Le soir du surlendemain, après leur promenade habituelle au long des ruelles, des places, des "campielli", pendant une pause dans une taverne, Fabrizio apparut. Il s'assit à leur table, près de Poletto, mais sans le regarder.
Au matin, Fabrizio avait déjà convenu avec le serveur de la taverne d'une ligne de conduite. Ce dernier arriva donc immédiatement à ses cotés et lui demanda, "Que veux-tu, pauvre fou ?"
"Je ne suis pas un fou, je suis un poète."
Zane poussa Poletto du coude et lui désigna Fabrizio du coin de l'œil.
Le serveur continua, "Bien sûr, donc tu es un fou. Que veux-tu, ce soir ?"
"Une chope de vin rouge."
"Payé de l'un de tes poèmes ?"
"Tu sais bien que j'ai peu de baïoques, non ?"
"Je sais. Mais tu sais aussi que pas de baïoques, pas de vin. Et estime-toi heureux que je te laisse t'asseoir là."
Alors Zane lui dit, "Hé, poète, puis-je t'offrir du vin ?"
"Trop de problèmes, Illustrissime."
"Non, pas du tout. Quel est ton nom ?"
"Fou... Ne l'avez-vous pas entendu ?"
"Allons ! Quel est ton vrai nom ?"
"Fabrizio, pour vous servir."
"Et tu es poète ?"
"J'écris des poèmes. Mais ils ne me rapportent même pas de quoi boire et moins encore de quoi manger. Alors je m'arrange de mille petits travaux et services rendus."
"As-tu sur toi quelques poèmes que tu puisses nous lire ?"
"Pas ce soir, Illustrissime. Je suis désolé."
Poletto, au grand étonnement de Zane, intervint, "Je suis à peine capable de lire et d'écrire, et à peine plus que mon nom. Je trouve merveilleux que quelqu'un puisse écrire des poèmes. Vous êtes le premier poète que je rencontre. Comment fait-on pour écrire de la poésie ?"
"Ca vient comme ça, comme une pensée légère comme une plume qui danse dans la tête et elle se pose et... c'est un poème. Un poète a peut-être des yeux et des oreilles différents des autres gens, qui sait ? Ou peut-être le cœur plus léger. Ou peut-être suis-je réellement un fou..."
"J'aimerais bien être un fou comme vous dites que vous l'êtes."
"Et ainsi, écrire des poèmes ?"
"Oui, mais seulement des poèmes d'amour."
"Et vous, jeune Seigneur..."
"Mon nom est Polo et je ne suis pas un seigneur. Seulement le page du Seigneur Zane que voici."
"Et vous, Polo, êtes vous amoureux ?"
"L'amour est la plus belle chose qui puisse arriver à un être humain. Cela donne un goût, un parfum et une lumière à la vie."
"Voilà qui est un concept poétique, le savez-vous ? Et chacun, quand il tombe amoureux devient, au moins un petit peu, un poète..."
"Parce qu'il voit avec des yeux différents, entend avec des oreilles différentes et qu'il a le cœur léger ?"
"Exactement."
"Ainsi, d'une certaine façon, les poètes sont toujours amoureux ?"
"Une indiscutable vérité. Vous, Polo, me semblez une personne hors du commun. J'ai eu de la chance, ce soir, de m'asseoir à votre table."
Poletto rougit légèrement et baissa les yeux.
"Une âme aussi sensible et noble est celle de quelqu'un qui peut encore être modeste sur lui-même. Vous piquez ma curiosité, Polo. Je voudrais vous connaître mieux. Croyez-vous que ce soit possible ?"
"Je suis juste un page, une personne de peu d'importance..."
"Personne, jamais, ne sera une personne de peu d'importance. Et encore moins un page qui doit être attentif aux besoins de son maître. Celui qui est capable d'être attentif aux autres est une personne de valeur et non de peu d'importance. Et vous, Polo, en plus de vos belles qualités d'âme, êtes aussi pourvu d'une belle apparence et de la jeunesse, ce qui fait de vous quelqu'un d'enviable. Je ne vous flatte pas, croyez-moi. Et donc, je vous réitère ma prière, me laisserez-vous vous connaître mieux ?"
