Il s'arrêta le cœur au bord des lèvres, haletant : il était parti d'un côté, et c'est ce côté qu'il devait rentrer. Si je l'attendais ici, je verrais où je dois tourner, mais après ? Et si je prends au hasard, je peux me tromper, prendre la mauvaise direction et me perdre. Bon, je l'attends ici, d'où je peux voir les deux directions, je me cacherai dans l'autre si je le vois arriver. Et puis, lorsqu'il m'aura dépassé pour rentrer, je prends sa direction d'origine.
Chipi s'assit par terre, juste à la croisée des barres de fer et, comme il avait un peu faim, il fouilla dans son sac et se mit à manger un peu. Oui, il en avait grand besoin. Le goutte à goutte lointain, auquel il n'avait pas prêté attention avant, lui donna envie de boire. Mais ce n'était pas le moment d'aller chercher à boire, il en aurait tout le temps après. Il mâcha lentement, et mastiqua bien chaque bouchée.
En mangeant il repensa à ce qu'il avait réussi à savoir : la station de Volle avait donc les murs violets et blancs. Dans un premier temps, il avait pensé que le mot "station" se référait à la chambre du contrôleur, mais maintenant, en y repensant, il se rappelait que la place d'où il était entré dans la galerie avait les murs orange et jaune, celle où il avait écouté des bribes de conversation des murs oranges et verts : il se pouvait donc qu'il y ait une place aux murs blancs et violets.
De plus, celui qui parlait avec le messager à son départ lui avait dit que Chipi pourrait se tromper à la jonction 13 : serait-ce justement l'endroit où il se trouvait ? Une jonction, deux choses qui se rejoignent : et les deux barres de métal se croisaient et il ne savait pas de quel côté continuer. Oui, peut-être était-ce bien la "jonction 13". Et après, il lui avait dit de prendre le raccourci par le puits d'aération... non, de descendre dedans; et quand le messager s'était arrêté à la première place, il avait parlé de prendre à droite : mais où, à la jonction où après être descendu dans le puits ? Et le puits était après la troisième station, donc, s'il devinait juste, après la troisième place. Il n'en avait passé qu'une, alors... Tout cela était très aléatoire : si seulement il avait pu soutenir le pas du guerrier ! Mais il avait une lumière et de plus il savait où aller, pas lui. Il referma son sac et resta là, à attendre. Parfois il entendait de légers bruits. Il tendait l'oreille et il réalisa ce que c'était : des couinements qu'il connaissait bien, des rats. Il réfléchit un moment et se souvint de quand il allait chasser les rats dans les égouts pour manger. Ici, pour le moment du moins, il n'en avait pas besoin, mais...
Il reprit dans son sac la couverture, en détissa quelques trames pour obtenir de longs fils. Puis il prit un bout de viande séchée, le cassa en petits morceaux. Il savait comment attraper les rats. Il déposa ses appâts, fit des nœuds coulants au bout des fils et attendit. Il les entendit arriver, attirés par l'odeur de nourriture. Plus d'un lui échappa, mais il eut tôt fait d'en capturer quatre, qu'il attacha vite par les pattes et qu'il immobilisa pour qu'ils ne puissent ni le mordre ni se libérer. Il les enveloppa dans la couverture pour étouffer leurs couinements apeurés. Bon, il savait maintenant avoir une chance de plus : il ne mourrait pas de faim.
Finalement il entendit un bruit, puis il entrevit une lueur : elle venait de la gauche. Il se cacha dans la déviation de droite et attendit en guettant. La lumière approcha vite puis il reconnut le guerrier qui était allé porter le message à Volle, qui passa près le lui sans le soupçonner et disparut vers là d'où ils venaient.
La faible clarté de la lumière lui avait montré un instant l'endroit où se croisaient les barres de métal. Quand l'homme se fut éloigné, Chipi savait quelles barres suivre. Il partit dans la galerie de gauche : donc, s'il trouvait le puits d'aération, c'était sans doute là qu'il devrait prendre à droite. Il espérait avoir bien compris.
