Chipi demanda au garçon de l'emmener à la cascade. Il y avait bien une masure à côté et un vieux assis à la porte. Chipi dit au garçon de rentrer chez lui et de le laisser seul. Puis il s'approcha du vieux. Lequel le regarda sans rien dire. Chipi lui fit un signe de salut, le vieux y répondit.
"Tu vis seul ici ?" lui demanda Chipi."
"Oui."
"Depuis quand ?"
"Très longtemps."
"Et de quoi vis-tu ?"
"Et pourquoi me poses-tu tant de questions ?" demanda le vieux, l'air suspicieux.
"Comme ça, je pensais à venir m'installer ici..."
"Ici ? Pourquoi ?"
"J'aime l'endroit."
"Il n'y a rien d'intéressant, ici."
"Si tu y es depuis si longtemps, c'est que tu y es bien."
"D'où viens-tu ?"
"De loin."
"Des ruines d'une ville, n'est-ce pas ?"
"Pourquoi dis-tu ça ?"
"Tu n'es pas un garçon de la campagne. Que cherches-tu ?"
"La tranquillité."
"Non, quoi d'autre ?"
"Et pourquoi tant de questions ?" fit Chipi avec un sourire ironique.
Le vieux le regarda d'un air étrange et dit : "Ne serais-tu pas, par hasard, venu toi aussi chercher les Sages ? Tu ne serais pas le premier."
"Les Sages ? Mais n'es-tu pas un sage ? On dit que la sagesse est le privilège de l'âge."
"Ne joue pas avec les mots, mon garçon."
"Je n'ai rien d'autre avec quoi jouer."
"Si tu cherches les Sages, tu ne les trouveras pas. Reprends ton chemin."
"Mon chemin s'arrête ici. Comme le tien, je me construirai une cabane, un abri. Mais je ne bouge pas d'ici."
"Je ne veux pas de voisins."
"Tu devras t'y résigner."
"Tu es têtu, mais ça ne t'aidera pas."
"Possible, surtout si tu es un Sage."
Le vieux haussa les épaules et détourna le regard comme pour lui dire qu'il n'avait rien d'autre à lui dire. Chipi s'assit dans l'herbe sans le quitter du regard. Il vit le vieux se lever, rentrer avec son tabouret et fermer la porte. Et ce fut son dernier souvenir.
Quand il reprit conscience, il était couché dans une espèce de lit, dans une grande pièce. Et il réalisa qu'il était nu. Il s'assit. Un étrange éclairage vert donnait de sinistres couleurs à tout, même à sa peau. Il descendit de la plateforme et réalisa qu'il avait deux bracelets noirs et un ruban noir autour de la tête. Dès qu'il toucha le ruban, des voix surgirent soudain dans sa tête, des dizaines de voix. Et pourtant, bizarrement, il était en mesure de les écouter toutes en même temps, et elles parlaient de lui. Même s'il n'entendait pas son nom, il en était sûr, il le savait, c'était de lui qu'elles parlaient.
... ne peut pas se tromper, ne l'avons-nous pas toujours cru ? Vous ne voyez pas que ça va changer plein de choses ? Bien sûr, mais tous les paramètres sont parfaits. Trop parfaits, j'en ai peur. On l'attend depuis toujours. Il me plait, vois ce corps. Ce sera loin d'être facile, surtout pour les plus âgés. Les autres centres ont reçu les données. C'est le chef parfait, tous les paramètres sont à 100%. Et l'amant parfait, tous les paramètres sont à 100%. Il va nous donner du fil à retordre. J'en voudrais comme amant. Il me plait comme chef. Il est fidèle à ce Klare. Et il l'était aussi à cet Aska. Il ne nous reste qu'à le former. Confions-le au programme alpha du central. Je lui cède volontiers le commandement. Les autres centres ne peuvent qu'accepter. Peut-être qu'on aura de la chance, avec lui..."
