"Regarde, là, encore un bout du parc qui disparaît. Ah quelle farce, la campagne écologiste de la ville ! Bon, ce doit être un richard plein de relations, un de ceux qui peuvent agir à la barbe des lois." bougonna la mère de Jacques en finissant de laver les vitres de sa fenêtre.
Elle prit la bassine d'eau sale et les chiffons et alla à la cuisine. Jacques l'entendit y travailler. Il prit le télescope et le pointa vers le parc, vers là où on voyait la grue et les piliers de béton émerger de la cime des arbres. Il mit au point et il arriva enfin à voir l'homme dans la cabine de la grue. Torse nu, un casque sur la tête. Grassouillet, la trentaine. Il avait l'air de chanter. Sa mère lui demanda de la cuisine ce qu'il voulait pour le déjeuner. Il répondit. Il tourna le télescope de quelques degrés et mit au point sur les ouvriers qui travaillaient sur les échafaudages. Va savoir combien d'étages ils feront encore à ce bâtiment... Ils devaient en être vers le troisième. Presque tous étaient torse nus ou en maillot. Voilà, celui-ci semblait beau garçon. Il devait avoir son âge, dans les vingt-trois ans. Beau torse musclé et bronzé. Le casque cachait la couleur de ses cheveux, mais il devait être blond. Il aurait aimé avoir un appareil photo adaptable au télescope pour le prendre en photo, mais sa mère lui avait expliqué que c'était trop cher pour le lui acheter.
Au début il s'en servait vraiment pour étudier les étoiles, les rares que l'air pollué de la ville permettait de voir les nuits calmes. L'obscurité du parc sur lequel donnait l'arrière de leur appartement et sa chambre facilitait leur vision. Il était arrivé à localiser quelques planètes, mais surtout à présent il connaissait bien la topographie de la lune. Et puis il avait pensé à l'utiliser comme longue-vue pour explorer le parc, mais au début il avait été déçu : il n'arrivait pas à mettre au point les images trop proches. Mais ayant quelques connaissances d'optique, il pensa à modifier la position interne des lentilles. Aussi démonta-t-il et remonta-t-il plusieurs fois le télescope jusqu'à y arriver : il en avait fait une espèce de téléobjectif géant, aussi puissant sinon plus que ceux qu'utilisent les photographes des journaux à scandale pour voler l'image de célébrités nues depuis une colline à deux ou trois kilomètres comme s'ils étaient à quelques mètres.
Il avait trouvé ça plus amusant que les étoiles. Il pouvait voir des animaux, des fleurs, des gens. Des enfants jouer, des petits vieux échanger des ragots sur les bancs, des couples se disputer ou roucouler, parfois même flirter quand le coin était désert. Il se souvenait encore de comme il avait été ému quand, près de deux ans plus tôt, une jeune fille avait ouvert la braguette de son ami assis sur un banc, la lui avait sortie, grande et dressée, et l'avait lentement masturbé pendant qu'il s'abandonnait contre le dossier, les jambes écartées, les yeux fermés, à jouir béatement de ces attentions intimes. Jusqu'à ce qu'il l'ait vu se tendre comme l'archet d'un violon et lancer, brillantes et translucides, des cascades de perles liquides en l'air. Il avait vraiment l'air tout près, à deux mètres de lui : Jacques avait joui tout de suite après le garçon, dans son mouchoir préparé pour cela.
L'été, parfois, il voyait des petits jeunes en short et torse nu jouer au foot ou simplement prendre le soleil. Désirables. Mais ce fut la seule activité sexuelle qu'il découvrit jamais dans le parc. Non qu'il n'y en ait pas, mais elles étaient nocturnes et dans le noir son télescope ne lui montrait que de vagues ombres en mouvement, indistinctes. Si indistinctes qu'il ne voyait pas qui était le garçon, voire s'il s'agissait de deux hommes. Il les voyait à peine arriver à deux, s'enlacer, bouger au rythme d'un accouplement, se séparer et s'en aller. Parfois ils bâclaient ça en quelques minutes, d'autres s'engageait dans des jeux plus durables. Mais dans tous les cas, il ne pouvait que les imaginer.
Bien sûr après l'accident Jacques avait dû développer une imagination remarquable pour compenser la perte de l'usage de ses jambes et de sa liberté de mouvement. Pourquoi donc les gens pensent-ils qu'un handicapé ne doive pas avoir d'activité sexuelle ? Il avait été un garçon normal et sain jusqu'à l'âge de quinze ans. Il avait eu sa puberté à douze ans et demi et il s'était amusé avec ses copains aux classiques jeux de masturbation mutuelle et fait la course à qui jouirait le premier ou le plus loin. Puis, à treize ans, il avait rencontré un copain plus grand et plus déluré qui lui avait appris à faire vraiment l'amour. Au début ils se suçaient juste l'un l'autre. Il avait adoré ça et dès que son copain le lui proposait, il acceptait avec plaisir.
