"Nom."
"Peral Ferret."
"Prénom."
"Jaume Isidre Benet."
"Né à."'
"Barcelone."
"Le."
"29 février 1960."
"Vingt-neuf ?"
"Exact : année bissextile."
"Domicile."
"Carrer de Sant Mus, n° 12."
"Ici, à Sitges ?"
"Oui."
"Bien. Alors nous écoutons ta version des faits."
Jaume commença à raconter lentement, en essayant d'être aussi précis et exhaustif que possible, pendant que la planton tapait à la machine le texte de sa déposition. De temps en temps l'officier posait une question pour avoir des précisions.
A un moment il lui demanda : "Tu tapinais, non ?"
"Non, je suis serveur au restaurant La Brasa du Passeig de la Ribera."
"Ah, un quatre étoiles. Pourtant il ressort de nos enquêtes que tu fais le gigolo."
"Des gens malveillants et envieux vous auront renseigné."
"Tu veux dire que tu n'es pas homosexuel ?"
"Si, je le suis, mais je ne fais pas ça pour de l'argent."
"Mais Mr. Bowens dit qu'il t'a payé."
"Oui, il a essayé, pour m'insulter. Mais j'ai déchiré son chèque. Vérifiez auprès de ma banque, il n'a pas été encaissé."
"Mais enfin, tu es homosexuel."
"Ce qui n'est pas puni par la loi."
"C'est vrai. Mais tu as eu des relations sexuelles avec ce Mr. Bowens ?"
"Oui."
L'interrogatoire continua, rapide et précis. Jaume répondait tranquillement à toutes les questions, calme et maître de lui. Il ne perdait jamais son self contrôle, malgré les remarques déplaisantes de l'officier.
Avec ce Kevin Bowens c'était la première fois que ça lui arrivait. Quand ce type lui avait dit d'un ton glacial : "Casse-toi, tu me fais gerber. Tu es une sale garce, un chien galeux, un bâtard dégoûtant..." il avait vu rouge et il l'avait attaqué et frappé à coups de pieds et de poings.
Malheureusement, Jaume était fort et l'autre en avait pris plein la gueule. Et maintenant il était là, au poste de police, accusé d'agression. Pire, sur un touriste étranger. Il lui avait fracturé le nez. Ils lui avaient dit que l'autre était arrivé à l'hôpital inconscient, tout couvert de sang. Après avoir été soigné, à peine avait-il repris conscience, il était allé porter plainte. Et maintenant Jaume était là, accusé d'agression, de coups et blessures volontaires et de prostitution. Il avoua tout, sauf la prostitution, qu'il nia.
A la fin de l'interrogatoire, on lui lut sa déposition et il la signa. Puis il fut libéré, avec seulement l'interdiction de quitter Sitges.
Oui, il regrettait. Jaume n'aimait pas la violence, et pourtant il avait été violent. Il reconnaissait sa faute. Il était prêt à payer.
A combien le condamnerait-on ? Bien sûr, l'avocat le défendrait. Mais il ne voulait pas qu'on lui invente des excuses ou des mensonges.
Il n'avait qu'un regret : que Kevin n'ait pas payé pour ses actes. Bien sûr, il avait payé de son beau nez cassé, mais cela n'était pas justice, ce n'était que vengeance. Jaume aurait préféré obtenir justice. Mais il avait peu d'espoir.
Il s'était fait des illusions, avec Kevin. Il avait cru que c'était quelqu'un d'ouvert, de compréhensif et d'intelligent. Et surtout qu'il était amoureux. Comme il s'était trompé ! Comment pouvait-il toujours tomber amoureux de la mauvaise personne ? Trouverait-il jamais le bon compagnon pour lui ? D'accord, il était encore jeune, il n'avait que vingt ans. Mais il cherchait partout le grand amour depuis qu'il avait quinze ans qu'il. Pendant un quart de sa vie.
Rentré à la maison il s'excusa auprès de Juan et Miguel qui l'avaient attendu, il alla dans sa chambre, se jeta sur son lit, prostré, la tête posée sur ses bras.
Et il repensa à sa vie.