Kiril l'appela trois jours plus tard.
"Jaume ? Je te dérange ?"
"Non non... j'attendais ton appel. J'espérais te voir un de ces soirs. Tu vas bien ?"
"Oui, ça va, merci. Et toi ?"
Sa voix était légère, comme s'il parlait à voix basse.
"Très bien. Tu es libre à 14:30 ?"
"Oui, pourquoi ?"
"Ça te dit qu'on se voie ? Parc Aiguadolç."
"Bien sûr, d'accord. A quel endroit ?"
"Tu vois le stade de foot ? Il y a un kiosque, au coin, et quelques bancs. On se retrouve là ? Le premier attend l'autre."
"D'accord, j'y serai. Tu seras seul ?"
"Non, avec toi, j'espère !" répondit Jaume en plaisantant.
Kiril rit joyeusement : "OK, étalon, à tout à l'heure."
"A bientôt, poulain."
Jaume termina son service du déjeuner, se changea et partit vite vers Aiguadolç. En passant Avinguda de Roig i Raventós il croisa Carlos.
"Salut, Jaume ! Comment vas-tu ?"
"Bien, et toi ?"
"Bien. J'ai un avocat madrilène qui m'attend au Baluard Vidal. Un plein de fric."
"Mais alors que fais-tu encore par ici ?"
"J'ai accompagné Kiril au stade. Il y avait rendez-vous et il ne savait pas y aller. Il a l'air d'avoir un bon client...
Jaume sourit mais ne dit pas que c'était lui que Kiril attendait.
"Il est comment, Kiril ?"
"Tu l'as rencontré, non ? Bon garçon. Taciturne. Enfin, il parle volontiers, mais il ne dit rien sur lui. Il est mystérieux. Mais sympathique. Il t'intéresse ?"
"Bah, il est beau..."
"Oh ça oui ! J'ai essayé de faire l'amour avec lui. Je n'y suis arrivé qu'une fois, juste après son arrivée. Puis, gentiment, il m'a dit de laisser tomber, que je n'étais pas son genre. Avec Pablito aussi il a fait l'amour deux ou trois fois, mais après Kiril a arrêté. Pablito l'a mal pris, je crois, il s'est pris une veste..."
"Il doit trop tapiner et du coup il doit vouloir être un peu tranquille à la maison, tu sais comment c'est."
"Sans doute. Bon, salut, il faut que j'y aille. Je ne veux pas faire attendre mon avocat. C'est un gros lard, mais il paie bien."
Jaume se dépêcha. Il coupa par le parc et il arriva enfin au point de rendez-vous avec Kiril. En approchant il le vit et son cœur fit un bond. Il était tout vêtu de blanc, un jeans moulant, un T-shirt et des chaussures de sport, blanches aussi, immaculées. En s'approchant il le vit se mettre à genoux devant un gamin de cinq ans et lui dire quelque chose. Le gamin répondit. Jaume se rapprocha, curieux. Kiril ne l'avait pas vu arriver et il fit en sorte d'arriver en silence dans son dos.
"... et grand. Mais tu es sûr de ne pas t'être perdu ?"
"Non, il y a mon frère. Tu parles drôle, toi."
"Je suis étranger. Mais il est où, ton frère ?"
"Là." Le garçon désigna vaguement une direction dans son dos.
"Où, là ?"
"Là, avec sa fiancée. Il m'a dit qu'il revenait tout de suite. Pourquoi tu es étranger ?"
"Parce que je suis né très très loin. Alors sois sage et ne bouge pas d'ici, d'accord ?"
"Bien sûr. Si je suis sage ils m'achètent une glace. Très très loin comment ?"
"Plus loin que le bout de la mer..."
Kiril se releva et caressa la tête du garçon.
Alors Jaume dit : "Tu crois pas qu'il est un peu trop jeune pour toi ?"
Kiril sursauta et se tourna. Il vit le visage souriant de Jaume et un sourire radieux s'ouvrit sur son visage.
"Oh, toi ! Tu m'as fait un peu peur..."
"Ah, et mauvaise conscience, c'est ça : Corruption de mineur !"