Puis ce garçon l'avait convaincu de se laisser pénétrer et Jacques avait énormément aimé sentir le sexe de son ami l'envahir, le remplir puis s'agiter en lui : il n'aurait pas cru qu'il puisse exister de sensations aussi agréables que de se laisser pénétrer. Il avait quatorze ans et demi quand pour la première fois ce fut lui qui pénétra son compagnon. Et cela aussi lui sembla très, très agréable et dans l'enthousiasme de sa jeunesse il ne ratait pas une occasion de le faire. Et il avait clairement compris que sur le plan de l'érotisme il n'était intéressé que par ceux de son sexe. Il avait clairement compris qu'il était pédé. Et il l'avait accepté avec une joie sereine.
Il avait découvert la revue "Gay Pied" grâce à un amant occasionnel, un étudiant qui l'avait dragué au cinéma puis ramené chez lui. Il l'avait pris longuement où sur son petit lit, avec grande expertise et lui avait donné beaucoup de plaisir. Mais comme il était encore trop jeune pour aller l'acheter au kiosque, par la suite il s'en était fait offrir un exemplaire qu'il avait encore et gardait jalousement.
Puis, à quinze ans, cet accident qui avait coûté la vie à son père et l'avait laissé sur un fauteuil roulant. Et éliminé en même temps toute possibilité d'avoir un quelconque partenaire et toute relation sexuelle. Il ne lui restait qu'à se masturber et rêver les yeux ouverts. Il était devenu très bon, pour rêver les yeux ouverts. Si bon qu'il s'était mis à écrire des nouvelles érotiques gays, à peu près vers dix-sept ans. C'est alors que sa mère avait découvert que son fils était non seulement handicapé mais aussi pédé. Ce ne furent pas ses nouvelles qui le trahirent, mais le fait qu'assoiffé de sexe comme il l'était, il avait essayé avec l'infirmier qui venait l'assister, un très beau garçon de vingt-six ans, lequel ne s'était pas contenté de repousser ses avances et de quitter la maison : il l'avait dit à la mère de Jacques.
Elle en avait fait un drame, les premiers temps. Ils avaient passé des mois de tension, de discussions parfois féroces. Mais à la fin, peu à peu, elle s'était rendue, elle avait accepté. Au point qu'il l'avait persuadée d'aller lui acheter la revue Gay Pied (ce qui la gêna beaucoup) puis de lui payer un abonnement.
Jacques avait alors commencé à envoyer ses nouvelles à la revue qui les publiait sous le pseudonyme de Marc Jaurès, ses vraies initiales mais inversant nom et prénom. Pour chaque nouvelle publiée la revue lui envoyait un chèque appréciable. Cet argent avait permis à Jacques de s'acheter un ordinateur sur lequel il tapait maintenant ses histoires. Un journaliste de la revue lui écrivit un jour pour lui proposer d'essayer d'écrire un roman. Aussi venait-il de publier son premier livre sous le titre de "Un vieil arbre raconte". Il avait imaginé être un arbre du parc qui voyait naître une histoire entre deux garçons et les voyait revenir la nuit faire l'amour sous ses branches, des années durant, voir grandir leur amour mutuel jusqu'à une nuit où une bande de voyous les surprenait et où l'un d'eux était tué. Une histoire triste, mais bien écrite et pleine de sentiments, qui avait connu un remarquable succès et lui avait rapporté pas mal d'argent.
Jacques avait fini ses études à la maison, par correspondance, sa mère ne l'emmenait à l'école en fauteuil roulant que pour les examens, il avait trouvé un autre petit boulot à domicile, encore avec son ordinateur : une imprimerie lui envoyait des disquettes avec des maquettes à corriger. Ce qui lui prenait de trois à quatre jours par semaine et lui donnait un revenu modeste mais utile. Et surtout ça occupait son temps.
A vingt et un ans il avait eu une très courte histoire avec un garçon contacté par les petites annonces de Gay Pied, mais ce dernier, après quelques rencontres, lui avait dit qu'il ne se sentait pas d'avoir une relation avec "quelqu'un de sympathique, mais avec qui il ne pouvait même pas sortir pour une simple promenade." Jacques en avait souffert, parce qu'il tombait amoureux de ce garçon. Mais il avait compris qu'il valait mieux qu'il renonce au rêve de trouver un partenaire. Sa mère, bien qu'elle n'en ait jamais parlé explicitement avec Jacques, était au courant de cette relation (quand le garçon venait chez eux, sous une excuse quelconque, elle partait pour les laisser seuls). Elle avait essayé de le consoler, bien qu'assez maladroitement. Jacques, après cette déception, n'avait plus mis d'annonces dans la revue pour mendier un peu de sexe, à défaut d'amour.