Il arriva à une place aux murs orange et bleu. Avant d'y entrer, il s'aperçut que la galerie où il était avait, à gauche, de grandes arches qui la reliaient à une autre galerie, parallèle. Il commençait à comprendre comment était fait ce système de longues galeries entrelacées. Il s'approcha de la clarté de la place : d'un côté les petites maisons basses et longues, fixées au dessus de la fosse par une série de ronds métalliques appuyés sur les barres et qui laissaient un passage au centre. Il se dit que s'il se glissait sous elles, il pourrait franchir cette place sans craindre d'être vu. Il était sous les maisons quand il se figea : celle au dessus de lui tremblait un peu dans de forts grincements. Il comprit que quelqu'un y entrait. Il entendit des voix basses, mais il ne distingua pas les mots. De sa cachette, il se glissa dans la niche entre les maisons et le sol de la place. Entre le sol de la place et les maisons il y avait une longue fente large de près d'un empan. De là où étaient les portes des maisons, il voyait parfois quelqu'un entrer ou sortir et les maisons balançaient un peu. Il décida de passer cette place et de poursuivre son voyage. Il se remit en marche jusqu'à gagner à nouveau l'obscurité de la galerie.
Si seulement il avait une de ces lumières sans flamme, ce serait plus facile. Il entendit un fort bruit d'eau devant lui. Il en trouva la source. Un jet rapide coulait d'en haut. Il en recueillit un peu dans ses mains et les porta à ses lèvres : le goût était âcre. L'eau était-elle sale ou était-ce ses mains ? Il en recueillit encore, se frotta fort les mains et les rinça, plusieurs fois, sous le jet, puis il reprit de l'eau et la goûta de nouveau : maintenant son goût était frais. Il en but quelques gorgées qu'il recueillait peu à peu : il se sentait mieux. Il reprit son chemin.
Il passa une autre place aux murs bleus et noirs. Bien, je devrais trouver ce puits d'aération, maintenant, se dit-il, mais comment le localiser sans y voir ? Et s'il était comme au magasin des Raptors et arrivait en haut, alors il y aurait une échelle de métal qui descendait peut-être jusqu'au mur, mais où ? A droite ou à gauche ? Dans cette galerie ou dans la parallèle ? Chipi marchait lentement dans le bruit et se demandait comment faire. L'air tiède et calme venait de la direction où il allait. Peut-être n'était-ce qu'une impression, mais l'air lui semblait moins tiède et plus pur, était-ce le signe qu'il approchait du puits d'aération ? Tous ses sens étaient tendus à l'extrême.
Maintenant l'air venait de son dos ! Il avait donc dépassé le puits ! Il revint sur ses pas. Il n'arriva pas à trouver tout de suite, mais il finit par trouver : il était du côté opposé à là où il marchait, dans un passage entre les deux galeries parallèles, une rampe basse en métal protégeait le puits et son mur avait des marches métalliques en C ! Bien qu'il ne voie rien, Chipi comprit tout cela, avec les mains, à tâtons. Et d'en haut venait de l'air frais.
En faisant attention, il passa la rampe, agrippa les arceaux métalliques et commença à descendre. C'était un tube lisse et dans son dos, son sac frotta plusieurs fois le mur. Quand son sac ne frotta plus, il comprit qu'il devait être arrivé au niveau de la galerie inférieure. Il tendit une main, sans cesser de descendre, pour chercher une autre rampe, mais avant de la trouver ses pieds trouvèrent un sol dur : il était au fond du puits. A tâtons, il prit à droite, jusqu'à ne plus sentir le mur et que ses pieds heurtent quelque chose. Il se pencha : c'était une barre de métal. Bon, il était dans la nouvelle galerie. Il décida de suivre la barre vers la droite. Il n'était pas sûr, mais il n'avait pas d'autres indications.