"Mais arrête, imbécile. Ou je vais passer à la corruption d'étalon, pour toi."
"Trop tard, poulain : tu m'as déjà corrompu. Mais si tu es très gentil je t'achèterai une glace. Même si tu parles drôle."
"Je dois faire quoi pour être très gentil ?"
"Tu sais bien ce que j'aime faire avec toi, non ?"
"Alors oublie la glace. J'ai mieux à lécher."
"Impudent ! Comment peux-tu te permettre !" dit Jaume en prenant l'air outré. Puis il fit un sourire espiègle et dit : "Ça, ce sera pour plus tard, ce soir... Pour l'instant tu veux une glace, une vraie ?"
"Ce soir je ne peux pas, j'ai rendez-vous. Tu n'as pas le temps maintenant ?"
"Ici ? Au parc ? En plein jour ?"
"Mais non, grand crétin ! Chez toi."
"Non, on n'aura pas le temps. J'ai cours d'allemand à quatre heures, malheureusement."
"Ben, il n'est que 14:40..."
"Aller chez moi, revenir... on aurait juste le temps pour une baise rapide. Non. Avec toi je ne veux pas du hâtif. Demain soir ?"
"Je suis libre. Alors achète-moi une glace, allez !"
Jaume en acheta deux. Ils s'éloignèrent entre les arbres et s'assirent sur l'herbe. Pendant qu'il mangeait sa glace, Kiril le regardait.
"A quoi tu penses ?" lui demanda Jaume.
"Tu ne t'en doutes pas ?"
"A des cochonneries !"
"Tu n'aimes pas ça ?"
"Si, trop. Tu m'as fait bander, avec tes allusions..."
"Tu m'as fait bander dès que je t'ai vu."
"On ne voit rien. Et pourtant ton pantalon est moulant."
"C'est un de mes trucs. Je mets une coquille de danseur. Toujours avec un pantalon moulant. Quand elle est molle elle a l'air plus grosse et quand elle est dure elle ne me fait pas honte. C'est pratique."
"Astucieux. Comme ça tu as toujours un beau paquet, quel que soit ton état. Mais tu n'es pas trop à l'étroit, maintenant ?"
"A l'étroit, si ! Elle râle et voudrait sortir... pour toi. Elle se sent en cage."
Jaume sourit et fit oui. Puis il lui demanda : "Tu as eu beaucoup de clients, ces jours-ci ?"
"Oui, pas mal. Et toi ?"
"Pareil. J'ai rencontré un industriel de Bergam pas mal du tout."
"Bergam ? C'est ici en Espagne ?"
"Non, en Italie du nord. Jeune, plein de fric, généreux et plein de désir..."
"Le client idéal, quoi."
"Oui, surtout quand en plus il est bon au lit. Et toi ? De grandes conquêtes ?"
"Un journaliste allemand, un couple de belges, un commerçant de Monaco et un militaire basque en permission. Ah, et un gynécologue de Siviglia."
"En trois jours ? Champion !"
"Non, ça c'était en deux jours."
"Et tu as encore envie de faire l'amour avec moi ?"
"Bien sûr. Eux n'étaient que des amuses-gueule. C'est toi le plat principal. Et j'ai faaaaim, de toi."
"Bien... merci. Ce soir c'est qui ton rendez-vous ?"
"Le militaire basque. Ce soir c'est mon tour d'avoir la chambre."
"Il te plait ?"
"Il est chouette, oui. Tendre. Il est pas mal."
"Mieux que moi ?"
"Impossible !"
"Alors pose-lui un lapin et viens chez moi, allez."
"Non, je lui ai promis. Je ne manque jamais à ma parole. Et puis l'autre fois on a dû faire ça vite, à la plage. Ce soir je veux me le faire confortablement, au lit. Je veux bien en jouir."
"Mais alors, il te plait !"
"Jaloux ?" lui demanda Kiril, blagueur et provoquant.
"Non, quel rapport. C'est le métier. Et puis eux ils partent. Nous on reste, non ?"
"Oui. Tu sais que j'ai envie de t'embrasser ?"
