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histore originale par Andrej Koymasky


LA SAINTE VIE
D'UN EVEQUE
PECHEUR
CHAPITRE 9
ANNÉES 37 À 39
LE GRAND PROCÈS

Beowulfs était content. L'annonce de la venue de l'Empereur et de sa cour était une bonne nouvelle : il verrait son triomphe sur Wilibert et son prestige et son pouvoir en sortiraient renforcés.

Il avait fait préparer le château pour accueillir dignement l'Empereur, de façon somptueuse, mais il avait surtout pris grand soin de préparer les faux témoins contre Wilibert, sans oublier les précieux conseils que l'accusé en personne lui avait donnés. Il avait écrit de sa main et pour chaque témoin un texte qu'il devrait apprendre par cœur et dont chacun, tout en décrivant les mêmes faits, donnait des détails différents.

Et lorsque Wilibert et son fidèle chancelier seraient condamnés au bûcher, il demanderait à l'Empereur, en récompense de son zèle dévoué, d'annexer les terres et le diocèse de Ströben aux siens... L'Empereur n'allait pas le lui refuser.

L'Empereur arriva à cheval, avec une impressionnante suite de chevaliers, dignitaires, soldats et serviteurs. Les clairons annoncèrent son arrivée. Beowulfs choisit de porter ses plus beaux habits qu'il savait rivaliser avec ceux de l'Empereur lui-même, mais sur sa précieuse étole en brocard de soie et d'or, il mit sa somptueuse grande croix d'archevêque, constellée de pierres précieuses. Il hésita entre sa couronne princière et sa mitre d'évêque. Il choisit cette dernière qu'il trouvait plus prestigieuse.

Il renonça par contre à porter sa crosse pour attacher à son flanc sa plus belle épée, un cadeau de l'Empereur lui-même... histoire de lui rappeler sa bienveillance.

Il fit le tour du château pour vérifier que tout était prêt et en ordre. Il fit par prudence abaisser ses étendards et relever au-dessus, derrière le trône, ceux aux armes de l'Empereur. Il avait fait installer à la droite du trône, et un niveau en dessous, un plus modeste trône où lui-même prendrait place.

Il alla enfin contrôler les prisons du château. Il avait fait libérer les prisonniers de droit commun et supprimer ceux coupables de charges plus graves pour ménager assez de place pour Wilibert, son chancelier... et peut-être bien quelques autres.

L'Empereur arriva et fut reçu avec les honneurs dus. Beowulfs fut un peu étonné de voir dans sa suite l'archevêque de Mayence et l'évêque Friedrich, confesseur personnel de sa majesté. Mais il se dit que leur présence pourrait, somme toute, se révéler à son avantage.

Lorsque la cérémonie de bienvenue fut terminée, quand toute la suite de l'Empereur fut installée dans les chambres du château, Beowulfs demanda quand pourrait commencer le procès de Wilibert.

"Pas tout de suite... mais bientôt. J'entends d'abord m'accorder quelque repos des affaires d'état. D'ici là je compte convoquer le comte Wilibert et son acolyte..."

"Le comte-évêque Wilibert..." le corrigea Beowulfs, "ce procès concerne la morale, qu'il concerne un évêque... un homme d'église, est donc une circonstance aggravante."

"Oui, assurément. C'est pourquoi j'entends présider le procès en personne, en tant qu'oint de Dieu à travers le pape. Et pour la morale, j'ai avec moi l'archevêque de Mayence et mon confesseur. Car j'ai décidé de te confier l'accusation, ce qui ne me permettra pas de profiter de tes conseils en la matière. Je veux un procès juste et équitable et que la peine que j'ordonnerai serve d'exemple à tous."

Beowulfs remarqua avec plaisir que l'Empereur n'avait pas parlé de verdict mais de peine. Une nuance subtile mais d'importance.

"Veux-tu que j'envoie mes hommes arrêter les accusés et les mener en ton auguste présence ?"

"Non, j'enverrai mes hommes qui les escorteront ici. Et jusqu'au début du procès, ils seront les hôtes de ce château sous la surveillance de mes soldats."