"Je vous remercie. Ce sera aussi pour moi un plaisir de mieux vous connaître, signor Fabrizio."
"Pourrais-je venir chez vous pour vous rencontrer ?"
A ce moment, Zane intervint, craignant que Poletto ne soulève des difficultés, "Bien sûr. Il vit au Palazzo Zorzi, sur la Riva del Carbone. Quand il n'est pas de service, il peut certainement passer du temps avec vous. Mais écoutez, il n'y a pas une telle différence d'âge ni de condition entre vous. Pourquoi ne pas vous tutoyer ?"
"Bien sûr, Zane et Polo, et je suis honoré d'y être invité."
Après avoir discuté encore un peu, ils se saluèrent.
Dans la rue, Zane dit à Poletto, "Un bon compagnon, ce Fabrizio, tu ne penses pas ?"
"Oui, il paraît intéressant. C'est vraiment le premier poète que je rencontre."
"Et aussi physiquement, c'est un beau garçon."
"Il a de beaux yeux, et un sourire captivant."
"Et son pantalon semble bien rempli." plaisanta Zane.
"Ne penses-tu donc qu'à ça ?"
"Où est le problème ? Il n'y a pas de mal à ce qu'un esprit alerte aille avec un corps désirable. Enfin... tu vois, lui aussi est une des rencontres que l'astrologue avait prévues, n'a-t-il pas dit le fou ?"
Le lendemain, Ottavio se présenta à la porte du palais. Quand le laquais vint en informer Zane, Il lui dit de le faire monter, puis il appela aussi Poletto.
Quand Poletto arriva, Ottavio lui dit, "Je viens pour m'excuser, je ne suis pas encore arrivé à rassembler les pièces que je vous dois. Je ne voulais pas que vous pensiez que je ne vous les rendrais pas..."
Zane répondit, "Ne t'inquiètes pas à cause de moi, je ne suis pas pressé. Mais maintenant, pardonne-moi, je dois vous laisser..." et il sortit de la pièce.
Ottavio dit alors à Poletto, "Et pourtant, je voudrais vous remercier de votre gentillesse, d'une manière ou d'une autre... Dites-moi ce que je peux faire..."
"Tu n'as pas à t'inquiéter pour moi non plus, Ottavio. Ce n'étaient que quelques pièces. Si tu peux, rends-les-moi, mais si non, ça n'a pas d'importance."
"Non, les rendre, c'est sûr que je les rendrai. C'est juste difficile d'économiser rapidement, avec le travail que je fais."
"Et que fais-tu ?"
"Apprenti dans une verrerie où ils soufflent le verre. Il fait si chaud, à l'intérieur. C'est comme en enfer, et nous devons être presque nus, même au cœur de l'hiver. Vous avez de la chance, de travailler dans un si beau palais. Et d'être toujours si bien habillé."
"C'est vrai, j'ai de la chance."
"Polo, pardonne-moi si je te semble effronté, mais... le jeune maître Zane, juste avant que tu arrives, m'a dit que je te plaisais... et toi aussi, tu me plais. Alors, je me disais que je savais peut-être comment te remercier de ta bonté. Je serais vraiment prêt à te faire plaisir... Comprends-tu ?"
"Non, je ne comprends pas..."
"Je veux dire... Si tu veux faire l'amour avec moi, je serais plus qu'heureux..."
Poletto le regarda avec effarement et dit dans un murmure, "Non, non non, pas de cette façon..."
"Je ne te plais pas ? Ce n'est pas vrai que toi aussi tu aimes les garçons ? Le jeune maître Zane m'a laissé entendre que..."
"Zane s'est trompé."
"Alors ce n'est vrai que tu aimes les garçons ?"
"Non, ce n'est pas le problème..."
"Je ne te plais pas alors ?"
"Non, non, tu es bien fait, pour ce que tes vêtements me laissent voir."
"Veux-tu que je me déshabille ? Tu veux me voir d'abord ?"