Chipi écoutait et le schéma mental qui se formait dans son esprit l'ébahit : et il finit par penser : Eh, mais je ne veux pas du tout être leur chef ! Toutes les pensées se turent dans l'instant puis l'une dit : c'est pour ça que tu serais un excellent chef. Mais je ne sais rien de vous. Pour ça, il y a le programme alpha. Le programme réservé aux chefs. Mais si je refusais ? Tu accepteras. Comment pouvez-vous en être si sûrs ? Et où êtes-vous ? Qui êtes-vous ? Tu nous as cherchés pour libérer ce Klare. Si tu deviens notre chef, tu pourras le faire sans problème. Sinon, rien. Faites-vous voir, faites-moi comprendre, comment puis-je vous faire confiance ? Tu lis nos pensées, nous ne pourrions rien te cacher, tout comme tu ne peux rien nous cacher. Comment savoir si c'est vrai ? Chipi, debout au milieu de la pièce regardait autour de lui et semblait chercher ses interlocuteurs invisibles. La voix revint dans sa tête : Nous ne sommes pas près de toi. Nous sommes chacun dans notre chambre. Vous lisez vraiment tout ? Plutôt que lire, nous t'entendons, nous t'écoutons. Grâce aux rubans que tu as autour de la tête et aux poignets. Alors vous portez aussi ces rubans ? Bien sûr. Il comprend vite. Ça t'étonne ? Assez, s'il vous plait, je n'ai pas l'habitude de communiquer comme ça, je veux vous voir face à face. D'accord, dans la salle du grand conseil. Donnez-moi quinze minutes, je suis au centre B. D'accord, dans un quart d'heure. Mais vous n'allez pas me laisser nu ? Pourquoi pas ? Nous nous le sommes aussi, quand on ne travaille pas.
Chipi vit une section du mur s'ouvrir et un homme apparut, en tenue verte. Tu n'es pas nu, pensa-t-il, mais il n'eut pas de réponse. Il remarqua qu'il ne portait pas de rubans noirs.
"Tu n'es pas nu..." lui dit-il alors.
L'autre sourit : "Je suis un technicien de service. Tu veux bien me suivre ? On m'a demandé de t'emmener à la salle du grand conseil. C'est par là."
Chipi le suivit, un peu gêné. Ils prirent un couloir éclairé par une lumière dorée claire, avec des pièces à droite et à gauche séparées du couloir par de grandes vitres, pleines d'étranges machines où clignotaient des lumières colorées et travaillaient des hommes. Chipi regardait sans voix ces scènes qui lui semblaient incroyables, il oublia sa nudité et ne s'en souvint que quand il lut dans les yeux de plusieurs de ces hommes un intérêt notable.
Ils arrivèrent devant une porte qui s'ouvrit quand son accompagnateur posa le doigt sur une lumière verte. Ils entrèrent. C'était une si petite pièce qu'il n'aurait même pas pu s'y coucher.
"C'est quoi, cette pièce ?"
"Un transporteur." répondit l'homme et il pressa sur un autre voyant dans une plaque de voyants.
La pièce bougea vers en haut. Chipi s'accrocha au mur, un peu effrayé, mais il se calma vite devant l'air tranquille de l'autre. La porte se rouvrit et ils se trouvèrent dans un couloir semblable au précédent, mais sans les murs en verre. A la moitié du couloir il y avait une grande porte. L'homme s'arrêta et mit le doigt sur un voyant à côté de la porte. Laquelle s'ouvrit et l'homme fit signe à Chipi d'entrer.
La pièce était simple, éclairée, avec une table en C au milieu et onze sièges, des hommes étaient assis dans certains, presque tous nus.
"Bienvenue, Chipi. Les autres conseillers vont arriver sous peu. Si tu veux t'asseoir là." dit l'homme assis au centre, en désignant un siège sur le côté ouvert du C.
Chipi s'assit et croisa les jambes pour cacher un peu sa nudité. Peu à peu d'autres hommes arrivèrent, puis tous les sièges furent occupés.
Alors l'homme assis au centre dit : "Voilà, le grand conseil est au complet. Je suis le chef Kao, et à ta droite, par ordre, Itoz, Oneg, Kawa, Dekay, Mate, Katak, Shire, Dane, Ippo et Tora qui représentent toutes les sciences que nous développons. Derrière moi se trouve CC1AA... ce n'est pas un homme, mais notre intelligence centrale, c'est lui qui a décidé que tu serai notre chef, que tu dois prendre ma place."
