais d'abord lui demander ce que serait le moutier de ses rêves : il pourrait te fournir d'autres idées, d'autres indices, tu ne crois pas ?"
"Si, certainement, mais ils ont tous l'air si résigné à ce qu'ils connaissent. On dirait qu'ils pensent que tout a toujours été ainsi et le restera à jamais."
"Bien sûr. Parfois la nouveauté effraie, parce qu'elle exige un travail personnel, le courage d'affronter l'inconnu et la volonté d'essayer et de savoir accepter ses propres possibles erreurs. La coutume, toute inconfortable qu'elle soit, paraît plus sure : on en connaît les risques et les limites, mais aussi les avantages. Et puis notre société, tu le sais bien, rejette la nouveauté et exècre tout changement. Et pourtant, au fond du cœur de chacun, il y a un rêve, un espoir, un idéal. Tu dois apprendre à le leur faire exprimer et à en enrichir tes propres rêves, tes espoirs et tes idéaux. Tu dois devenir le catalyseur des forces positives de ceux qui aspirent au changement. Si tu veux réussir, tu dois devenir un leader charismatique et les autre doivent sentir qu'en te suivant leur rêve peut devenir réalité.
"Tu sais, d'après mes études, c'est ainsi que sont nés tous les ordres : le premier fut celui des Sages. Puis un jour, un des sages, mécontent de l'étude exclusive des écritures, a fondé notre ordre des Mystiques. Puis un autre sage a fondé l'ordre des Disciplinés, et ainsi de suite."
"Mais les ordres n'ont pas tous été fondés ensemble par les fils du premier Bergalilam ?"
"Ça c'est la légende, la version officielle. Mais si on lit les commentaires les plus anciens, on n'y parle que des Sages. Puis, dans les commentaires ultérieurs, apparaissent peu à peu tous les ordres. Et aucun commentaire ne parle explicitement de l'existence d'un ordre des Esthètes, qui doit donc être l'un des derniers nés. Je ne peux pas en être certain, mais l'ordre des Esthètes doit avoir à peine plus de deux mille ans. Pour autant que le compte des années soit réel et non légendaire."
"Le compte des années ? Mais c'est ce qui est le plus facile à faire précisément, non ?"
"Certes oui, année par année. Mais si tu cherches à te rappeler de quelque chose survenu il y a plusieurs années, il devient facile de se tromper d'un ou deux ans. Et plus on remonte loin, plus les erreurs sont faciles. De plus, la copie canonique des anciennes écritures a été faite sur ordre du conseil des Galilam il y a environ mille cinq cents ans, pour remplacer les textes plus anciens qui s'étaient détériorés et, après avoir 'contrôlé, vérifié et authentifié' la copie, ordre fut donné de détruire toutes les anciennes copies. Aussi, mises à part quelques trouvailles ultérieures, tout ce qui nous reste est la copie canonique de l'an 3691 et quelques fragments datant de 2900 pour le plus ancien à 3400 pour le plus récent. Il ne reste rien, par exemple, de l'année 79, qui est celle de la mort de Galil, ni des 2900 suivantes : c'est l'obscurité complète."
"Mais l'Histoire des Nations parle de cette période, et elle fait partie des textes canoniques."
"Ecrit quand ? Le style des livres ultérieurs au neuvième est plus ancien, ces livres doivent donc avoir été écrits avant. A en juger par le style, les histoires qui vont de Galil à environ 1500 ont dû être écrites entre la fin du 30ème et le début du 36ème siècle. A moins que leur auteur n'ait disposé de documents plus anciens, quelle part contiennent-elles de vérité et quelle part de légende ?"
"Mais tout cela... Pourquoi persiste-t-on à enseigner que tout est exactement tel que dit par les écritures si ce que vous dites est vrai, maître ?"
"Je peux te le dire et le penser, mais je ne peux pas l'enseigner ou on me chasserait honteusement. Officiellement tout est vrai et malheur à qui le mettrait en doute. Tout est plus simple ainsi. Et, somme toute, ça ne ferait pas grande différence."
"A part le fait que ce n'est peut-être pas la loi de dieu que les crimes sexuels soient punis."
"Du moment que la majorité s'en accommode, même si on démontrait que ce n'est pas une loi divine, crois-tu que ça changerait quelque chose ? Quand en 4396 quelqu'un a réussi à mettre le doute sur ce point, la seule réponse fut un changement mineur de formulation. Avant on appliquait la loi en disant que c'était 'la loi de dieu et de Galil'. Depuis cette époque on dit 'la loi de dieu et de Galil, comme le garantit la sainte tradition'. Tu vois, on a sanctifié la tradition, alors même si tu démontrais que ce n'est pas la loi de dieu, il reste l'insurmontable obstacle de la tradition, que personne ne peut nier objectivement."