"Non... c'est seulement que... je n'ai pas envie de faire l'amour..."
"C'est dommage. Parce que tu me plais beaucoup et que j'aurais vraiment aimé faire l'amour avec toi. Je suis un garçon simple et pas très raffiné, tu dois me pardonner, mais... l'idée que je devais te montrer ma gratitude de cette façon me semblait bonne, adéquate. J'espérais vraiment... Avec le jeune maître Zane, non, il n'est pas mon genre, mais toi, Polo, tu es vraiment un garçon avec lequel j'aurais vraiment aimé."
"Je te remercie, Ottavio, vraiment. Tu es très beau également, et tu me plais. Mais je n'ai pas envie de le faire avec un autre que mon homme."
"C'est Zane, ton homme ?"
"Non, ce n'est pas lui."
"Et il est jaloux, ton homme ?"
"Je ne sais pas. Mais il n'a pas de raisons d'être jaloux. Depuis que je suis avec lui, je ne l'ai fait avec personne d'autre, et je ne le veux même pas."
"C'est dommage. Ca veut dire que je ne suis pas assez beau pour toi ou alors, tu le ferais avec moi. C'est dommage, je suis vraiment désolé."
"Non, non, tu es beau. Tu me plais, je te l'ai dit. Si je n'étais pas engagé avec mon homme, j'aurais sûrement saisi ton offre, j'aurais dit oui tout de suite..."
"Et ton homme, c'est ton Maître ?"
"Non, ce n'est pas lui."
"Il vit dans le palais ?"
"Non, non."
"En bien alors ? Il n'en saura jamais rien, si nous faisons quelque chose ensemble. Allez, Polo, dis oui. Depuis que je t'ai vu, hier soir, je n'ai pas arrêté de penser à toi."
"Alors oublies-moi, c'est mieux."
Ayant encore deux cartes à jouer, et même plutôt trois en incluant Fabrizio, Zane ne s'inquiéta pas. Le même jour, alors qu'ils marchaient aux environs de l'église San Zanipolo, il rencontrèrent Filipeto. Le garçon, qui les avait vus arriver, fit en sorte qu'ils le trouvent, pendu la tête en bas, accroché par les jambes à la barre de fer tendue en travers d'une archivolte.
Quand ils arrivèrent à sa hauteur, Zane lui demanda, "Mais, garçon, que fais-tu ainsi, la tête en bas ?"
"Je regarde le monde à l'envers."
"Et pourquoi ?"
"Parce que le regarder à l'endroit est moins intéressant."
"Et que vois-tu ?"
"Je vois deux jeunes qui me regardent en marchant au plafond. Vous êtes vraiment drôles."
"C'est toi qui es drôle. Nous avons les pieds sur le sol, et c'est toi qui as la tête à l'envers."
Filipeto fit une volte rapide et retomba en face d'eux, "Et me voilà, comme tout le monde. Maintenant, je ne suis plus drôle. Quel est ton nom ?"
"Polo."
"Et le tiens ?"
"Zane."
"Ah, Zanépolo, comme l'église San Zanipolo qui est juste là. Moi, je suis Filipeto. Je n'ai que quinze ans, même si j'en parais plus. J'en parais plus, pas vrai ? Je suis très bien fait, aimable, analphabète mais intelligent, et affamé. M'offrez-vous quelque chose à manger ?"
"Viens avec nous, nous te trouverons bien quelque chose à manger, dans la rue. "
"Avec plaisir, Zanépolo. Si nous prenons ce passage, il y a des marchands ambulants et un qui vend de la friture. Toi, Poletto, es-tu un clerc ?"
"Non, je suis un page. Le clerc, c'est lui."
"Ah, un clerc, un page et un fainéant, moi."
"Tu es un fainéant ?" demanda Poletto amusé.
"Oui, bien sûr !"
"Bien sûr ? Pourquoi bien sûr ?"
"Parce que j'aime m'amuser, parler avec les gens, manger, boire et dormir en bonne compagnie."