"Très bien, il en sera fait selon tes ordres."

Wilibert savait depuis un mois, grâce à son père, que l'Empereur venait à Tretlingen et l'accusation portée par Beowulfs contre lui. Il fit aussitôt informer le prêtre Liutpold. Ce dernier prit le sceau et la bulle du pape et partit aussitôt pour Ströbel avec une escorte fournie par l'évêque Otto, prudemment habillée aux couleurs du Pape plutôt que ce celles d'Otto.

Il arriva juste à temps : les hommes de l'Empereur venaient d'informer Wilibert et Waldemar de leur convocation chez le suzerain au château de Tretlingen. Ils prirent la route tous ensemble, avec les envoyés de l'Empereur et l'escorte du légat du pape. Liutpold chevauchait à côté de son ancien évêque et seigneur.

"Qui donc chevauche derrière toi ? Il me semble l'avoir déjà vu, mais je ne le remets pas." lui demanda Wilibert.

"C'est mon Godaliufs."

"Ah, il est devenu un homme et, ainsi vêtu, je ne l'avais pas reconnu. Il est toujours avec toi ? Et tu es toujours content de lui ?"

"Oui, à tes deux questions. Il est mon ombre. Je lui ai appris à lire et à écrire, le latin et la langue vulgaire. Il a eu du mal au début, mais il les maîtrise assez à présent, bien que sans espoir de jamais devenir un grand lettré. Il m'est utile pour cela aussi, en plus d'être cher à mon cœur. Mais as-tu pensé à ton système de défense ?"

"Je vais tout nier avec résolution... dussé-je mentir. Pas pour sauver ma vie, mais pour sauver celle de Waldemar."

"Mais alors... vous deux aussi..."

"Tu ne l'avais pas deviné ?"

"Non, pas du tout. Tu ne m'as jamais rien dit qui puisse me le faire subodorer. J'étais sûr que l'accusation était infondée. Mais bon, ça ne change rien. Les témoins à charge de Beowulfs peuvent-ils avoir vu quelque chose ?"

"Certainement pas, nous en sommes sûrs. Nous n'avons jamais commis d'imprudence. Mais ils mentiront en jurant sur l'évangile et sur la tête de leur mère."

"C'est certain, et je m'ingénierai à les prendre en défaut."

"Je crois que ce sera difficile. Mais... que Samson meure avec les Philistins !" dit Wilibert en conclusion.

Ils arrivèrent au château de Tretlingen. Beowulfs ne se montra pas. Wilibert et Waldemar furent enfermés dans deux chambres voisines mais non communicantes et les soldats de l'Empereur montaient la garde devant leurs portes.

Les deux amants avaient décidé de ne même pas tenter de communiquer pendant leur incarcération et le procès, de crainte d'être espionnés et que leurs mots puissent être utilisés contre eux.

Liutpold présenta ses lettres de créance à l'Empereur qui fit valider par son chancelier et l'expert en héraldique de la cour les armes du pape et sa signature sur la bulle, puis il ordonna que le légat du pape soit accueilli avec les honneurs qui lui étaient dus. Beowulfs fut un peu troublé par cette présence inattendue, mais il fit contre mauvaise fortune bon cœur. Il n'avait pas le choix.

Quelques jours plus tard, l'Empereur convoqua Wilibert et resta seul avec lui.

"Tu m'as demandé audience, Wilibert von Hausthaufen. Je te l'accorde maintenant."

Wilibert s'agenouilla devant l'Empereur et lui mit en main un petit parchemin où il avait écrit qu'il craignait que Beowulfs ait placé des espions pour les écouter, si même il n'était pas à l'écoute en personne, et qu'il demandait à lui parler en plein air.

L'Empereur lui adressa un regard courroucé. Il se leva et jeta le parchemin au feu, puis il dit, en le regardant brûler : "Il fait beau, aujourd'hui. Suis-moi au jardin, j'y écouterai ce que tu as à me dire."