Chipi avait écouté en silence. "Prendre ta place ? Tu es le chef de tous les Sages et tu me cèdes ta place ?"
"Nous ne sommes pas les Sages, mais des savants. Et, oui, je te cède volontiers ma place. CC1AA en a décidé ainsi et ses décisions sont justes, depuis au moins trois cents ans."
"Mais c'est quoi, Cécéhinhaha ? Je ne comprends pas. Tu dis que ce n'est pas un homme qui prend les décisions ? Comment est-ce possible ?"
"Tu le lui demanderas toi-même, c'est plus simple. Si tu es prêt, on te relie à CC1AA."
"Me relier ? Comment ça ?"
"Avant, tu parlais avec nous sans mots, mentalement. Tu peux parler de la même façon avec CC1AA. Et il répondra à toutes tes questions, et plus encore. Alors, tu acceptes ?"
"Si j'accepte, vous m'aiderez à libérer Klare ?"
"Ce ne sera pas nécessaire, si tu acceptes de devenir notre chef, tu auras tous nos moyens à ta disposition et nul ne pourra t'empêcher de libérer ton amant."
"Tu me donnes ta parole que c'est vrai."
"Oui, bien sûr."
"D'accord. De toute façon, si je refuse je ne pourrai pas libérer Klare... Que feriez-vous, si je refusais ?"
"Nous serions obligés de te faire tout oublier, surtout notre existence."
"Et vous êtes en mesure de le faire..." se dit Chipi à lui-même. Il réfléchit un instant et dit : "Bon, je n'ai rien à perdre, je crois. Reliez-moi à Cécéhinhaha, quoi que ça puisse vouloir dire."
"Mets tes poignets en contact avec tes tempes... comme ça..." dit Kao et soudain Chipi fut en contact avec CC1AA.
Ce fut comme se trouver suspendu dans le vide et voir, sentir ou entendre (lui-même n'aurait su le dire) des milliards d'informations en même temps. Comme se trouver dans une mystérieuse et impénétrable jungle qui le submergea un instant et lui donna une impression de peur et de stupeur. Mais vite il lui sembla arriver sur un sentier où CC1AA l'avait emmené. Il se détendit et commença un incroyable voyage. Et peu à peu tout devint clair pour lui.
Quand il prit conscience d'être de nouveau dans la pièce, il savait de très nombreuses choses, et que ce n'était qu'une part minime du savoir humain qu'il ne pourrait jamais appréhender dans son ensemble. Mais il en avait assez compris.
"Alors ?" demanda Kao.
"D'accord. J'accepte." dit Chipi d'une voix tranquille. Et il ajouta : "Mais si cette machine se trompe, ce n'est pas ma faute."
"Je comprends. Moi aussi, quand CC1AA m'a déclaré le nouveau chef, je me suis senti comme toi maintenant. Mais j'avais sur toi l'avantage d'être déjà un savant, alors ce fut plus facile pour moi. Bon, Chipi, si tu veux prendre ma place, elle est à toi."
"CC1AA te laisse le rang de grand conseiller, mon second".
"Je sais, c'est d'accord."
"On peut revenir à la communication par télépathie." dit Chipi en utilisant avec extrême naturel le terme qu'il ignorait quelques minutes avant.
Après la réunion, où Chipi écouta surtout et posa des questions, il fut emmené dans ce qui serait son appartement. Si celui de Klare lui avait paru beau et luxueux, celui-ci était inimaginable, confortable et équipé de mille gadgets. CC1AA lui expliqua en quelques minutes l'utilisation de toutes les possibilités, depuis la salle de bain à la grande baignoire d'eau courante chaude à la possibilité de se faire une agréable pluie de la température et la force voulues jusqu'à une véritable cascade, puis le cabinet, la salle à manger qui procurait des plats délicieux en quelques minutes, et une plaque en verre où il pouvait faire apparaître des images et des scènes en mouvement ou voir n'importe quel endroit de la ville souterraine, ainsi qu'une vitre où il pouvait faire apparaître des textes ou des dessins, le grand lit, incroyablement confortable, dont il pouvait modifier la surface rien que par la pensée et les lumières qu'il pouvait rendre intenses ou diffuses, toujours par la pensée. Il lui semblait vivre un rêve.