"Moi aussi. Tu es très sexy, toi."
"Le militaire me l'a dit aussi. Il m'a dit que je suis un ange..."
"Oh, non : tu es plutôt un démon ! Je plaisante... tu es vraiment très beau. Tu sais que je suis fou d'impatience de te revoir nu ?"
"Si tu n'arrêtes pas, je me déshabille ici."
"Oui, allez... tu pourrais au moins enlever ton T-shirt, non ? Il fait chaud aujourd'hui... Allez, montre-toi..."
"Non. J'ai déjà trop envie... Ah, je t'ai apporté ceci. J'ai vu que tu as beaucoup de livres et... j'espère qu'il te plaira."
Il lui tendit un paquet que Jaume avait déjà remarqué avant. Il l'ouvrit : c'était un livre de photos sur l'Ukraine. Jaume le feuilleta.
"C'est beau. Où l'as-tu trouvé ?"
"A Barcelone, hier, pour toi."
"Il est beau ton pays, j'aimerais le visiter..."
"Je n'y suis jamais allé, malheureusement. J'aimerais y aller un jour... Mon pays c'est les USA, désormais. Ou ici, à présent."
"Tu as aussi eu le temps d'aller à Barcelone, hier ?"
"La nuit d'avant, avec le journaliste, à son hôtel. Alors hier matin, avant de rentrer ici, je suis allé à une librairie."
"Pour moi ?"
"Bien sûr. Ça t'étonne ?"
"Non... mais ça me fait très plaisir. Mais tu m'as pas mis de dédicace."
"Je t'en écrirai une demain soir, chez toi, si tu veux."
"Si je t'en laisse le temps !" dit Jaume joyeusement.
"Mmmh ! Alors la soirée promet d'être bonne !"
"Kiril ?"
"Oui ?"
"J'ai envie de toi."
"Moi aussi."
"Je sèche l'allemand. Tu viens ?"
"Non. Je ne veux pas que tu renonces à tes engagements pour moi. On attendra demain soir. Ce sera merveilleux, tu verras !"
"Kiril... j'ai envie de te prendre, puis que tu me prennes. L'autre fois tu ne m'as pas pris, toi. Bordel, ce que je bande ! Viens chez moi, maintenant, allez !"
"Non. Je viendrai demain soir. Et tu me prendras, puis je te prendrai. Je suis si impatient de te sentir en moi à nouveau, tu sais. Mais aussi de te prendre. Et j'ai aussi envie d'un bon soixante-neuf et de tout le reste. Et de t'embrasser. Tu sais que tu embrasses bien ?"
"Je fais tout bien, je suis un vrai pro !" plaisanta Jaume pour ne pas se laisser aller.
"Je le sais."
"Tu ne sais rien encore. Tu ne sais pas comme je suis bon pour prendre par derrière, par exemple..."
"Je le découvrirai vite, de toute façon. J'ai si hâte..."
"Viens chez moi..."
"Non, Jaume. N'insiste pas, s'il te plait. Moi aussi je veux avoir tout le temps. Tu me promets que demain tu ne me renverras pas, après ? Tu me laissera dormir avec toi ?"
"Bien sûr. Mais je crois que tu ne pourras pas dormir."
"Moi ça m'est égal. C'est ton problème : tu sais qu'au matin il te faudra te lever pour aller travailler, moi non. Je suis libre."
"Non, après-demain c'est mon jour de repos."
"C'est vrai ? Alors c'est encore mieux. Et je te promets que ce sera moi qui ne te laisserai pas fermer l'œil, étalon !"
"J'y compte bien, poulain." Dit Jaume et il regarda sa montre. "Tu m'accompagnes jusqu'à mon cours d'allemand ?"
"Volontiers. C'est où ?"
"Au centre, carrer de Sant Damià."
"Allons-y."