Wilibert sourit et hocha la tête. Ils sortirent. Beowulfs était derrière la porte, déjà prêt.

"Ta sainte majesté souhaite sortir ? Je peux t'accompagner..."

"Non, je veux rester seul avec von Hausthaufen."

"Mais... ta majesté impériale... j'ai peur que..."

"Que crains-tu, Beowulfs ? Je suis armé et von Hausthaufen ne l'est pas. Et mes hommes veilleront sur moi... à bonne distance."

"Tout comme mes hommes et moi-même." proposa promptement l'archevêque.

"Ce n'est pas nécessaire et le cas échéant tes hommes pourraient gêner les miens. Quant à toi, ne prends pas cette peine, va plutôt prier dans la chapelle de ton château que tes œuvres aient le succès qu'elles méritent."

"Beowulfs se retira en bon ordre, contrarié mais impuissant face à un ordre de l'Empereur.

Quand ils furent seuls dans le jardin, l'Empereur dit : "Alors, Wilibert, tu sais ce dont on t'accuse et pourquoi tu es ici. Te déclares-tu coupable ou innocent ?"

"Je suis un pécheur, majesté impériale."

L'Empereur rit : "Nous le sommes tous, si l'on en croit notre Sainte Eglise. Et celui qui ne l'est pas n'est pas un vrai homme. Mais je ne vais pas insister sur cette question. Ton père m'a dit que tu as de graves choses à me dire, avant que ton procès ne commence."

Wilibert lui parla de toutes les preuves qu'il avait rassemblées contre les autres évêques et de leurs méfaits. L'Empereur en fut très contrarié.

"Tu dis avoir des preuves, les as-tu avec toi ?"

"J'ai estimé imprudent de les emporter ici. Il s'agit de documents très détaillés et volumineux. Je craignais qu'ils me soient dérobés par mes ennemis. L'ensemble est gardé dans mes archives secrètes à Ströben. Envoies-y des hommes à qui tu accordes pleine confiance et je leur dirai où trouver ces parchemins."

"Je vais envoyer mes hommes et ce sera ton chancelier, Waldemar qui les guidera et leur remettra les documents, puis il reviendra avec eux. J'examinerai le tout avant que ne commence ton procès. Ton père disait vrai, ce sera un procès long, vaste et compliqué, où les accusés seront nombreux et illustres.

"J'ai bien fait d'emmener l'archevêque de Mayence et l'évêque mon confesseur... et je suis heureux de l'arrivée inattendue de ce légat du pape... et d'avoir pensé à emmener mes meilleurs juristes et hommes de loi. Bien, notre rencontre a assez duré. Si tu n'as rien d'autre à me demander..."

"Je te demande seulement que justice soit faite."

"Et elle sera faite." dit l'Empereur en regagnant le château.

Il ordonna que Wilibert soit reconduit dans sa chambre et gardé à vue, non seulement par la sentinelle à sa porte mais par un de ses hommes qui devrait rester sans cesse à ses côtés : l'Empereur craignait en effet que quelqu'un puisse vouloir attenter à sa vie.

Puis il donna des ordres à ses hommes. Il annonça à Beowulfs que Wilibert avait presque admis sa faute et que contre la clémence pour son chancelier il était prêt à remettre à ses hommes des documents compromettants sur ce qu'il avait jusqu'alors tenu caché sur d'autres fautes de sa part...

L'Empereur dit aussi que puisque ce prochain procès devait être un exemple pour tous, il fallait que Beowulfs y convoque le concile de tous ses évêques qui assisteraient au procès pour donner plus de force et d'importance au verdict.

"Mais... vas-tu laisser libre le prêtre Waldemar ?" demanda Beowulfs.

"Je ne l'ai ni dit ni promis. J'ai juste dit à von Hausthaufen que je ne condamnerais pas à mort son chancelier. Mais je pourrais, par exemple, décider de le faire emmurer vif..." dit l'Empereur en riant. "En tout état de cause, je veux que la région sache qu'on ne plaisante pas avec la loi de Dieu ni avec la main de l'Empereur. Les coupables auront une punition dure mais juste, ils n'auront que ce qu'ils méritent.