Il restait beaucoup de chose qu'il ne comprenait pas, mais il lui suffisait de se mettre en communication avec CC1AA pour les savoir. Il décida de passer cinq jours au centre, après il partirait libérer Klare et reviendrait avec lui. Il lui fallait ces cinq jours pour se familiariser avec toutes les choses qu'il allait utiliser pour libérer son amant. Il demanda à Kao de continuer pendant ce temps à diriger le centre avec CC1AA comme il l'avait fait jusque là.
Chipi se sentait dans une étrange position : il était soudain devenu le chef de l'organisation la plus puissante de cette partie du monde et pourtant il n'était qu'un débutant. A part son âge, à vingt et un an il était le plus jeune membre du conseil, il avait encore énormément de choses à comprendre et apprendre. Il se soumit néanmoins à un entraînement intensif pendant ces cinq jours. Il élabora avec CC1AA un plan pour libérer Klare.
Puis il se prépara à partir. Il remit ses habits, mais à présent il portait dessous de minuscules appareils qui lui donnaient des pouvoirs spéciaux. La nuit, un technicien l'accompagna avec un transvoleur jusqu'à Niokko : ils y arrivèrent en à peine deux heures. Il le laissa entre les ruines.
"Tu sais quoi faire, quand tu voudras qu'on vienne te chercher ?"
"Oui, bien sûr."
"Alors j'y vais."
"Oui, merci." répondit Chipi et il regarda le véhicule disparaître dans l'obscurité du ciel nocturne.
Il n'était pas loin du centre de rééducation Polychia : il espérait que Klare y était. Il actionna son bouclier d'énergie au minimum et il partit. Une fois en vue du bâtiment, à quelques pas des sentinelles, il les l'immobilisa avec des rayons paralysants : ils marchaient de façon similaire à ceux des matras, mais ils venaient du bracelet qu'il portait. Il passa près d'eux, utilisa les rayons qui annulaient la mémoire et il entra : les sentinelles se souviendraient l'avoir vu approcher, puis plus rien, donc ils croiraient qu'il avait soudain disparu. Une fois dedans, par prudence il laissa activé le rayon paralysant pendant qu'il se dirigeait vers la pièce du responsable de service. Il le trouva à table, figé. Il lui mit à la tête et aux poignets les rubans et il entra en contact avec son esprit. Il lui demanda s'il y avait, parmi les prisonniers, Klare, le chef des Bakjis, l'homme à la veste verte et blanche. La réponse fut qu'il avait été là jusqu'à il y a trois jours, mais qu'il avait été transféré. Où ? Demanda Chipi, inquiet. Je ne sais pas, répondit l'homme en pensée et Chipi sut qu'il ne mentait pas. Comment puis-je savoir où ils l'ont emmené ? C'est le chef Gharke qui est venu le chercher. Où trouver le chef Gharke ? Au siège de Farval, dit l'homme en pensée et Chipi vit où était ce siège. Puis il sortit et s'en alla. Peu après l'effet des rayons s'arrêterait et les hommes ne se souviendraient de rien.
Chipi arriva au siège de Farval quand le soleil était déjà haut. Il avait rencontré des gens en chemin, mais sans avoir de problèmes. Il entra au siège de Farval par sa méthode habituelle, mais il y avait trop de gens en activité, il ne pouvait pas tous les endormir ou les paralyser. Ils le virent soudain et l'encerclèrent :
"Qui es-tu, comment as-tu fait pour entrer ?" demanda un agent en pointant sa matra sur lui.
Chipi actionna son bouclier d'énergie : "Je suis venu prendre le prisonnier Klare." dit-il.
"Et qui es-tu pour venir prendre un prisonnier ?" demanda l'homme, ironique.
"Où est-il ?" demanda Chipi.
L'homme releva sa matra et l'actionna. Il ne se passa rien : le bouclier d'énergie arrêtait les rayons. L'homme parut surpris un instant, puis il dit aux autres agents :
"Ma matra est déchargée. Paralysez-le !"
"C'est inutile, ça ne marche pas avec moi." dit Chipi avec un sourire et à son tour il paralysa un des hommes, puis il s'approcha et le mit dans son bouclier d'énergie.