Il entendit des voix et des bruits venant de la direction où il allait, amplifiées par l'écho sur les murs de la galerie. Puis il distingua au loin de faibles lueurs tremblotantes : quelqu'un venait vers lui. Le cherchaient-ils pour le tuer ? Il chercha le passage vers la galerie parallèle, le trouva, s'y glissa et sortit de l'autre côté : là aussi des voix et des lumières. Ils ratissaient les deux galeries. Que faire ? Rester dans le conduit de communication ? Ils les vérifieraient sans doute tous. Repartir vers le puits ? Ils le fouilleraient probablement aussi. Son cœur se mit à battre affolé.
Sans y penser il caressa le collier d'Aska, tandis que son cerveau, gavé d'adrénaline, tournait à cent à l'heure. Il avait peu de temps pour décider quoi faire. Fuir en direction opposée ? Essayer de trouver le moyen de se cacher ? Il aurait voulu pouvoir devenir invisible. Mais comment ?
Quatre lumières par galerie : ce sont donc huit guerriers en tout. Sûrement armés. Inutile même de penser les affronter. Ah, s'ils étaient dans la même galerie ! Il caressait toujours le collier quand lui vint une idée désespérée. Une faible chance, mais...
Il sortit les rats de la couverture, ils couinèrent fort. Les lumières semblèrent s'arrêter ! "Ecoutez... Chut !" fit une voix. Chipi les libéra un à un rapidement en les lançant dans une des galeries. "Oui, j'ai entendu... Eh, il est peut-être là..."
Chipi avait gagné l'autre galerie et il vit les lumières courir dans la galerie où il avait lancé les rats. Il courut, guidé par la barre de métal entre ses pieds. "Eh, mais putain ! Ce ne sont que des rats !" dit une voix et des rires résonnèrent dans la galerie. Chipi, dans une course désespérée, dépassa le point où les hommes s'étaient rejoints : il se glissa dans un passage dans leur dos juste au moment où les quatre guerriers revenaient dans leur galerie.
Son cœur battait, affolé. Il pencha la tête au coin du pilier et vit les lumières s'éloigner, tandis que les guerriers échangeaient des commentaires salaces. Il attendit de se calmer, que son souffle et son cœur reviennent à la normale. Ses jambes tremblaient un peu. Puis, quand les lumières furent loin, il se remit en marche. Il l'avait échappé belle. Peut-être devrait-il sacrifier d'autres provisions pour avoir d'autres rats, se dit Chipi en continuant à suivre dans le noir la barre de métal.
Encore une lueur : une autre place. Il se glissa par la niche sous son sol et il en sortit doucement. Là, il n'y avait pas de maisons, peut-être étaient-elles dans la fosse opposée. Le silence. Il jeta un coup d'œil et vit que les murs de cette place étaient violet et jaune. Alors seulement il remarqua une chose : les guerriers de la place dont il était parti avaient un bracelet orange et jaune, ceux de la deuxième l'avaient orange et vert : les couleurs des murs. Il n'avait pas pu voir la couleur des bracelets de ceux qui le recherchaient, mais il se doutait qu'ils étaient violet et jaune, ou...
Il venait de passer la place quand, du côté opposé, il entendit des voix. Puis une lumière. Deux voix seulement et une seule lumière. Bon, eux il pourrait les éviter facilement. Il se cacha dans un rameau de communication et attendit. Quand les voix furent proches, il se glissa silencieusement dans l'autre galerie et repartit en direction opposée.
"...omme un jeu. Mais quel choix a-t-il, ou il sort par une station ou il crève de faim. Pourquoi faut-il le chercher ?"
"Et bien, Volle dit que c'est comme des manœuvres. En cas d'invasion."
"Mais par qui ?"
"Tu sais, cette nouvelle bande, les Polychias..."
"Mais allez, nous, les Bakji, on restera les maîtres. On est trop forts et trop bien organisés."
"Quoi qu'il en soit, Volle semble les prendre au sérieux. Et il sait de quoi il parle."
"Oui, il était excité : quand il est excité, il se lisse sans cesse la barbe, tu as remarqué ?"