"Alors que pourrais-je donc changer, moi ?"
"Toi, très peu, peut-être rien, mais ce que tu commenceras pourrait réussir, lentement. Le principal est de n'affronter ni la loi ni la tradition, mais d'en infléchir l'application. Mettre en évidence les possibles contradictions sans prétendre démontrer des erreurs, personne ne l'accepterait, mais qu'il faut repenser l'interprétation ou l'application. Un travail de titan. Tu veux une petite contribution dans ce sens ? La loi dit que deux hommes surpris en 'union charnelle' par trois témoins doivent être décapités. Bien : qu'est donc une 'union charnelle' ? Une caresse ou un baiser ? Ou la nudité des participants ? En éliminant ces deux interprétations, on réduirait à moins du quart le nombre de décapités. Et puis, qu'est-ce qui garantit que les trois témoins ne se sont pas entendus pour faire un faux témoignage par haine de la victime désignée ? Et enfin, la loi prévoit que les Servants et les Réunis ont leur propres règles quant à l'application de la peine, et tu as observé quelques variantes. Elles aussi sont la tradition. La plus humaine d'entre elles ne pourrait-elle pas être généralisée ? Si ton nouvel ordre travaillait ne serait-ce que sur un de ces points, il rendrait un grand service pour avancer vers une société meilleure. Ne jamais attaquer de face, toujours contourner l'obstacle, je crois que c'est la stratégie gagnante."
"Maître, pourquoi parlez-vous toujours de mon ordre et pas de notre ordre ? Ne le fonderez-vous pas avec moi ?"
"Non. Je te serai plus utile en restant chez les Mystiques, mon Jarvis."
"Mais alors, nous devrons nous séparer !"
"Nous resterons en contact étroit, n'en doute pas."
"Mais je ne veux pas me séparer de vous !"
"Tu as un choix à faire : ou tu me donnes la préséance et tu renonce à fonder l'ordre ou tu le fondes et tu renonces à vivre avec moi."
"Mais pourquoi ?"
"Tu ne voulais pas faire ces voyages, mais maintenant tu en es heureux et convaincu, non ?"
"Mais..."
"Tu as confiance en moi ?"
"Bien sûr."
"Alors, tu feras ce que je te dis ?"
"C'est un ordre, maître ?"
"Pas cette fois, ce n'est qu'une requête : c'est à toi de choisir."
"Bien. Puis-je y penser pendant ces deux ans de voyage qui m'attendent ?"
"Bien sûr, mon tendre Jarvis."
Et le mois s'écoula, bien trop vite. Bien qu'ils aient fait l'amour chaque nuit, Jarvis souffrit de la séparation. Ou peut-être à cause de cela, se demandait Jarvis en chevauchant vers sa boucle au Nord-Ouest. A quoi devait-il renoncer : à vivre avec son maître ou à son idéal de fonder un nouvel ordre ? En demandait-il trop ? Un homme devait-il savoir renoncer à ses plus hauts idéaux par amour ? Peut-être que oui. Mais il lui restait deux ans pour y penser.
Le premier moutier où il s'arrêta fut celui des réformés, avec leurs habits noirs et violets. Il fut accueilli avec l'heureuse simplicité qui caractérisait cet ordre. Les cellules étaient spartiates, bien moins élégantes que celles des esthètes, moins confortables que celles des sages et plus petites que celles des mystiques. L'ensemble des bâtiment était conçu dans le même esprit de simplicité : moins somptueux que chez le chevaliers, moins austère que chez les savants et moins majestueux que chez les sages. Et pourtant, l'ensemble était agréable, immergé dans la verdure, de petites constructions basses, faites de pierres et de bois, faisaient penser à un village riant. On lui affecta une petite cellule qui donnait sur le jardin des érables. Il installa ses affaires et admira par la fenêtre les feuillages rougeoyants. Un novice, en tunique noire avec un collier et une écharpe violets, soignait le jardin.
"Salut !" dit Jarvis au garçon lorsqu'il se tourna vers lui et, le voyant, lui sourit.
"Bon après-midi, mystique."
"Une bien douce journée, pas vrai ?"
"Oui, ça met la joie au cœur."
"Tu es content ?"
"Comment ne pas l'être ?"
"Comment t'appelles-tu ?"
"Fresth, profès."
"Ah, presque comme un de mes amis d'enfance."
"Puis-je vous poser une question, profès ?"
"Bien sûr."
"Vous êtes très jeune et déjà profès. Est-ce normal chez les mystiques ?"