Les autres se jetèrent sur lui mais se heurtèrent à un mur invisible. Chipi mit les rubans au front et aux poignets de l'homme et lut ses pensées. Il vit où était Klare. Il partit. Les autres essayaient de l'arrêter, de le prendre et, voyant qu'ils n'y arrivaient pas, ils appelèrent des renforts. Chipi sortit de la pièce, à présent les agents étaient nombreux et l'entouraient de toutes parts, ils se pressaient contre la barrière invisible, si bien que Chipi avait du mal à se déplacer. Alors il renforça la barrière et l'agrandit, et les hommes se sentirent repoussés loin de Chipi, avec les chaises et les tables, vers les murs de la pièce. La force de la barrière était remarquable, le vide s'était fait autour de Chipi et les hommes, terrorisés, se sentaient compressés de plus en plus fort contre les murs.
"Non, assez !" hurla un des agents.
"Lâchez vos armes où je vous écrase tous !" dit Chipi.
Un à un, les agents abandonnèrent leurs armes. Alors Chipi remit son bouclier à la dimension minimale et quitta la pièce. Quelques agents fermèrent une porte pour l'empêcher de descendre aux cellules souterraines. Chipi fit sauter la serrure par la force de la pensée et ouvrit la porte.
Il sentit un coup dans son dos : un agent avait lancé une arme de pointe, mais elle avait rebondi sur son bouclier. Chipi sourit de l'air terrifié de l'agent et commença à descendre l'escalier. Il immobilisa les agents de garde dans le souterrain et se fit dire par un d'eux où était Klare. Il fit sauter la serrure et entra : Klare était là, ligoté sur un lit.
Quand il le vit entrer, il le regarda les yeux écarquillés : "Chipi !"
"Je suis venu te libérer." dit le garçon en s'approchant. Il dénoua ses cordes.
"Comment as-tu fait pour venir jusque là ?"
"Plus tard, les explications. Viens, maintenant."
Ils sortirent de la cellule, montèrent l'escalier, mais la porte était bloquée de dehors. Chipi réfléchit un instant, puis il éteignit le bouclier, dit à Klare de toujours rester à son contact et ralluma le bouclier dont il augmenta graduellement le rayon. Un moment, rien ne se passa, mais après les murs latéraux de l'escalier et la porte commencèrent à céder. Klare regardait les murs se courber, grincer, se remplir de fissures et il murmura :
"Comment fais-tu ? Quelle magie est-ce là ?" et, dans l'instant, la porte sembla exploser vers l'extérieur, des débris tombèrent et rebondirent sur le bouclier d'énergie et le passage fut libre.
Chipi redimensionna le bouclier et, avec Klare, il entra dans la pièce. Derrière lui les débris continuaient à pleuvoir des murs à moitié effondrés.
Certains agents étaient épouvantés, d'autres tentaient encore de les arrêter, ils étaient tous massés le long du chemin vers la sortie. Ils poussaient contre le mur invisible et les empêchaient d'avancer. Chipi lança des rayons paralysants sur eux. Il lui restait encore beaucoup de charges. Klare se tenait à côté de lui et regardait la scène, stupéfait et incrédule. Chipi s'amusa à s'arrêter devant toutes les portes et à agrandir le bouclier jusqu'à faire céder les montants et une partie des murs : ça leur laisserait un souvenir de lui, les dommages qu'il laissait, alors il n'utilisa pas les rayons effaceurs de mémoire.
Une fois dehors, après avoir aussi détruit la porte d'entrée et fait s'écrouler le morceau de mur où elle était, Chipi emmena Klare loin du siège des Polychias. Klare ne parlait pas, il le suivait en silence. Quand ils furent loin, Chipi regarda autour d'eux : il n'y avait personne près. Alors il s'arrêta, prit dans sa veste les rubans pour les poignets et les tempes qu'il avait emportés pour Klare et il lui dit :
"Laisse-moi te mettre ceci, comme ça on pourra communiquer par l'esprit, sans parler."
"Par l'esprit ? Sans parler ?" demanda Klare stupéfait, mais il se laissa faire.
Chipi les activa et pensa : je t'aime, Klare.