"Oui, bien sûr, comme la fois où..." et les voix s'éloignèrent.
Chipi avait d'autres indices : Volle portait la barbe. Et il le faisait rechercher. Comme un jeu, des manœuvres, et il était la cible à arrêter. Et il y avait une espèce de nouvelle bande à Niokko, les Polychias. Il ne savait pas si cette dernière information lui serait utile ou pas, mais...
Il continua. Il était fatigué : ça faisait des heures qu'il marchait et les émotions se suivaient. Il ne savait pas s'il faisait jour ou nuit. Le messager voulait rentrer dîner, donc ce devait être la pleine nuit ou le matin. Non que ça change grand-chose pour lui dans le noir complet. Il marcha encore. Un petit couinement de rat. Il s'arrêta et voulut refaire des appâts pour en attraper d'autres. Il lui fallut plusieurs minutes d'attente, mais il arriva à en capturer trois. Comme avant, il les attacha et les enveloppa dans la couverture. Ça pourrait lui servir encore. Encore des bruits d'eau, mais il n'avait plus soif.
Et encore une clarté lointaine. Il approcha et son cœur recommença à battre fort. Il trouva la niche et s'y glissa. Il était du côté des maisons. Il entrevit la silhouette de deux hommes de garde dans la fosse. Il passa dans l'autre galerie mais là aussi il y avait deux hommes. Ça devenait difficile. Comment faire ? Lancer ses rats ? Ça marcherait encore ?
Chipi se figea. Les hommes se taisaient, ils étaient immobiles. S'ils regardaient vers lui, le verraient-ils ? Il se regarda : ses habits sombres n'étaient pas visibles. Le dos de ses mains était sale, foncé et peu visible, mais ses paumes claires. Il les frotta par terre : elles se voyaient moins. Alors il frotta les parties exposées de sa peau, son visage, ses bras. Comme ça, du moins de loin, il ne serait pas facilement visible.
Des voix. Des guerriers sur la plateforme arrivaient là où les sentinelles étaient dans la fosse.
"On vient vous relever..."
"Il était temps. Allons dormir, Gert !" dit une des sentinelles.
Chipi alla du côté des maisons. Il vit les hommes sur la plateforme tendre le bras à ceux dans la fosse pour les faire remonter. Chipi, recroquevillé dans la niche, se glissa en avant et arriva à passer le deuxième guerrier juste quand il montait. Il était dans la niche à côté des maisons quand, en se retournant, il vit les deux nouveaux gardes sauter dans la fosse. Immobile, il les observait. Son cœur fit un bond : un instant il distingua le bracelet de l'un d'eux : violet et blanc ! Il était arrivé à la station de Violle !
Il se recroquevilla plus encore, il retenait presque sa respiration. Les maisons bougèrent dès qu'y entrèrent les guerriers à peine relevés. Il entendit le grincement de la porte qui se fermait derrière les deux hommes. Bon, se dit Chipi, je suis arrivé, mais comment faire maintenant pour me présenter devant Volle sans que les autres guerriers me voient ? Ce serait le comble qu'on me trouve et qu'on me tue ici. Il ne savait qu'une chose de Volle, il était barbu : c'était bien peu, mais jusque là il n'avait vu aucun guerrier barbu. Ce qui ne voulait pas dire que Violle soit le seul.
Attendre qu'il vienne ici ? Non, il pourrait se passer bien des jours avant. Il faudrait trouver le moyen de le faire venir ici, mais comment ? Il eut bien des idées, mais il les écarta une à une, trop irréalistes. Il était fatigué, alors il finit par se dire que mieux valait dormir un peu. Il se coucha dans la niche, avec son sac comme oreiller et sous sa couverture. Les rats avaient couiné quand il les avait retirés de la couverture mais il les avait posés par terre et peu après ils s'étaient tus.