"Non, c'est plutôt exceptionnel." Dit Jarvis sans orgueil mais sans fausse modestie.
"Alors vous devez être quelqu'un d'exceptionnel."
"Il me semble que je suis comme tout le monde."
"Vous voyagez pour vos études ?"
"C'est ça."
"Et on dit que vous restez ici un mois."
"Exact."
"Alors j'aurai le temps de vous parler encore."
"Je pense que oui, et de quoi ?"
"Je suis curieux d'entendre parler des lieux que vous avez visités : j'aimerais voyager."
"Quand tu voudras, Fresth, avec plaisir."
"Puis-je reprendre mon travail à présent ?"
"Bien sûr, fais ton devoir, novice."
Le garçon n'était pas beau, mais son sourire, frais et doux, plaisait à Jarvis. Et s'il avait le cran de poser des questions, il aurait peut-être celui de donner des réponses. Il le regarda travailler rapidement et il se dit que le garçon avait une beauté intérieure qui émanait de chacun de ses gestes. Il possédait d'évidence une profonde sérénité et une grande joie de vivre.
Comme il le faisait toujours, il demanda à lire les chroniques du moutier pour en connaître l'histoire. Leur lecture pouvait lui révéler quelques éléments précieux, surtout sur le sujet qu'il avait à cœur, sur la base desquels il pourrait après orienter ses questions. Ce moutier avait été fondé il y avait à peine sept siècles, par un maître, trois profès et six acolytes. Les mentions de crimes sexuels étaient assez rares, surtout les premières et les dernières années. Comme toujours, cela dépendait de qui était le doyen aux différentes périodes. L'actuel était un ancien profès, bien que le moutier compte quatre maîtres. Il était en place depuis trente quatre ans ! Ce devait être un homme exceptionnel, pour que, selon la règle des réformés, on l'ai réélu tous les cinq ans, il avait donc déjà été réélu six fois.
Il faudrait qu'il lui parle longuement. Pendant ces trente quatre années, il n'y avait eu que trois transferts et une exécution capitale. Oui, il devait parler au doyen. Il lui demanda audience. Il lui expliqua le motif officiel de son voyage que sa lettre de patente expliquait à grands traits.
Puis il dit : "Un des problèmes qui afflige nombre de moutier de tous les ordres, doyen, est les crimes sexuels et comment les éviter."
"Les éviter est un idéal presque impossible à atteindre. L'être humain est aussi fait de sexualité. Certains, comme moi, ont une sexualité très tranquille, facile à réfréner, et donc sans mérite particulier. D'autres, par contre, ont une sexualité, comment dire, très vivante, débordante et très difficile à contrôler. Ceux-là doivent être compris et aidés."
"Durant votre mandat, il n'y a eu qu'une exécution capitale pour un tel crime, n'est-ce pas ?"
"Oui, c'est cela, malheureusement. C'était comme si ces deux pauvres garçons voulaient être exécutés : ils se sont fait surprendre en plein ébat dans ce qui est maintenant le jardin des érables. Par toute la communauté. Ils savaient que nous y irions. Je n'ai rien pu faire."
"Vous en semblez peiné."
"Comment ne le serais-je pas, quand j'ai dû décider de prendre leur vie ?"
"Pourquoi pensez-vous qu'ils ont agi ainsi ?"
"Je leur ai demandé, après. Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu ? Nous nous aimons et comme c'est interdit, comme nous ne pouvons pas vivre ensemble, nous avons décidé de mourir ensemble."
"Mais s'ils n'avaient pas provoqué ce flagrant délit..."
"C'est ce que je leur ai dit. Le plus jeune, un acolyte, a répondu qu'ils étaient las des milliers de subterfuges qu'ils devaient déployer pour faire l'amour si rarement et avec une telle peur. Alors ils ont décidé de mettre fin à cette pénible situation par ce moyen si drastique."
"Pensez-vous qu'ils sont nombreux dans ce cas ?"
"A vivre un amour, ou au moins une sexualité cachée ? Je ne saurais dire, mais je crois qu'ils sont de trente à cinquante pour cent dans tous les moutiers. Et cela en ne comptant que ceux qui, au moins occasionnellement, ont des rapports physiques. Bien plus, si on compte ceux qui en ont envie mais arrivent à s'abstenir. Vous comprenez, on ne peut pas décapiter la moitié de tous les moutiers, on couvrirait cette terre de sang."
"Et alors, que peut-on faire ?"
"Que peut-on faire ? Si je le savais je serais un nouveau Galil. Veiller, conseiller, faire en sorte qu'on n'arrive pas au drame. Faire comprendre aux candidats, avec la plus grande sérénité, que ceux qui ont une sexualité trop vivante feraient mieux de ne pas entrer dans un ordre..."