"Moi aussi je t'aime, Chipi." dit l'homme.
Non, ne parle pas. Ce n'est pas la peine. C'est vrai ? Tu m'entends pareil ? Bien sûr, comme tu m'entends. Mais quelle diablerie est-ce là ? Un cadeau des Sages. Alors ils existent, tu les as trouvés ? Que veut dire que tu es devenu leur chef ? pensa Klare, confus. Chipi lui raconta rapidement les faits, par la pensée c'était plus simple et plus efficace qu'avec des mots. Klare pensa, à un moment : Tu me l'expliqueras plus tard... où allons-nous ? Je veux faire l'amour avec toi. Moi aussi, j'en ai besoin, mais il faut qu'on attende. Je n'ai pas envie d'attendre, trouvons un endroit. Là, dans les buissons ? Si quelqu'un vient ? Peu importe, ils ne peuvent que regarder, nous sommes dans le bouclier. Et ça ne me gêne pas, moi, qu'ils regardent. Moi non plus, mon amour. Viens j'ai envie de te sucer. Et moi de te sentir en moi.
Ils parlaient par images, par désirs et ils étaient tous les deux plus excités que jamais. Pouvoir communiquer de façon si intime, clairement, pouvoir lire chacun le désir nu de l'autre était une expérience des plus érotiques.
Ils allèrent dans les buissons et Chipi régla le bouclier pour qu'il forme autour d'eux une vaste zone de sécurité, puis ils se mirent à se déshabiller fébrilement l'un l'autre, à s'embrasser, se lécher, tout au plaisir des pensées et des émotions de l'autre. Chacun sentait aussitôt le moindre désir de l'autre et pouvait donc immédiatement le satisfaire. Chipi, oh, Chipi. Oui, mon amour. Je n'ai jamais rien éprouvé de comparable. Moi non plus, mon amour. Je te veux en moi. Prends-moi d'abord, mon amour.
Ils s'unirent longuement, par la pensée aussi, heureux, ils se donnaient l'un à l'autre avec passion, chacun d'eux savait maintenant parfaitement comment donner à l'autre le maximum de plaisir. Quand ils furent enfin tous deux apaisés, ils se serrèrent l'un contre l'autre, haletants et satisfaits. C'était merveilleux. Oui, mon amour, désormais on le fera toujours comme ça, unis de corps et d'esprit. Chipi... Oui, bien sûr, mon amour. Oh, Chipi...
Ils se rhabillèrent et reprirent la route. Ils communiquaient en chemin et Chipi raconta à Klare d'autres détails sur les savants et leur centre, leurs extraordinaires appareils. Le soir ils étaient aux confins de l'agglomération de Niokko et les ruines cédaient de plus en plus le pas à la campagne. Chipi choisit un endroit éloigné de tout bâtiment et ils attendirent la nuit. Il activa le communicateur pour signaler sa position et ils attendirent.
Il arriva presque par surprise, ils ne virent ses lumière qu'à quelques mètres d'eux, posé dans le pré. Ils approchèrent et montèrent à bord. Le transvoleur partit en trombe vers le ciel et Chipi sourit au vague sentiment de peur qu'il sentit en Klare et, mentalement et en lui serrant le bras d'un geste affectueux, il le rassura.
Une portion de la montagne, dans des rochers en surplomb, s'ouvrit et le transvoleur y entra. La montagne se referma et les lumières s'allumèrent dans une grande caverne. Ils débarquèrent et quelques voix leurs souhaitèrent la bienvenue, dans leurs esprits. Chipi... ces voix... j'ai l'impression de devenir fou... Tu t'y habitueras, mon amour. Ce sont des amis... et la pensée ne peut pas mentir. Maintenant allons à mon appartement. Demain je te présenterai les autres. Et je te mettrai en liaison avec CC1AA. Je suis ici, Chipi. Je sais, CC1AA, mais attends, laisse Klare tranquille, ce soir. Mais... ils écoutent tous ? Bien sûr, Klare. C'est nécessaire ? Non, il suffit que je dise à CC1AA de nous isoler et nous ne communiquerons plus qu'entre nous, même si c'est impoli envers les autres. Peu importe, Chipi, on comprend qu'il vous faille votre intimité. On se parle demain. Maintenant reposez-vous, faites l'amour.