Il n'était pas triste, pas vraiment, juste résigné. Il avait écrit une nouvelle : "Chaste par destin" où il racontait l'histoire d'un garçon qui se fait moine en croyant en avoir la vocation, puis découvre être attiré par les garçons. Il n'a pas de rapports sexuels, pas par manque de désir, mais parce qu'il se trouve prisonnier de sa situation qu'il accepte avec résignation. Mais dans cette nouvelle, quand Jacques décrivait les désirs et les troubles du jeune moine, ses rêves, en fait il parlait de lui et de sa propre situation. Il avait encore eu un grand succès. Gay Pied lui avait envoyé des lettres de lecteurs avec des commentaires sur sa nouvelle. Les histoires de Marc Jaurès avaient toujours un succès remarquable.
Ainsi Jacques arriva à son vingt-troisième anniversaire.
Le maçon qui lui plaisait, là-bas sur l'échafaudage, essuyait maintenant sa transpiration avec un linge blanc. Il avait enlevé son casque, Jacques avait bien deviné : une cascade de cheveux châtain clair brillait au soleil et faisait devenir plus brillant le printemps. Il semblait si proche, à travers les lentilles, qu'on aurait dit qu'il suffisait de tendre la main pour effleurer sa belle poitrine, large et musclée, à peine couverte d'un léger duvet blond. Ou pour caresser la courbe que montrait sa braguette, juste au bon endroit. Le garçon remit son casque, passa le linge à sa ceinture, se remit au travail et disparut soudain de son champ de vision.
Jacques imagina une histoire d'amour entre deux maçons, née en haut de ces échafaudages suspendus dans le vide. Il laissa le télescope, déplaça son fauteuil roulant jusqu'à sa table, alluma l'ordinateur et ouvrit un nouveau fichier sous le titre provisoire de "maçons-01". Le titre définitif lui viendrait tout seul pendant qu'il écrirait l'histoire, comme toujours. Il décida des grands traits de la trame de l'histoire, inventa les noms, les âges, quelques détails qu'il nota sur une feuille et il se mit à écrire :
"De là en haut, la réalité de la ville à l'entour semblait prendre les caractéristiques d'un plastique, plus belle et plus complexe que les maquettes que les gamins admirent les yeux écarquillés dans les vitrines des magasins de modélisme. Yves enleva son casque et essuya la transpiration de son visage bronzé, de son cou puissant, de ses larges épaules puis, avec une sorte de plaisir sensuel, de sa large poitrine nue. Inconscient du regard plein de désir dont Karim, son collègue algérien, le regardait depuis la cabine de la grue..."
Oui, Jacques imaginait à la place de l'homme grassouillet un bel arabe dans les vingt-huit ans, au corps fin et sensuel et, bien que marié et père de trois enfants, amateur de gens de son propre sexe. Il décrirait comment Karim draguerait Yves, comment peu à peu il l'amènerait à découvrir sa sexualité latente et comment il finirait par arriver à le faire sien. Une histoire d'amour et de passion qui culminerait lorsque la femme de Karim essaierait de tuer Yves et finirait par la fuite des deux amants dans un village en Provence où ils vivraient en étant serviteurs dans la villa d'un riche gay, ancien amant de Karim. En général ses histoires avaient toutes une fin heureuse, parce que pour les fins tristes, Jacques trouvait que la réalité quotidienne lui suffisait. Et puis de toute façon la majorité de ses lecteurs aimait autant ses histoires que leurs conclusions.
Jacques écrivait ses histoires d'un seul jet. Puis il les relisait, les corrigeait, les polissait pour leur donner leur forme définitive dans le style qu'il s'était fixé. Pendant qu'il écrivait ses histoires, il tombait amoureux de ses personnages. Il les sentait vivants, réels, animés d'une vie propre. Il était leurs parents : il les mettait au monde, mais après il ne pouvait que les regarder grandir, indépendants. Une fois nés, il ne pouvait plus les obliger à faire ce qu'il voulait. Il s'en rendait compte et il en était ahuri. Il lui semblait presque qu'il ne pouvait créer que les situations puis voir comment ses personnages les affronterait et les résoudrait. Et parfois, bien que rarement, il y avait aussi des fins tristes qu'il ne pouvait pas éviter. Qui sait comment ça finirait, entre Yves et Karim, se demandait-il en continuant à décrire le garçon français, ses émotions, ses idées et ses réactions.