Mais pendant le demi-sommeil de Chipi, un plan germa dans son cerveau. Il se réveilla électrisé. Il repoussa la couverture, s'approcha de la fente entre la place et les maisons, à la hauteur d'une des nombreuses portes fermées, il y glissa la main et essaya de la pousser pour l'ouvrir. La porte s'ouvrit sans grincer. Quand elle fut ouverte d'une dizaine de centimètres, il chercha à tâtons un des rats attachés, il le prit et, en glissant sa main dans la porte entrouverte, il le lança et se cacha aussitôt sous la niche.
L'animal attaché tomba sur le sol, à l'intérieur, dans un petit bruit sourd, mais il se mit aussitôt à couiner fort.
"Qu'est-ce que c'est ?" dit une voix ensommeillée.
"Un rat..." répondit une autre voix.
"Allume. Comment est-il entré ?"
"Eh, mais... qui a fait rentrer ça ? Ça suffit ces blagues de merde !" s'exclama une voix.
D'ailleurs, une autre voix protesta : "C'est quoi ce bordel ? Vos gueules, laissez-nous dormir !"
"Mais qui fait ces blagues idiotes ?"
"Arrêtez !"
"Arrête toi-même, tête de nœud !"
"Eh, ta gueule !"
Les voix se répondaient, se coupaient. Plusieurs portes furent ouvertes, des guerriers sortirent, en colère. Mais les disputes se calmèrent vite et ils rentrèrent tous dormir. Chipi était content. Il attendit que le calme revienne, qu'assez de temps passe, puis il choisit une autre porte et recommença. D'autres protestations, d'autres voix en colère, un peu plus de confusion qu'avant :
"Si je trouve l'idiot qui fait ces blagues de con..."
"Je parie que c'est Jarko."
"Moi ? Qu'est-ce que j'ai à voir avec ça ?"
"Non, Jarko dormait, je vous l'assure".
"Oui, tu es complice."
"Répète ça et je t'éclate le nez : personne ne me traite de menteur !"
"Vos gueules !"
"Chut !"
"Laissez-nous dormir !"
Un peu plus difficilement qu'avant, le calme revint. Chipi n'avait plus qu'un rat : ou il provoquait une dispute sérieuse cette fois-ci ou il ne saurait plus quoi faire. Il attendit plus longtemps qu'avant. Sans doute, au moins un moment, les guerriers furieux seraient sur leurs gardes. Il était passé assez de temps, se dit Chipi. Il se plaça ailleurs et lança son dernier rat.
Cette fois-ci, il déclencha l'apocalypse. Ceux qui s'étaient pris le rat sortirent les premiers, en criant :
"Bon, ça suffit, maintenant ! Quel est le con qui fait ces blagues ?"
D'autres cris, d'autres hommes sortirent se mirent à se battre, ils en réveillèrent d'autres : petit à petit toute la plateforme en vint à s'accuser mutuellement, les uns criaient, les autres s'insultaient. Et ça ne semblait pas se calmer, au contraire. Des mots, certains en vinrent aux mains et provoquèrent pire en réaction. Les uns voulaient perquisitionner toutes les "cellules" comme ils disaient, les autres s'y opposaient. La confusion régnait. Certains en venaient aux poings, d'autres essayaient de les séparer mais ils finissaient par prendre parti.
Puis Chipi entendit une voix forte, autoritaire, crier :
"Assez !" et un instant ce fut le silence.
Mais une voix retentit : "Chef de station Klube, il y a quelqu'un qui joue au con, ici."
Et une discussion animée s'engagea. Chipi était déçu : ce n'était pas le contrôleur Volle. Il se retrouvait au point de départ. Il s'assit dans la niche et se demanda quoi faire. Au dessus de lui, la confusion gagnait, les accusations et les insultes fusaient.
La voix de Klube se remit à crier : "Assez, silence !" mais plus personne ne semblait l'écouter.
"Alors ? Vous êtes tous devenus fous ?" dit une autre voix et soudain le silence retomba.
Chipi tendit l'oreille.