Ils marchèrent côte à côte, en discutant avec entrain, en riant. Parfois quelqu'un se retournait regarder ces deux garçons stupéfiants, si différents physiquement mais si bien assortis, mais ils ne s'en souciaient pas, absorbés par leur conversation, que ce soit une femme ou un homme. Au monument à Santigo Rusiñol, il tournèrent dans Carrer de Sant Sebastià puis dans Sant Damià. Là Jaume sonna à un porche. Quand il s'ouvrit, Jaume entra et se tourna vers Kiril.
Celui-ci lui sourit : "A demain soir, chez toi."
"Attend, entre un instant..." dit Jaume et il le tira vers lui, à l'intérieur, dans le couloir, il ferma la porte en la poussant contre le montant, il se colla contre Kiril en l'embrassa sur la bouche.
"Jaume, que fais-tu !, C'est dangereux !" Murmura Kiril rouge comme une pivoine.
"Non, il fallait que je le fasse. Ici personne ne nous voit. Sens comme je bande encore ! Sens !" dit-il et il lui guida la main entre ses jambes.
Kiril le palpa et sourit : "Oui... mais maintenant vas-y..." dit-il avec douceur.
Mais Jaume se frotta conte lui de tout son corps et il l'embrasa de nouveau.
"Oh Jaume... mais si ton professeur venait ?" protesta faiblement Kiril, en lui caressant la nuque.
"Il est pédé lui aussi. Au pire il essaiera de toucher..."
"Mais si il vient du monde ?"
"Il habite seul ici, lui. Allez..."
"Jaume, je t'en prie... Si tu continues tu vas me faire jouir et je vais tout me saloper ! S'il te plait... ça me plait trop... arrête..." murmura-t-il agité et ému.
Jaume fit oui et se détacha de lui. Il lâcha comme un soupir retenu, haussa les épaules et chuchota : "Bordel ! Si tu ne m'avais pas dit d'arrêter, je te prenais là ! Il s'en est fallu de peu, je te jure. Tu me fais bouillir le sang, poulain !"
"Oui... et toi tu me fais mourir d'envie, étalon. Salut, maintenant."
Alors qu'ils se disaient au-revoir, une voix appela de dessus : "Jaume, c'est toi ? Pourquoi tu ne montes pas ?"
"Me voici, professeur, j'arrive ! Je viens tout de suite." Cria Jaume vers les escaliers, il donna encore un rapide baiser à Kiril, rouvrit la porte et le garçon se glissa vite dehors.
Puis il la referma sans bruit et monta quatre à quatre à son cours d'allemand.
Jaume avait l'habitude de payer ses cours en nature, en permettant au professeur de le sucer. Mais cette fois-là, à peine l'homme s'agenouilla-t-il devant lui et le prit-il en bouche, heureusement surpris de le trouver déjà en érection, Jaume jouit tout de suite avec fougue, fermant les yeux et pensant à Kiril. Le professeur se releva en se léchant les lèvres.
"Et bien, garçon, que t'arrive-t-il aujourd'hui ? A peine je t'ai touché que tu as explosé comme une bombe !"
"Je regrette... je bandais déjà..."
"Je m'en suis aperçu. Patience. Allez, commençons le cours maintenant."
Mais Jaume suivait avec peine. Sa tête était pleine de Kiril, de son sourire, de sa voix chaude et sensuelle. Le désir qu'il éprouvait pour lui était prépondérant, absolu, énorme. Jaume en était presque épouvanté. Il n'avait jamais rien éprouvé de si intense, de toute sa vie. Et ce qui l'attirait chez Kiril n'était pas que son aspect physique, ou sa façon de faire l'amour, mais surtout sa personnalité que petit à petit il découvrait.
A un moment le professeur le secoua : "Ohé, Jaume, où es-tu ? Il est inutile que je m'échine à t'expliquer si..."
"Excusez-moi, professeur. J'ai peur de... de tomber amoureux !" murmura Jaume et soudain il rougit de cet involontaire aveu spontané.
"C'est pour ça que tu étais si excité aujourd'hui ?"
"D'une certaine façon, oui..."
"Je le connais ?"
"Non."
"C'est magnifique de tomber amoureux."
"Non, c'est horrible. Je ne dois pas tomber amoureux, je ne peux pas."
"Tu ne peux pas ? Mais ça n'a aucun sens."