"Boire et manger en bonne compagnie, et ensuite dormir." le corrigea Zane.
"Non, beau sire, aussi dormir en compagnie. Surtout si la compagnie est agréable. Des garçons comme vous, par exemple."
"Veux-tu dire que tu... tu vends ton corps pour de l'argent ?" Demanda Zane, d'un ton faussement scandalisé.
"Non, beau sire, pour qui me prends-tu ? Je ne le fais que par sympathie, pas pour l'argent ! Et à en juger à la façon dont vous m'avez regardé, spécialement toi, Zane, directement entre les jambes, j'ai compris que vous aussi, vous aimez dormir en bonne compagnie. Je me trompe ?"
Poletto, surpris par sa franchise, demanda, "Mais tu es encore un gamin !"
"Parce que j'ai quinze ans ? Mais mon corps est bien développé, et les hommes et les garçons avec lesquels j'ai fait l'amour ne m'ont jamais trouvé trop jeune. J'ai plus d'expérience qu'un adulte, crois-moi !"
"Tu ne fais l'amour qu'avec les hommes ou aussi avec les femmes ?" demanda Zane.
"Si vous étiez l'envoyé du Capitaine de Guet, je jurerais ne le faire qu'avec les femmes, que le ciel me tombe sur la tête. Mais à vous... je peux le dire, je sais que vous êtes comme moi, seulement, exclusivement avec les hommes. Et surtout avec des hommes comme vous, gentils et bien habillés. Et aussi prêts à me payer quelque chose à manger. Je jurerais que sous ces vêtements, se cachent des joyaux tentant pour un larron."
"Et tu es un larron ?" demanda Zane en riant.
"Oui, de ce genre de joyaux. L'or et l'argent ne me tentent pas. Si tu les utilises, après tu n'en as plus, et si tu ne les utilises pas, ils ne servent à rien. Ces joyaux, ceux que tu as entre les jambes, plus tu t'en sers et plus ils grossissent !"
Poletto et Zane rirent. Ils achetèrent quelque chose à manger et le partagèrent avec le garçon, assis sur la berge du canal, les jambes pendantes, Filipeto assis entre eux.
Le garçon, mangeant avec appétit, leur dit, "Ecoutez, quand nous aurons fini de manger, voulez-vous venir avec moi ? Je connais un endroit, quand l'un fait le guet, par sécurité, les deux autres peuvent s'écarter et faire l'amour, sous le soleil, nus comme Adam et Eve. Voulez-vous venir ? Je ferai d'abord l'amour avec toi, Polo, et ensuite avec toi, Zane..."
"Non, merci." répondit Poletto.
"Bien sûr, avec plaisir !" s'exclama simultanément Zane.
"Vous n'avez qu'à y aller tous les deux..." dit Poletto.
"Mais il en faut un pour faire le guet ! Sinon ça peut être dangereux." dit Filipeto.
Et Zane ajouta, "J'aimerais beaucoup le faire avec Filipeto, particulièrement parce que le garçon qui me plait ne veut pas que je le touche..."
Poletto se sentit mal, honteux, et hocha la tête, "Très bien, je ferai le guet."
"Mais, Polo... tu ne sais pas ce que tu perds. Regarde, je suis bon, moi. Ne me sous-estime pas parce que je suis jeune. Et en plus, je ne suis pas tellement plus jeune que toi."
Poletto resta inébranlable. Ils suivirent Filipeto et Poletto resta à faire le guet pour les prévenir si quelqu'un approchait. Zane et Filipeto se déshabillèrent, se couchèrent sur l'herbe et commencèrent à faire l'amour. D'où il était, Poletto pouvait les voir et entendre leurs gémissements de plaisir. Il aimait les voir faire l'amour et fût bientôt très excité. Les deux corps nus étaient beaux, sous le soleil, enlacés dans un érotique ballet ininterrompu, chacun donnant à l'autre du plaisir de toutes les façons possibles.
Quand les deux garçons eurent rejoint leur orgasme, et se furent rhabillés, Filipeto vint près de Poletto et avant qu'il ne puisse s'enfuir, l'attrapa entre les jambes, sentant sa ferme érection.