Il s'interrompit pour le déjeuner. Sa mère lui parla des prix qui augmentaient, de la voisine qui se disputait avec son mari, du fils du boulanger qui allait divorcer et d'autres aménités du même genre. Jacques écoutait, disait deux mots de temps en temps pour donner à sa mère l'impression de participer à la conversation et il se demandait ce qu'il ferait le jour où elle ne serait plus là. Sa mère était encore jeune, elle n'avait que quarante ans, sa santé était bonne et s'il n'arrivait pas d'imprévu elle vivrait encore longtemps. Il espéra, égoïstement, mourir avant elle. Bien sûr, il ne pouvait pas le dire à sa mère. Mais que ferait-il, lui, lorsqu'il resterait seul ? On l'accueillerait sans doute dans quelque sordide institut où les infirmières perdraient leur patience avec lui, où viendrait deux fois par an les dames des bonnes œuvres pour leur donner les rebuts de la société d'opulence sous couvert de généreuse charité, où il devrait supporter les autres malheureux comme lui et se faire supporter par eux. Qui vivra verra. Il ne pouvait rien y faire, telle serait sa fin. Et là, à l'institut, il ne pourrait certainement même pas continuer à écrire ses nouvelles ni à épier les beaux maçons avec sa longue-vue... Oui, il espérait vraiment mourir avant sa mère.
Cette dernière, après la perte de son mari, s'était retrouvée avec un fils vivant mais immobilisé, elle avait trouvé un petit boulot à domicile : elle assemblait ou montait des stylos, des colifichets et d'autres choses du genre. Mais entre ses allocations de veuvage, ses revenus et ceux de Jacques, ils arrivaient à s'en sortir dignement. Et heureusement l'appartement leur appartenait. Ils ne pouvaient vraiment pas se plaindre, malgré tout. Parfois sa mère l'emmenait par l'ascenseur descendre faire une promenade dans le quartier et elle poussait son fauteuil. Certains voisins les saluaient avec un sourire de circonstance, mais jamais personne ne s'arrêtait pour leur parler. Et pourtant il savait que quand sa mère sortait seule elle discutait avec les gens du quartier. C'était lui le problème, son infirmité mettait les gens mal à l'aise.
Il arrivait à aller aux toilettes et à se baigner tout seul, grâce à une série de poignées que sa mère avait fait installer aux bons endroits. Parfois ses cousins faisaient un saut pour le voir, mais on ne pouvait pas dire qu'il se liait beaucoup avec eux. C'était une diversion aux journées plutôt monotones, mais Jacques n'avait pas grand-chose en commun avec ses cousins. Il sentait en eux plus de pitié que de sympathie. Il ne leur en voulait pas pour autant, mais bien sûr il n'en était pas particulièrement heureux. Les gens, avait-il vite compris, se sentent mal à l'aise, presque coupables face à un handicapé, et cela, ils ne le lui pardonnent pas. Ils se sentent le devoir d'aller le voir, mais après ils ont hâte de s'enfuir. Jacques sentait tout cela et l'acceptait, comme il acceptait d'être désormais cloué à jamais sur son fauteuil roulant. Parfois il avait pensé écrire un roman sur les handicapés, mais il savait que les lecteurs auraient mal réagi, comme ses cousins, et éprouvé à la fois sympathie et gêne. Il ne devrait pas y avoir de handicapés : les spartiates l'avaient bien compris, eux ils les précipitaient d'une falaise. Mais Jacques était heureux de ne pas vivre dans la Sparte antique. Malgré tout, il aimait la vie.
Seule lui pesait sa solitude affective et sexuelle. Mais, comme pour ses jambes, il ne pouvait rien y faire. Le fauteuil roulant remplaçait, peu et mal, ses jambes ; la masturbation était devenue le fauteuil roulant de sa vie sexuelle. Elle la remplaçait peu et mal, mais c'était mieux que rien. Pourquoi donc, se demandait-il parfois avec une douce ironie, son sexe n'avait-il pas aussi été paralysé ? Comme tout aurait alors été plus simple. Mais au fond il avait de l'affection pour son membre, le compagnon de sa solitude qui parfois même lui procurait l'illusion d'apaiser le désir. L'illusion, parce que quelques minutes après il se sentait à nouveau seul et plein de désir. Il le connaissait bien, le désir : quand il était trop fort il semblait n'être que physique, mais au contraire c'était quelque chose de plus vital, de plus impliquant, de plus profond. C'était le rêve de pouvoir échanger de l'amour, ce qu'on ne peut pas faire avec sa bite, se dit-il tristement.
Jacques Moiret. Quand il avait passé son bac les journaux locaux avaient parlé de lui, de ce "garçon courageux" qui, bien qu'immobilisé sur un fauteuil roulant, avait su aller de l'avant et poursuivre brillamment ses études, seul. Sa mère l'avait par la suite inscrit à l'université, mais il n'avait pas eu envie de continuer. Il avait passé avec peine les examens de première année puis, peu à peu, il avait laissé tomber. Sa mère n'avait pas insisté.