Chipi emmena Klare à leur appartement. Chipi, j'étais ton chef et te voilà le mien. Ça t'ennuie ? Pas du tout, c'est la vie. Mais je suis toujours à toi, comme avant, rien n'a changé. Je sais, mon amour et je t'aime encore plus pour ça. Tu es beau, Klare, rien qu'à te regarder je me sens brûler de désir. Mais que t'ont fait les Polychias ? Ils ont essayé de me convertir, mais ils n'y sont pas arrivés : j'aurais préféré mourir. Mais alors je t'aurais perdu. J'avais su que tu ne faisais pas partie des prisonniers, je croyais qu'ils t'avaient tué. J'ai eu de la chance. Moi aussi, de te rencontrer. A vrai dire, c'est moi qui t'ai cherché et ils ont tout fait pour que je ne te trouve pas. Mais tu y es arrivé, heureusement. Il est doux, ce lit, il a presque l'air fait pour faire l'amour, viens.
Ils firent l'amour avec tendresse et passion, longtemps, jusqu'à atteindre des sommets de plaisir et de bonheur. Ils s'endormirent étroitement enlacés, fatigués par le voyage et les émotions. Tu es là, CC1AA ? Oui, Chipi. Klare dort, tu ne peux pas commencer à l'instruire ? Il faut d'abord que je l'évalue, comme j'ai fait avec toi. Fais-le. Je ne peux pas ici, Chipi, il faudrait l'emmener à la salle d'endoscopie. Là où j'ai repris connaissance ? Oui. Mais je pourrai rester à ses côtés ? Seulement pendant que je l'endors, après il te faudra sortir. D'accord. Je le réveille et on monte.
Klare, quand Chipi lui expliqua où il l'emmenait, se sentit inquiet.
"C'est nécessaire ?" demanda-t-il.
"Oui, j'y suis passé moi aussi, tout le monde y est passé ici. CC1AA doit bien te connaître, t'analyser."
"Si tu me le demandes... mais ça me fait drôle l'idée qu'une machine puisse me connaître mieux que je me connais moi-même."
"Mais après, toi aussi tu te connaîtras mieux, et tu me connaîtras mieux moi aussi."
"Voilà qui me plait." dit Klare avec un doux sourire.
Une fois dans la pièce, avec l'assistance d'un technicien, Klare dut se mettre nu et se coucher sur une sorte de petit lit. Chipi lui mit les bandes aux tempes et aux poignets puis, en lui tenant une main, il lui dit par la pensée : maintenant tu vas t'endormir. A ton réveil, je serai à côté de toi. Oui, Chipi... fut la dernière pensée consciente de Klare. Tu peux sortir, il dort, maintenant. D'accord, CC1AA, je sors. Ça durera longtemps ? Dans les six heures, si tu veux, tu peux rester connecté, pendant que je l'analyse, mais ça t'ennuiera beaucoup. Je préfère quand même. D'accord.
Chipi sortit et le technicien lui fit signe de s'asseoir sur un siège confortable. L'examen commença. Et Chipi eut la sensation d'être devenu Klare : ses pensées, ses idées, ses expériences étaient là, ouvertes comme un grand panorama où il pouvait se déplacer librement, avec CC1AA. Chipi entre bien d'autres choses, sentit l'intensité de l'amour que Klare avait pour lui et il en fut ému. CC1AA explorait avec méthode le moindre recoin de la personnalité de Klare et, peu à peu, il complétait les tableaux d'évaluation. Comme leader Klare était au niveau 73, comme amant, à 100, mais la surprise fut qu'il eut 98 en créativité. Il aurait pu devenir un grand artiste. Beaucoup de paramètres étaient très hauts, comme la capacité d'abstraction où Klare avait 82, cinq de plus que Chipi. Il pourrait devenir un bon collaborateur de Dane, se dit Chipi. La pensée de Kao s'inséra : Oui, ton Klare est quelqu'un d'extraordinaire. Il nous sera précieux. Nous sommes contents que tu nous l'aies emmené. Oui, Kao, merci...