"Tu vois, tu bandes. Viens aussi, pendant que Zane fait le guet. Tu vas voir, tu vas aimer. Tu vas voir comme je suis bon. En plus, tu me plais beaucoup. Je bande déjà. Ne joue pas les anges, viens !"
Zane aussi insista, mais sans plus de succès. Aussi après lui avoir dit au revoir, Zane et Poletto rentrèrent chez eux.
Trois jours plus tard, Fabrizio revint les voir. Il fit une cour raffinée et assidue à Poletto, sans réussir à entamer sa détermination.
Quand Fabrizio, lassé, quitta le palazzo, Zane dit à Poletto, "Polo, je ne te comprends pas ! L'astrologue avait raison, tu as déjà rencontré trois des quatre tarots qu'elle avait prédit, mais tu n'en as rien fait."
"Trois ? Non, seulement deux, le trois de carreau et le fou."
"Et Filipeto, ce n'était le pendu, peut-être ? Ne te rappelle-tu pas que nous l'avons trouvé la tête en bas ?"
"Oh oui, tu as raison. Donc il ne manque que le deux de bâton."
"Et pour en faire quoi ? L'astrologue t'a dit de ne pas laisser passer les opportunités. Mais toi, au contraire..."
"Si les opportunités, c'est juste faire l'amour, ça ne m'intéresse pas tout. Je pensais qu'elle parlait de quelque chose de différent."
"Comment ça, différent ?"
"Je ne sais pas, mais différent."
"A moi, ça me semble évident que c'est exactement cela qu'elle voulait dire. N'as-tu pas vu à quelle vitesse tous les trois t'ont dit qu'ils aimaient faire l'amour avec les hommes et combien tu leur plaisais ? Penses-tu que ce soit juste le hasard ou est-ce le destin qui les a mis sur ton chemin ? Espérons qu'avec le quatrième, au moins, quand tu le rencontreras, tu seras moins stupide..."
"Mais j'ai mon homme..."
"Ton homme qui va bientôt te quitter, comme l'astrologue te l'a clairement dit !"
"Mais il ne m'a pas encore quitté..." répondit Poletto d'une voix têtue.
Quelques jours plus tard, la quatrième rencontre eut lieu. Ils étaient allés visiter l'île de Torcello, et sur la route du retour, alors qu'ils quittaient le bateau, Toffolo, deux bâtons sur l'épaule, se tenait sur le quai, regardant les gens descendre du bateau.
Zane poussa Poletto du coude et lui chuchota, "Regarde... Je pense que ce garçon est le deux de bâton !"
"Ça se pourrait."
"Il te plait ?"
"Oui, il me plait, mais je ne..."
Toffolo s'approcha d'eux et demanda, "Excusez-moi, 'lustrissimes, voudriez-vous m'acheter ces deux bâtons ciselés ? Je vous les fais pour seulement un baïoque chacun. Serez-vous assez aimables pour me les acheter, comme ça j'aurai fini ma journée. Un bon geste..."
"Est-ce toi qui les as gravés ?" Demanda Poletto en les examinant de près.
"Oui, 'lustrissime, vous plaisent-ils ?"
"Oui, et ils valent largement le baïoque. J'achète les deux." dit Poletto en sortant deux pièces de sa escarcelle et en les donnant au garçon.
Toffolo, lui prit la main et la baisa, "Merci beaucoup ! Je savais que ce jour serait un jour de chance. Les tarots me l'avaient dit !"
"Les tarots ?" demanda Poletto dressant l'oreille.
"Oui, les tarots. Une astrologue, juste hier soir, en échange d'un de mes bâtons, m'a tiré les cartes. Elle m'a dit que je rencontrerai deux jeunes hommes, et que l'un d'entre eux, du même âge que moi, m'achèterait mes deux bâtons. Avez-vous dix-sept ans comme moi, 'lustrissime ?"
"Oui, c'est ça." Répondit Poletto, abasourdi.