Jacques se demandait parfois comment sa mère faisait pour sa vie sexuelle. Pourquoi donc essayer d'imaginer la vie sexuelle de sa mère le gênait-il ? Il sentait comme un embarras pudique. Les parents devraient-ils être asexués ? Pourtant, s'il existait, c'était bien grâce à l'activité sexuelle de ses parents. Veuve à seulement trente-cinq ans, elle devait elle aussi avoir du désir. Jacques avait la vague impression qu'elle avait un amant : parfois elle mettait un soin particulier à se préparer avant de sortir. Puis elle revenait plus sereine et joyeuse que d'habitude. Il avait envie de lui dire de l'emmener à la maison, de le lui présenter. Mais elle ne lui avait jamais fait la moindre allusion, alors Jacques trouvait préférable de ne rien dire.
Aurait-elle honte devant lui ? Ou tout simplement il s'imaginait des choses qui n'étaient pas ? Projetait-il son désir d'un compagnon sur sa mère ? Parfois Jacques regrettait d'être enfant unique. Il aurait aimé avoir des frères et sœurs. Grandir ensemble. Plus grands ou plus petit, peu importait. Avoir un frère l'aurait peut-être fait se sentir moins seul. Mais pourquoi la présence de sa mère n'apaisait-elle pas aussi sa solitude ? Pourtant elle s'occupait de lui, lui parlait, l'aimait bien... Peut-être était-ce parce que c'est une femme, et d'une autre génération ? Ou alors justement parce que, si grande que puisse être l'affection entre un parent et un enfant, elle ne laisse pas place à une vraie amitié comme il peut y avoir avec un frère, ou plutôt avec un amant...
Après le déjeuner, pendant que sa mère débarrassait, il retourna dans sa chambre. Il hésita entre continuer la nouvelle ou travailler à ses corrections. Il opta pour le second choix, plus tôt il s'en acquitterait plus il aurait de temps pour son nouveau récit. C'était une critique sur les textes de science-fiction des années 60. Intéressant. Tiens, y avait-il des histoires de science fiction gay ? Peut-être pourrait-il en écrire une. Mais pas maintenant, il était trop pris par son histoire de maçons, dont peu à peu il voyait tous les détails.
Monsieur Dumarne avait une belle famille dont, à juste titre, il était fier : une épouse sophistiquée et élégante, un fils aîné de dix-neuf ans, Alain, qui un jour lui succèderait pour diriger sa chaîne de salles de gym, une belle fille de dix-sept ans, championne junior de natation, et un benjamin de quatorze ans, brillant à l'école et passionné de violoncelle. Une digne famille bourgeoise, une famille modèle.
Il avait commencé avec le gymnase de son père, ancien champion de saut en longueur. Il l'avait transformé, avec les capitaux de sa femme, en un endroit pour riches désireux de maigrir et d'avoir un beau corps. Puis il avait ouvert une autre salle, puis une troisième avec une formule à succès. Maintenant il en avait cinq à Paris et trois dans d'autres villes. A seulement quarante-six ans, monsieur Dumarne était millionnaire, il avait bien fait fructifier le capital initial de sa famille. Aussi avait-il décidé de se faire construire une nouvelle maison, rien qu'à eux.
Grâce à ses relations politiques, il avait pu avoir une parcelle du parc. Il faisait au rez-de-chaussée une autre salle de gym, très bien équipée, la neuvième. Le premier abriterait les bureaux de direction et de coordination de ses salles de gym. Au second et au troisième, les appartements de la famille, et le toit abriterait un beau jardin suspendu et une piscine privée avec solarium. Le tout dessiné par un des meilleurs architectes de la capitale.
Alain était inscrit à l'Académie Nationale d'Education Physique. Ses sports étaient la natation, le 110 mètres haies, le tennis et le judo. C'était un beau garçon, grand, fin, à la musculature parfaite. Son père était très fier de lui, voire orgueilleux. Il l'aurait sans doute moins été s'il avait su que si son fils ne courait pas les filles, ce n'était pas parce qu'il était sérieux et posé, seulement tourné vers le sport, comme le pensait son père, mais tout simplement parce que son fils était pédé.
Alain avait compris qu'il l'était à seize ans. Il avait toujours admiré l'athlète Jean Chambard, médaille d'argent du 110 mètres haies. Un jour son père engagea cet athlète pour six mois de cours dans ses salles de gym. A l'idée de pouvoir rencontrer son idole, Alain s'était cru au ciel. Pour assister à ses cours, il le suivait de salle en salle. Jean s'était pris de sympathie pour ce garçon et ils prirent l'habitude, après l'entraînement, d'aller se doucher ensemble, quand tous les clients étaient sortis. Jean proposa un jour au garçon qu'ils se lavent mutuellement le dos, mais ils ne tardèrent pas à déborder de la partie du corps initialement convenue...