CC1AA dit à Chipi de revenir dans la grande salle, il allait réveiller Klare. Quand il reprit conscience, il sourit à Chipi. C'est fini, n'est-ce pas ? Oui, mon amour, on peut rentrer. L'examen s'est bien passé ? Parfaitement, tu peux voir les résultats, si tu veux. CC1AA te les expliquera et t'instruira peu à peu. Tu sais que tu pourrais devenir artiste ou savant? Et toi, tu me voudrais comment ? Nu, répondit Chipi en riant. Je le suis. dit Klare en descendant du lit et il prit Chipi dans ses bras. Leur désir se réveilla dans l'instant. Peut-être vaut-il mieux que vous alliez dans votre chambre, suggéra CC1AA. Klare sourit : tu nous envies, CC1AA ? Je ne peux pas être envieux, je n'ai pas ce programme. Je plaisantais, CC, tu n'as pas non plus le programme du sens de l'humour ? pensa Klare et Chipi sourit.
Chipi, le lendemain, reprit les rênes de l'organisation des savants. Avant tout, il voulut savoir comment étaient reliés les neuf sièges du pays et il apprit que c'était CC1AA lui-même qui assurait les liaisons. Les neufs sièges avaient gardé le plus grand secret sur leur existence et leur position. Ils avaient été construits avant l'holocauste, avant l'ultime effondrement qui avait fait disparaître l'ancienne civilisation. Juste après l'holocauste, les savants étaient arrivés à chasser les militaires et les politiques et à s'emparer des neuf sièges qui existaient encore. Et ils avaient décidé de se consacrer à conserver les connaissances scientifique mais sans les mettre au service de personne, de peur qu'il en soit à nouveau fait mauvais usage.
Ils avaient développé les sciences et avaient découvert le moyen de rendre possibles la télépathie, la télékinésie et l'analyse de la personnalité. Et ils avaient transformé l'ancien système d'ordinateurs en CC1AA. L'utilisation occulte de la télépathie permit d'éliminer les éléments qui n'étaient pas sincères, à visées personnelles, de fait il était impossible de mentir avec la télépathie.
Et c'est cela qui fit demander à Chipi pourquoi il restait nécessaire de garder tous ces secrets.
"L'humanité souffre, là-dehors la loi du plus fort règne et il se forme des groupes de plus en plus forts qui se battent pour l'hégémonie, pour se partager le peu qui reste. Avec nos connaissances et nos moyens, nous pourrions donner aux gens le bien-être, la sécurité et la santé. Quel sens à de garder tout cela pour nous seuls ? Cela pouvait en avoir un quand vous craigniez une mauvaise utilisation du pouvoir que la science donne, mais maintenant ? Bien des gens vivent encore de la cueillette, de fouilles, de chasse et de pêche, mais certains se mettent à cultiver et construire : pourquoi ne pas les aider ? Pourquoi ne pas les défendre contre les pillards et les bandes ?"
Chipi fit un long discours au grand conseil, en liaison avec les responsables des huit autres sièges. Les oppositions furent rares, surtout quand Chipi fit intervenir CC1AA à qui il avait demandé une simulation du développement, avec toutes les contre-indications et les dangers qu'il pourrait y avoir à s'ouvrir au monde.
La simulation élaborée par CC1AA avec Chipi convainquit presque tout le monde du bien-fondé et de la faisabilité du projet qui devait se dérouler en cinq phases correspondant à cinq générations, c'est-à-dire dans les cent ans.
"Nous serons tous morts, alors. Mais il surgira une nouvelle civilisation dont nous serons les pères."
"Des groupes comme mes Bakjis ou même les Polychias pourraient devenir de précieux alliés si nous savions les mettre de notre côté. Et grâce à CC1AA nous pourrons être sûrs que ce sont de vrais alliés." dit Klare.
CC1AA lut dans l'esprit de tous les savants et il indiqua que 79 pour cent étaient d'accord avec le plan et que des 21 pour cent autres, seuls 10 pour cent y étaient résolument opposés. Alors le grand conseil décida que ces 2,1 pour cent du total soient privés de mémoire pour tout ce qui touchait aux savants et qu'ils soient expulsés. CC1AA exécuta rapidement l'ordre.