La même voix reprit : "Chef de station Klube ! Que se passe-t-il ici ? Quel est ce vacarme pendant le poste de repos ? Pouvez-vous me l'expliquer ?" demanda-t-il d'un ton très dur.
"Contrôleur Volle..." commença la voix de Klube et Chipi sentit son cœur sauter dans sa poitrine : il avait réussi !
Il n'écoutait plus, il se glissa de la niche au fond de la fosse, gagna le fond de la place, passa dans l'autre galerie et alla dans la fosse de l'autre côté. Il courut dans la niche et quand il entendit que les voix étaient proches, il se montra, grimpa sur la place et, alors que deux guerriers le voyaient, il lança :
"Contrôleur Volle !"
Un homme barbu se retourna, l'air fâché, le vit courir vers lui et le regarda, stupéfait.
"Contrôleur Volle !" cria encore Chipi en échappant à un guerrier qui courait à sa rencontre et il arriva à quelques pas de lui. D'autres guerriers encerclaient Chipi et il plongea par terre devant le barbu et il lui cria pour la troisième fois :
"Contrôleur Volle !"
Les guerriers sautèrent sur Chipi, mais au même instant Volle dit :
"Laissez-le !" puis il se retourna vers Chipi et lui dit : "Lève-toi. Ainsi tu es l'intrus annoncé par le message de Merk."
"Oui, c'est moi. Je m'appelle Chipi."
"Et comment as-tu pu me trouver si vite ? Et éviter les guerriers qui te cherchaient, les sentinelles ? Diable, regardez-le, il est sale que c'en est obscène. On dirait un rat !" s'exclama-t-il. Il y eut quelques rires.
Chipi sourit : "Mais tu ne peux plus me faire tuer, maintenant. Tu dois m'écouter, puisque j'ai réussi."
"Bien sûr, mon rat ! Mais avant, va te laver et te rendre présentable. Klube, je te le confie, fais-le nettoyer et ramène-le-moi. Et vous tous, retournez dormir dans le calme, cette fois."
"Mais si le con qui fait ces blagues continue..." dit un homme.
Chipi dit alors : "Pardon, puis-je ajouter quelque chose ?"
"Quoi ?" demanda Volle.
"Je regrette d'avoir créé toute cette confusion pour arriver à faire venir le contrôleur Volle : c'était moi, le coup des rats."
Une espèce de grondement monta des guerriers furieux et certains firent mine de se jeter sur le garçon, mais Volle les contraignit d'un geste au silence :
"Ainsi, c'est toi qui..."
"Je ne savais pas comment faire pour arriver jusqu'à toi sans être pris et... je suis désolé, mais je n'avais pas d'autre moyen."
Volle se mit à rire et bientôt beaucoup l'imitèrent.
"Klube, emmène-le vite, avant que je change d'avis et ne le fasse tuer !" dit Volle, soudain sérieux, mais Chipi vit que ses yeux riaient encore.
Klube lui serra fort le bras et le fit remonter par un grand escalier, tandis que Volle disait encore quelque chose aux guerriers.
Il l'emmena dans une pièce, le fit se mettre nu, puis il lui donna un morceau de savon et le fit se tenir debout devant un mur carrelé, s'éloigna et tourna un robinet. Soudain, une pluie d'eau coula d'en haut, comme un orage, juste sur Chipi qui sauta de côté, surpris. Il n'avait jamais rien vu de tel. Puis il revint sous cette pluie artificielle qui descendait d'un cercle métallique au plafond. La sensation était agréable. Il commença à se laver, se savonna abondamment. Il se lava à fond, jusqu'à ce que Klube fasse s'arrêter le flux d'eau.
Il le fit se sécher et lui donna des habits propres bien que trop grands.
"Viens, petite peste, allons chez le contrôleur Volle." lui dit-il, bourru.
Il le guida dans des couloirs illuminés par ces étranges bâtons lumineux jusqu'à une porte avec deux sentinelles. Il le fit entrer dans une pièce où il n'y avait que deux autres sentinelles et, de là, dans une autre pièce où Volle les attendait, assis derrière une table massive.