Le garçon avait remarqué l'érection de l'athlète et ça l'avait excité. Et quand quelques jours plus tard ce dernier l'avait pris dans ses bras et embrassé, Alain n'avait pas hésité à s'abandonner dans ses bras, heureux, et ils avaient fait l'amour sous le jet de la douche et quand son idole lui avait dit le vouloir, il s'était laissé prendre et avait participé, heureux. Ils avaient été amants pour le reste du contrat. Plus sous la douche, bien sûr, Alain venait à son hôtel où, dans le lit, sous l'experte direction de l'athlète, il s'était appliqué avec passion à autre genre de joyeux et très plaisants entraînements.
Quand Jean était parti, Alain était conscient que son désir sexuel n'allait que vers les hommes. Et il savait aussi, maintenant qu'il avait connu et apprécié la sexualité entre hommes, qu'il suscitait le désir de certains clients des salles de gym de son père. Lorsqu'un d'eux lui plaisait vraiment, il faisait en sorte de le mettre en position de tenter une approche avec lui. En trois ans, jamais il n'avait manqué de partenaire, mais il n'avait voulu se lier à aucun. Il aimait se sentir désiré. Il aimait changer, expérimenter. Peu à peu son sport d'excellence devint celui qu'on fait sous les draps, nu avec un bel homme nu. Ses conquêtes allaient de garçons de son âge à des hommes de quarante ans, mais sans exception beaux et bien faits.
Il aimait draguer les garçons de son âge et se faire draguer par des hommes plus âgés. Mais s'il voyait que quelqu'un s'attachait trop à lui, il freinait jusqu'à ce que ça cesse. Il ne se sentait pas encore prêt à avoir une relation fixe et exclusive, parce qu'il avait peu à peu compris que le jour où il serait amoureux d'un mec, il voudrait un rapport de couple basé sur la fidélité réciproque. Mais il était trop tôt, pensait-il. Pour l'instant il voulait juste s'amuser et élargir ses expériences, apprendre à faire l'amour le plus complètement et le plus agréablement possible.
Il avait chez lui un carnet avec les noms de tous ceux avec qui il avait couché, ne serait-ce qu'une fois. Le premier nom, bien sûr, était Jean Chambard, vingt-huit ans (lui seize), quatre mois de relation. Puis venait Serge, vingt-deux ans, un mois, puis, un à un, tous les autres jusqu'à l'actuel, Louis, trente et un ans, deux mois, du moins à ce jour. Louis était son onzième amant. C'était un présentateur télé renommé. Un client, comme bien d'autres, des salles de gym de son père. Il lui plaisait sacrément, aussi quand cet homme allait au sauna s'arrangeait-il souvent pour y être. S'ils étaient seuls, Alain enlevait sa serviette de ses hanches et le laissait regarder la demi-érection qu'il avait.
Puis Louis aussi avait enlevé sa serviette quand ils étaient seuls et avait montré sa vigoureuse érection puis, quand il remarqua que le garçon le regardait sans se cacher, il s'était levé, était venu près de lui et l'avait caressé entre les jambes en lui disant : "Tu sais que tu me plais beaucoup ?" Alain lui avait souri sans rien dire et s'était laissé faire. L'homme l'avait alors invité à le suivre pour aller boire un verre ensemble. Puis il l'avait emmené dans sa garçonnière où ils avaient aussitôt commencé à faire l'amour. Louis, au lit, était moins viril que son aspect physique laissait attendre : il n'aimait qu'être passif. Mais cela ne gênait vraiment pas Alain, même s'il ne refusait jamais d'être l'objet d'une pénétration experte et expérimentée.
L'un de ses préférés jusque là avait été un petit officier de marine, fils de ministre, un jeune de vingt-trois ans qu'il avait rencontré à dix-sept ans. Ils étaient restés ensemble au moins cinq mois. Philippe, cet officier, s'était révélé être au lit un vrai étalon en rut. Son corps n'était pas imposant, mais fin et très sensuel. Et une énergie érotique infatigable. Ils s'entraînaient ensemble au judo et souvent, lors des prises où ils tentaient d'immobiliser l'autre, Alain avait senti le sexe raide de Philippe presser impérieusement contre lui. La première fois ne fut sans doute qu'un hasard, mais comme il ne s'en était pas offusqué, Philippe s'était mis à le faire exprès. Alain attendait qu'il se décide à faire le premier pas. Ce qui d'ailleurs ne tarda pas.
Après un entraînement Philippe s'approcha de lui et lui dit à voix basse : "J'ignore pourquoi tu me fais cet effet, quand j'essaie de te bloquer sur le tapis." et il lui lança un regard intense.