"Alors, voyez-vous, la vieille avait raison. Oh, comme je suis heureux, 'lustrissime, comme je suis heureux !"
"Mais deux bâtons aussi bien gravés, avec autant d'art, pour ce prix, tout le monde les aurai pris. Ce n'était pas très difficile à imaginer." objecta Poletto.
"Mais la vieille m'a aussi dit autre chose. Elle m'a dit que celui qui aurait le même âge que moi, et c'est vous, 'lustrissime, ferait pour moi quelque chose que je désire depuis longtemps, quelque chose que je n'ai jamais eu le courage d'essayer..."
"Et c'est quoi ?"
"Vous devez ma pardonner... Je me sens un peu honteux, vous savez... Mais comme c'est le destin, et qu'il est si bon avec moi... Ce que je désire... et que l'astrologue m'a dit que vous feriez... oui, elle m'a dit exactement ça, que j'avais un désir secret et que vous y répondriez, même si elle ne savait pas que ce désir que je ressens est... et bien... comment vous l'expliquer... Il y a longtemps que je veux le faire... même si je n'ai jamais essayé avant... je voudrais faire l'amour avec un homme !"
"Polo, c'est le signe. Ca ne peut pas être plus clair !" s'exclama Zane.
"J'ai peur que la vieille femme ne se soit trompée... Je ne suis pas l'homme qui... qui remplira ton désir secret. Je ne peux pas faire l'amour avec toi."
"C'est impossible. C'est le dernier bateau qui arrive de Torcello et vous êtes les premiers à sortir de ce bateau, de mon âge, et vous avez acheté mes deux bâtons, alors... Ne voyez-vous pas que vous êtes celui qui doit m'apprendre, m'initier aux plaisirs de l'amour entre hommes !"
"Non, je suis désolé, ça ne sera pas moi. Je suis vraiment désolé."
Toute l'insistance et les raisonnements de Zane et les prières de Toffolo restèrent sans effets. Quand ils rentrèrent à la maison, seuls, Zane le réprimanda avec sévérité.
"Polo, je ne te comprends pas. Tu craches vraiment sur ta chance ! Tu as rejeté les quatre tarots, même s'ils étaient exactement comme on te l'avait prédit. Je peux comprendre, même si j'en suis désolé que tu ne veuilles pas le faire avec moi. Mais ta... fidélité à un homme qui te néglige et tôt ou tard te quittera... L'astrologue te l'a dit, n'est-ce pas ? Elle t'a dit que ton homme, durant son absence, rencontrera une personne et se liera avec elle ! Peut être même que juste maintenant, il est au lit avec un autre garçon ! En plus, c'étaient tous quatre de beaux garçons, tu ne peux pas le nier !"
"Oui, c'est vrai, particulièrement Fabrizio, le poète blond..."
"Comme je viens de te le dire ! Même si ton homme était un dieu !"
"Il l'est peut-être..."
"Ne dis pas de bêtises ! Et Filipeto ? Il m'a fait l'amour de façon vraiment exceptionnelle."
"J'en suis content pour toi."
"J'en suis content pour toi." Le singea Zane, furieux d'avoir été à ce point incapable de remplir sa mission.
"Ne sois pas fâché contre moi, Zane. C'est juste que je ne peux pas, pas avec d'autres personnes."
"Et pourtant, je t'ai souvent vu excité, ta petite queue plus dure que la hallebarde d'un garde du palais ducal. A ta place, je n'aurais jamais tourné le dos à la bonne fortune d'une façon semblable ! Je ne te comprends vraiment pas !"
"Ma bonne fortune est d'avoir mon homme."
"Il doit te baiser comme un dieu, pour t'avoir ensorcelé comme ça, mon pauvre ami !"
"Non, ce n'est pas que ça. Tu ne peux pas comprendre..."
"Tu as raison, je ne peux pas comprendre ! Je te croyais plus intelligent, Poletto. J'avais tort."
"Oui, Zane." répondit simplement Poletto, serein.