"Et se marier, alors ?"
"Pour certains, c'est possible.
"Mais pas pour tous..."
"Non, pas par tous, c'est vrai. Certains, pour quelque obscure raison, ne pourraient jamais s'unir à une femme. Au contraire, ceux-là désirent fortement un homme et ne savent pas résister. Et si deux de ceux-là se rencontrent, que faire ? Je vous le dis ici mais je le nierai car je sais que je contredis la loi, mais dans ce cas il ne reste qu'à leur conseiller la prudence et de ne pas se rendre la vie impossible. Certains d'entre eux, justement par l'intensité de leur amour mutuel, sont capables d'aimer tout le monde et ils répandent l'amour autour d'eux et ils deviennent les meilleurs réformés que j'ai jamais connus. Mais je le répète, cela je le nierai, la loi, vous comprenez..."
"Je vous remercie d'avoir été si ouvert avec moi."
"Si je suis resté Doyen aussi longtemps, c'est que je sais juger les hommes, et je sais que je peux avoir confiance en vous."
"J'aimerais parler à quelqu'un qui vit cette situation. A qui me conseillez-vous de parler ?"
"Officiellement à personne, ou je devrais au moins le chasser. Ne me demandez pas de noms. Si vous êtes sensible, ce que je crois, vous saurez comprendre, avec tact et prudence."
"Merci beaucoup, doyen."
"Puis-je vous poser une question, profès ?"
"Bien sûr."
"Nous avons parlé de bien des questions, mais je sens que cette dernière vous tient particulièrement à cœur, pourquoi ?"
"Vous connaissez vraiment les hommes. Vous avez vu juste. Vous m'avez fait confiance et je veux vous faire confiance. Moi aussi j'aime, et je suis aimé par un homme, dans mon moutier."
"Je le pensais, mais cela ne suffit pas à expliquer votre intérêt."
Alors Jarvis exposa son projet et conclut : "Avez-vous un conseil à me donner ?"
"Je suis sans voix, je n'aurais jamais imaginé que vous visiez si haut. Vous en avez du courage. Et peut-être un brin d'inconscience. Un conseil ? Le cœur de l'homme peut passer de l'amour à la haine à une vitesse incroyable. Pensez bien au danger des Réunis exilés. Si le vrai but de votre ordre venait à s'ébruiter hors de ses murs, cela pourrait finir en bain de sang. Surtout au début, quand l'ordre sera encore jeune."
"Je crois que l'idée d'un ordre qui ait pour objectif l'amour entre hommes est si incroyable que face à cette accusation bien peu la croiraient. Et puis, surprendre l'ensemble de la communauté dans des rapports sexuels n'aurait rien de facile."
"Mais pas impossible à qui en a la volonté et les moyens. Ne sous-estimez pas ce problème. Et puis la fondation de votre ordre pourrait bien juste déplacer la frontière du problème : on pourrait certes y vivre un rapport serein, mais seulement entre vos murs et seulement si nul n'en sait rien dehors. Mais les autres ? Le problème existe aussi pour beaucoup de gens dans les villages, comme vous devez vous en douter. Que pourrait faire votre ordre pour ceux-là ? Un autre conseil : évitez que votre moutier ne se transforme en un lieu d'orgies et évitez que l'activité principale de votre moutier devienne le sexe. Faites en sorte que nul n'entre dans votre ordre dans le seul but de satisfaire ses désirs sexuels. Si vous y arrivez, cela pourra devenir l'en des endroits les plus agréables à vivre. Quand l'homme peut vivre sa vraie personnalité sans drame, la sérénité l'accompagne et irradie de lui. Je vous fais tous mes vœux de réussite."
"Vous m'en parlez comme si ce n'était pas qu'un rêve... Vous croyez que ça peut réussir ?"
"Je ne suis pas devin, moins encore prophète... mais je ne serais pas étonné d'entendre un jour que vous avez réussi à concrétiser votre vision."
Jarvis, après avoir parlé au doyen, se dit que peut-être que leur ancien, Farès, avait aussi adopté une politique similaire ce qui expliquerait qu'il l'ait affecté à maître Trake. Un doyen pouvait vraiment faire d'un moutier un lieu serein ou invivable. Dans certains ordres le doyen était nommé par la hiérarchie, parfois il était élu. Certains étaient élus ou choisis à vie, d'autre pour une période qui allait, selon les ordres, de trois à sept ans. Quelle serait la meilleure solution ? Peut-être l'élection pour sept ans ? sous réserve de possibilité de révocation par la hiérarchie ? Il faudrait y réfléchir.