"Tu ne trouves pas ça normal ?" lui demanda Alain en souriant.
"Mais ça ne te le fait pas, à toi, du moins je ne l'ai pas senti."
"Moi je porte une coquille, ça doit être pour ça. Mais moi aussi je bande, avec toi."
"Seulement avec moi ?" demanda aussitôt l'officier.
"Oui, juste avec toi, mais à chaque fois." mentit en partie Alain.
"Ça te dirait, dimanche, de venir avec moi ?"
"Où ?"
"Un ami me prête un canot à moteur. Il y a une cabine et on pourrait être tranquilles. On remonterait la Marne jusqu'à un coin calme où on peut nager."
Ils y allèrent, ils nagèrent, revinrent dans la cabine où enfin Philippe se décida, en enlevant son maillot de bain pour se rhabiller, à prendre Alain dans ses bras, à l'embrasser et lui dire d'une vois rauque de désir, en lui pressant contre son érection : "Je te veux !"
Pour toute réponse, Alain le poussa vers la couchette d'à côté où ils se mirent à faire l'amour et où Philippe le prit avec toute la vigueur de ses vingt-trois ans. Alain aima beaucoup l'impétuosité joyeuse avec laquelle Philippe faisait l'amour. Par la suite ils se retrouvèrent dans un petit hôtel de Montmartre découvert par Philippe et dont le propriétaire ne posait pas de questions et ne s'étonnait pas de voir deux garçons prendre une chambre matrimoniale pour quelques heures. Ils restèrent ensemble jusqu'à ce que Philippe doive prendre la mer et embarquer pour les Antilles. Ils se quittèrent sans regrets, puisque pour Philippe aussi leur relation n'était que plaisir réciproque avec un brin d'amitié, mais rien de plus.
Je jeune officier était un vrai hédoniste : il aimait profondément le sexe et s'y dédiait avec une heureuse ardeur. Alain avait parfois pensé qu'il s'agissait d'un vrai artiste du sexe, pas tant pour en connaître bien les techniques que par la joie inspirée avec laquelle il s'y dédiait. Et hors du lit aussi, il était bien : joyeux, sympathique et spirituel. Peut-être, se disait-il parfois, si Philippe n'avait pas dû partir, qu'il en serait même tombé amoureux. Mais Philippe, bien qu'il lui accorde une chaleureuse amitié, ne semblait pas disposé à se lier et Alain savait ne pas être son seul amant. Et ça lui allait très bien.
Alain retourna souvent dans ce petit hôtel accueillant, avec d'autres conquêtes, quand l'autre n'avait pas d'endroit à lui. Alain n'aurait bien sûr pas pu les ramener chez lui où il y avait toujours quelqu'un de sa famille, et Tata, l'ancienne bonne qui les avait vus naître, qui vivait chez eux et faisait maintenant partie de la famille.
Quand le père montra l'ébauche du projet de nouvelle maison, il demanda à chacun comment il voulait sa chambre. Alain la demanda au dernier étage, avec une grande fenêtre donnant sur le parc, haute et large comme tout le mur, avec toilettes et douche personnelles. Son père le contenta sans problème. Certes, il ne manquait ni de l'espace ni de l'argent nécessaires.
La maison montait vite. Ils pourraient y déménager dès la fin de l'été, après les vacances. Parfois, avec son père, il allait la voir grandir et elle lui plaisait : elle était moderne mais bien insérée dans cet élégant quartier de la ville et surtout elle était entourée sur trois côtés par le parc, ce pourquoi, bien qu'étant au centre ville, elle semblait bâtie à la campagne. Alain était vraiment satisfait. Leur ancien appartement, dans un hôtel du XIXème siècle en copropriété avec trois autres familles, était trop austère et peu lumineux. Une maison de momies, comme avait dit un jour Didier, son petit frère.
Bien sûr, Alain aurait aimé avoir un endroit à lui, où emmener ses conquêtes, mais il ne pouvait pas demander une garçonnière à son père : même si ce dernier aurait pensé qu'il y emmènerait des filles et pas des garçons, il était trop puritain pour accepter une telle chose. Il ne parlait jamais de sexe avec ses parents, pas même par allusions voilées. Aussi devait-il se résigner, pour ses aventures sexuelles, à aller chez les autres ou dans cet hôtel. Jusqu'à quand ? Et quand donc ses parents commenceraient-ils à lui parler de mariage ? Comment ferait-il pour éviter le problème ? Pourquoi les pédés ne peuvent-ils pas vivre leur vie sexuelle avec la même tranquillité que les autres ? Il lisait parfois des articles de fond, dans Gay Pied, sur cette question et parfois aussi il leur écrivait une lettre pour donner son opinion. Sous un pseudonyme, bien entendu.