Zane ne savait plus quoi faire, ni quoi dire. Il n'aurait jamais imaginé rater aussi totalement la mission que lui avait confiée Lorenzo. Encore furieux, il dit, "Tu mériterais que j'aille maintenant chercher ces quatre garçons, et que tous ensemble, nous te sautions dessus, pour te forcer à le faire. Comme ça !"
"Ca ne changerait rien. Tu pourrais seulement me faire baiser, m'exciter, me faire jouir... mais ça ne serait que mon corps. Et alors même seulement en usant de violence."
"Oui, je sais. Pardonne-moi. Je ne devrais même pas dire des choses comme ça. Mais tu me rends fou ! Sais-tu que tu es plus têtu qu'un mulet ?"
"Oui, je sais. Quant ça en vaut la peine, je suis comme ça. Et je peux aussi être plus coulant que l'eau, quand ça en vaut la peine. Si tu pouvais connaître mon homme..."
"Oh, mon homme, mon homme ! Je ne veux plus t'entendre dire ces mots, tu me fais mettre en colère !"
"D'accord."
"Ça me fait presque enrager de devoir passer la fin du mois avec toi ! Heureusement qu'il ne reste que quelques jours. J'espère qu'ils vont rentrer rapidement."
Poletto baissa le tête et murmura, "Je suis désolé de t'avoir mis en colère, je ne le voulais pas. Mais tu ne peux pas exiger de moi de faire ce que je ne veux pas. Diras-tu à mon Maître que je t'ai déplu ?"
"Pas question, ça restera entre toi et moi, et je ne vois pas de quoi je me plaindrais de toi en tant que page. Mais en tant qu'ami..."
"Es-tu vraiment mon ami ?"
"Bien sûr."
"Alors si je te demandais, au nom de notre amitié, de faire l'amour avec une femme, le ferais-tu ?"
Zane éclata de rire, "Je me sens tenté de te répondre oui, juste pour voir. Mais tu serais capable de me le demander. Non, bien sûr... Tu es incroyable, Polo, mais je suis content d'avoir rencontré un garçon tel que toi. Soyons bons amis pour les jours qui restent, d'accord ?"
"Je ne demande rien d'autre."
"Et pardonne-moi d'avoir essayé avec toi, mais tu me plais tellement."
"Tu es pardonné, bien sûr."
Ils passèrent les derniers jours à s'amuser, sans soucis. Et enfin, Lorenzo revint. Zane lui fit un compte-rendu précis de ce qui s'était passé.
Et il conclut ainsi, "Mon cher signor Lorenzo, ce garçon est fou d'amour pour vous. Gardez-le précieusement, et ne le faites jamais souffrir, c'est vraiment une perle rare. Moi, à sa place, et je ne suis pas le seul, j'aurais cédé mille et une fois. Mais il n'a rien fait d'autre que de penser et de parler de vous, bien qu'il n'ait jamais révélé ou laissé passé un soupçon sur votre identité. Je vous envie, Illustrissime, j'aimerais tant trouver un amoureux comme Poletto. J'arrêterais mon commerce immédiatement, sur-le-champ, je vous le jure !"
Zane salua Poletto et, lui disant qu'il rentrait avec son père à Bergame, il disparut.
Quant, enfin, Lorenzo et Poletto furent seuls, le garçon dit, "Bienvenue à la maison, Maître."
"Je suis content de te voir, Poletto. T'ai-je manqué ?"
"Oh oui, beaucoup !"
"Tu t'es bien amusé avec Zane ?"
"Oui, bien sûr, mais vous me manquiez... Et... vous ai-je un petit peu manqué ?"
"Non, pas un petit peu, beaucoup. Et plutôt que de rester ici à discuter, pourquoi ne monterions nous pas dans ma chambre rattraper le temps perdu ou au moins ce qui sera possible, pendant que nous étions si loin l'un de l'autre. Cela fait un mois que je n'ai pas fait l'amour, même pas seul avec moi-même. Et je suis plein de désir."
"Moi aussi, Maître. Et je me sens en feu depuis la première minute où je vous ai vu."
"Et bien montons nous réchauffer à ce feu, alors !"