"Alors, Chimbei !" dit Volle.
"Chipi, je m'appelle Chipi." dit le garçon.
"Chipi, c'est bien un nom de rat. Alors comme ça tu voudrais parler à Klare, notre boss."
"Exact, contrôleur."
"Et de quoi ?"
"Pourquoi tout le monde me pose cette question ? Si j'avais pu en parler à d'autres..." commença Chipi.
"D'accord, tu ne veux pas en parler à d'autres. Mais alors, comment crois-tu que je vais t'emmener chez lui ? Il n'a pas de temps à perdre."
"Mais il faut que je lui parle. Sinon, autant que tu me tues tout de suite."
"Ça pourrait être une bonne idée. Mais d'abord, explique-moi comment tu as fait pour me trouver en à peine quelques heures. A part le détail des rats..."
Chipi commença alors à lui raconter. Volle et Klube, attentifs, l'écoutaient et l'interrompaient parfois par des questions.
A la fin, Volle dit : "Je dois dire que tu es intelligent et plein de ressources. Peut-être serait-il dommage de te tuer. D'ailleurs... Laisse moi réfléchir..." dit l'homme en l'observant.
Chipi avait la nette impression d'être sympathique à ce guerrier aux yeux vifs et intelligents. Il attendit.
Volle dit : "Bon, voilà ce qu'on va faire : je te donne un sauf-conduit pour pouvoir revenir chez moi : aucun Bakji ne te fera de mal. Tu te feras emmener en surface. Dans une zone appelée Chita. C'est un des coins les plus violents de Niokko, l'un des plus dangereux : si d'ici sept jours tu trouves une autre entrée de la cité des Bakji que celle de Chita, en supposant que tu sois encore vivant, tu pourras revenir me voir et je te promets de demander pour toi une audience à Klare.
"Si je dois vivre sept jours dehors, et dans un coin dangereux, je peux avoir mes vivres et mon arme ? Mes vivres sont dans la niche sous la place, mon arme, le chef de station Merk l'a."
"Non, désolé, ni l'un ni l'autre. Tu devras t'en tirer tout seul. Et, je t'avertis, si ceux de dehors te trouvaient avec le laissez-passer des Bakjis, tu pourrais passer un sale moment. Mais sans, tu ne pourrais jamais revenir ici."
"D'accord, puisque je n'ai pas le choix." dit Chipi sans battre un cil.
"Alors, Klube, fais-le emmener en surface à la sortie de Chita. Avant, fais-le manger : peut-être est-ce la dernière fois." dit-il et il le congédia d'un geste de la main.
Klube le fit sortir et l'emmena à sa chambre. Là, il le fit s'asseoir et il demanda à un des guerriers de garde d'apporter un peu à manger au garçon.
Pendant que Chipi mangeait, Klube lui dit : "Je doute que tu resteras en vie, là-haut, en surface."
"Mais ceux de la surface y vivent, n'est-ce pas ?"
"Mais tu es étranger, tu n'appartiens à aucun groupe. Alors tu es à la merci de tous et là, à Chita... Oh, je ne t'envie pas."
"Quel est le groupe le plus dangereux ?"
"A Chita ? Les Pwertan, ou aussi les Mahyoh."
"Et un des plus faibles ?"
"Plusieurs : les Aish, les Jooeh et... bien sûr, les Saints."
"Les Saints ? Qui sont les Saints ?"
"Des cinglés. Ils pensent sauver le monde en chantant."
"Et si un Pwertan rencontre un Saint, il le tue ?"
"S'il en a envie. Mais il a plus de chance de tuer un Mahyoh : ce sont des ennemis mortels. Il tuerait sans doute un Bakji isolé."
Chipi hocha la tête. Puis il demanda : "Comment on reconnait un Saint ?"
"Et bien, ils n'ont pas d'habit spécial. Ils chantent et ils dansent. Et ils ont une écuelle avec laquelle ils mendient."