Dans Gay Pied il aimait beaucoup les nouvelles signées Marc Jaurès, il y en avait dans presque tous les numéros. Il avait vu dans la revue une publicité pour le premier roman de cet auteur et il se l'était acheté. Le livre lui avait beaucoup plu.
Il gardait les revues, le roman et quelques photos de beaux nus masculins dans un tiroir fermé à clé. Ses parents n'étaient pas curieux et ils ne lui avaient pas fait de problèmes. Ils avaient toujours respecté son intimité, comme son courrier. Ils frappaient toujours avant d'entrer dans sa chambre et, même s'il était en train de se masturber devant sa collection de photos de mecs à poil, il avait le temps de se recomposer avant de dire "entrez".
Cet été là, pour les vacances, il partit avec son douzième amant, un beau compagnon de l'Académie Nationale d'Education Physique qui lui avait proposé d'aller en montagne faire du rafting, dormir sous la tente et vivre au grand air. Il avait d'abord accepté par seul goût de l'aventure, mais par la suite son compagnon lui avait fait comprendre qu'il attendait aussi autre chose de ces vacances.
"Tu as une copine ?" lui avait demandé Martin.
"Non. Et toi ?" avait répondu Alain, tranquille.
"Les filles ne m'intéressent pas."
"Ah, toi non plus." répondit Alain avec un intérêt évident.
"Non. Je crois qu'on sera bien ensemble, toi et moi sous la tente." fit-il avec un sourire plein d'allusions.
"Je crois aussi, Martin. Mais je te préviens, j'ai l'habitude de dormir nu et je n'ai pas envie de changer mes habitudes."
"Parfait, moi aussi j'aime dormir nu. Et puis on se douche déjà nus ensemble, non ? Je crois qu'il n'y a rien d'autre à voir." dit son compagnon en riant.
"Exact. Tu as un très beau corps, Martin."
"Toi aussi. Tu es bien foutu, de partout. Surtout là." dit son copain avec un petit sourire malicieux.
"En tout cas, tu n'as rien à m'envier."
"Tu as déjà fait l'amour, Alain ?"
"Bien sûr. Toi aussi, non ?"
"Si et j'adore ça, surtout si c'est avec la bonne personne. Je suis sûr qu'on va s'amuser, toi et moi, pendant ces vacances."
"C'est certain. Nous seuls, sans personne pour nous emmerder."
Ils n'avaient pas explicitement parlé de sexe, mais le message avait été clair dans les deux sens et Alain en était content, Martin lui plaisait.
La première nuit, couchés nus dans une tente à trois places, la lampe allumée, à un moment Martin s'est assis et, sans rien dire, s'est penché pour lécher le sexe dressé de son copain. Lequel se retourna lentement et pour lui rendre la faveur et ils s'étaient donné du plaisir l'un à l'autre dans un long et brûlant soixante-neuf.
"Ce seront de bonnes vacances, Alain, tu ne crois pas ?"
"Excellentes. Elles commencent au mieux. Mais comment se fait-il que tu m'aies invité moi ?"
"J'ai deux raisons : un, tu me plais beaucoup ; deux, j'ai remarqué comment tu regardes les mecs, surtout sous la douche."
"Ça se voit tant ? Je ne pensais pas."
"Pour moi qui t'avais à l'œil, oui."
"Tu as déjà eu beaucoup de mecs ?"
"Non, pas tant que ça, tu n'es que... le cinquième."
"Et qui a été ton premier ?"
"Il y a deux ans, mon prof de sport au lycée. Un beau mec, dans la trentaine. J'avais pris un terrible coup de ballon dans les couilles et je me suis effondré par terre, cyanosé. Alors il m'a emmené à l'infirmerie, a baissé mon short et mon slip et m'a palpé pour voir s'il y avait des dommages. Et peu après je bandais comme un cerf. J'ai adoré ça, comment il me touchait, sauf que peu après j'étais sur le point de jouir et ça j'étais gêné, alors je le lui ai dit. Lui, tranquille, il m'a dit : d'accord, on verra si tout est encore en état de marche ; et... j'ai tout oublié du ballon dans les couilles qui m'avait mis KO.
"Mais ce n'était que le début. Le cours suivant, il m'a demandé de venir chez lui, je me doutais pourquoi et j'ai accepté tout de suite. Une fois chez lui il m'a emmené dans sa chambre, on s'est déshabillés, couchés et il s'est mis sur moi. Il n'a pas tourné autour du pot, il m'a mis en position et m'a déniaisé, et ça m'a sacrément plu. Au fait, ça ne te dirait pas de m'enculer, Alain ?" lui demanda son ami avec un sourire tentateur.
"Mais bien sûr, Martin, avec plaisir... Viens ici..."