"Avec mon métier, non."
"Tu ne dois pas parler du restaurant..." répondit-il avec un brin d'ironie, "donc tu parles de l'autre."
"Bien sûr. Un tapin ne peut pas tomber amoureux."
"Un tapin est d'abord et surtout un être humain. Et puis toi, tu es un tapin très étrange, particulier..."
"Etrange ? Que voulez-vous dire ?"
"Atypique. Tu as un bon travail, tu n'as pas besoin de tapiner."
"Plus j'ai d'argent mieux je vais."
"C'est vrai, mais tu es différent. Au fond tu ne te soucies pas vraiment de l'argent. Je me demande pourquoi tu t'es mis à tapiner."
"C'est une longue histoire..."
"De toute façon, aujourd'hui il est inutile de te faire un cours. Et je sais bien écouter..."
"Non, excusez-moi, professeur. Je n'ai pas envie d'en parler. Je ne ferais que me chercher des excuses à haute voix."
"Tu as déjà été amoureux, avant ?"
"Oui, trois fois. Trois échecs."
"Alors maintenant tu as peur."
"Peut-être. Mais à présent je crois que tomber amoureux est la pire des bêtises. L'amoureux... baisse les armes, pour ainsi dire. Il reste nu, sans défenses. Alors il se livre et on l'utilise, on l'écrase et après on le jette."
"Pas nécessairement. Si l'autre aussi est amoureux et il vous traite en égal."
"Oui. Mais pour découvrir que l'autre aussi l'aime, on doit s'ouvrir, se compromettre et en subir les conséquences. Je l'ai fait par trois fois. Maintenant ça suffit."
"Peut-être est-ce justement parce que tu dis que ça suffit que cette fois-ci pourrait être la bonne. N'est-ce pas dommage ?"
"Ou alors au contraire vais-je prendre ma quatrième baffe."
"On ne peut pas éviter de tomber amoureux. Quand ça arrive... ça arrive."
"Mais on peut le tuer, ce sentiment là, le mettre en cage et ne pas le laisser s'échapper..."
"Bien sûr, c'est difficile mais c'est possible. Mais alors on se tue soi-même, on met en cage la meilleure partie de nous, tu ne crois pas ? Tu es un garçon remarquable. Crois-moi, ce serait très dommage."
"Facile à dire. A l'évidence vous n'avez pas souffert autant que j'ai souffert..."
"Non, mon garçon. Chacun connaît ses propres souffrances et elles ne sont jamais comparables à celles des autres. Pour chacun d'entre nous, nos propres souffrances sont énormes et celles des autre supportables. Et nous nous trompons tous. De toute façon, je me moque de savoir si j'ai souffert plus ou moins que toi, mais j'ai souffert moi aussi. Mais je n'ai jamais eu peur de souffrir alors je ne me suis jamais mis en cage et je suis encore vivant bien qu'ayant passé le demi siècle. Je connais par contre des garçons, encore plus jeunes que toi, qui sont déjà morts en dedans. Des cadavres. Ils puent. Ils n'ont plus d'idéaux, plus de rêves, plus de désirs impossibles, plus d'amour, plus d'illusions, de générosité ni de curiosité ni... Ils sont morts. Et je regretterais de te voir aller vers la même fin. Tu vois, je me contente de te sucer, ou de me faire prendre par Antoni et Robert. Mais je continue à rêver qu'un jour je rencontrerai l'homme qui ne fera plus ça en échange d'un cours ou de quelque autre petite faveur, mais qui le fera par amour, comme le faisait mon Ramon...
"C'était votre amant ?"
"Oui. Nous avons vécu ensemble vingt-cinq ans. Puis il est mort, il y a quatre ans. Mais je n'aurais jamais connu mon Ramon si je m'étais refermé sur moi après mes cinq ou six premières terribles déceptions d'amour. Et ainsi, j'aurais perdu vingt-cinq ans de vraie vie."
"Mais maintenant il est mort. Et vous êtes seul."
"Non, Jaume, je ne suis pas seul. L'amour n'est pas mort, en moi."