"Comme celle-ci ?" demanda Chipi en montrant celle où il avait mangé."
"Ben, oui, n'importe quelle écuelle. Qu'as-tu en tête ?"
"Je ne sais pas encore, mais tu peux me laisser cette écuelle ?"
"Ce n'est pas une arme, alors... Tu veux te faire passer pour un Saint ?"
"Et bien, parfois les plus faibles ne valent même pas la peine d'être tués, alors peut-être..." dit Chipi.
Klube sourit et acquiesça : "Je te souhaite de réussir. Je ne peux rien d'autre pour toi."
"Si, tu peux peut-être encore faire quelque chose pour moi."
"Je t'écoute."
"Tu peux me trouver une autre écuelle comme celle-ci ?"
"Une autre ? Et pour quoi faire ?"
"Si je te le dis, tu ne refuseras pas ?"
"Ça, je ne le sais pas encore."
"Allez, je ne peux pas en faire une arme, ce métal est trop léger et faible."
"D'accord, je t'en fais chercher une autre." répondit l'homme intrigué.
Quand Chipi eut les deux écuelles, il les superposa, les étudia, puis le re-sépara, prit le sauf-conduit, le mit entre les deux écuelles et, à l'aide du couteau et de la fourchette, il replia tout le bord de l'écuelle de dessus par-dessus celle de dessous pour les bloquer toutes les deux et les faire paraître une seule.
Klube sourit et acquiesça : "Astucieux. Tant qu'on ne te la vole pas ou ne la casse pas."
"Pourquoi le feraient-ils ? Une écuelle comme ça, je ne crois pas qu'elle puisse faire envie à quiconque. Enfin, j'espère."
"Bon, mon garçon. Alors bonne chance. Il est temps que je te fasse emmener en surface."
Quand les quatre guerriers le laissèrent entre les ruines en surface dans la zone de Chita, l'un d'eux lui rappela : "Souviens-toi que tu ne pourras pas passer par cette entrée."
"Bien sûr."
"Pars dans cette direction, à présent."
"D'accord." Répondit Chipi, et il s'éloigna.
Il y avait comme un sentier entre les décombres, tracé par les centaines de pieds qui étaient passés par là. C'était la fin de matinée. Chipi marchait lentement et regardait partout, attentif, sur le qui-vive. Au début, il ne vit rien. Puis, après une courbe, il vit deux femmes et deux hommes, vêtus de haillons, qui creusaient. Il s'approcha en chantant et en dansant et en tendant son écuelle.
"Dégage, Saint !" lui dit une femme, revêche.
"Pour la sauvegarde du monde, un peu de nourriture !" chanta Chipi en espérant avoir dit la bonne phrase.
Un des deux hommes se leva et brandit l'outil avec lequel il creusait : "Va-t-en, crétin ! Si tu as faim, travaille."
Chipi s'éloigna en chantant et en dansant. Il se sentait ridicule, mais il était content : ils l'avaient pris pour un Saint. Il continua et croisa une vieille squelettique assise sur un bloc de béton. Il rejoua sa scène. Dès qu'il fut à deux pas de la vieille, elle se mit à crier et Chipi se trouva entouré par une foule d'hommes et de femmes :
"Qu'est-ce qu'il y a, maman ? Ce n'est qu'un Saint, tu n'as pas à avoir peur !" dit l'un des hommes.
Chipi tendit son écuelle, sans cesser de danser et de chanter des mots sans aucun sens.
L'homme lui dit : "Qu'attends-tu de nous, on n'a pas de vivres à gâcher. Et tu as l'air en meilleure forme que nous. Va-t-en !"
" Pour la sauvegarde du monde..." commença Chipi.
"Mais quelle sauvegarde ? Tâche plutôt de sauver ta peau des Pwertan, toi et tes beaux habits."
"Tu les veux ?" demanda prestement Chipi, "... en échange des tiens ?"
L'homme le regarda comme on regarde un fou, mais il accepta.