Beowulfs parut soulagé par cette déclaration. Il envoya aussitôt des messagers organiser le concile extraordinaire. L'Empereur fit aussi convoquer tous ses vassaux laïcs de la région.

En raison de la présence de tant d'hôtes prestigieux, Beowulfs estima que l'endroit le mieux adapté à la tenue du procès serait sa cathédrale où il fit installer trônes et sièges pour les nobles et la cage pour les inculpés.

"Fais faire une cage bien grande, je la veux très visible. Il faut que tout le monde comprenne la gravité des faits, et je veux que Wilibert et Waldemar portent leurs habits sacerdotaux et les insignes de leurs charges. Quand j'ordonnerai que les coupables en soient dépouillés, leur chute n'en sera que plus évidente !" dit l'Empereur.

Beowulfs hocha la tête, satisfait.

Prélats et nobles commencèrent à arriver de toute la région. Le château comme l'évêché étaient bondés, au point que nombre de visiteurs durent partager leur chambre avec leurs domestiques. Et enfin le procès commença.

Après les laudes chantées ensemble, tout le monde prit place. L'Empereur siégeait devant l'autel, le légat du pape à sa gauche, mais au même niveau. Un degré plus bas siégeaient les prélats et les juges que l'Empereur avait amenés avec lui. Plus bas encore, à gauche, se trouvait la grande cage avec dedans les deux accusés et face à eux, à droite, siégeait l'accusateur, l'archevêque Beowulfs au bout de la table où étaient ses assistants. Au milieu, autour d'une autre table, siégeaient les greffiers du procès.

Des deux côtés de la nef centrale siégeaient les évêques et seigneurs avec d'autres notables. Les hommes d'armes et chevaliers de l'Empereur montaient la garde tout autour. Les soldats de Beowulfs montaient la garde hors de la cathédrale.

L'Empereur fit ordonner l'extra omnes par son maître de cérémonie. Les curieux sortirent de la cathédrale et les portes furent verrouillées de l'intérieur.

L'Empereur fit signe à Beowulfs de prononcer son réquisitoire et de nommer les témoins à charge. Il s'agissait de trois serfs du diocèse de Ströben.

"Puis-je les faire appeler ?" demanda Beowulfs.

"Un à la fois." dit le prêtre Liutpold et l'Empereur acquiesça.

Le premier serf répondit à la question de Beowulfs : "J'ai vu de mes propres yeux l'évêque Wilibert et son chancelier Waldemar, encore vêtus des saints habits, dans la cathédrale, après avoir ensemble célébré la sainte messe, se retirer au vestiaire pour se changer et se jeter dans les bras l'un de l'autre, s'embrasser à pleine bouche tandis que leurs mains touchaient l'autre là..."

"Cet homme ment effrontément !" s'exclama Wilibert.

"Tais-toi ! Tu parleras quand on t'interrogera !" le coupa l'Empereur sévèrement, puis il se tourna vers le serf et lui dit : "Continue."

"J'ai fini..." dit le serf, hésitant avec un coup d'œil à Beowulfs qui hocha la tête.

"Attends." intervint le prêtre Liutpold, "Ils se touchaient là... Où ? Et de quelle façon ?"

"Et béh, là où un homme ne doit pas toucher un autre homme... là, entre les jambes..."

"Et de quelle façon ?" demanda à nouveau Liutpold.

"Ben... comme ça..." dit le serf en illustrant d'un geste de la main, "de façon honteuse."

"Et tu as tout vu ? Où étais-tu ?" demanda l'Empereur.

"J'avais soulevé le rideau pour entrer au vestiaire, j'ai été surpris et dégoûté et je me suis réfugié derrière le rideau, hors de vue..."

"Mais ils s'embrassaient... comment ?" insista Liutpold.

"À pleine bouche, la langue toute dans la bouche de l'autre..."

"La langue de qui dans la bouche de qui ?" demanda Liutpold.

"La langue de l'évêque dans la bouche du chancelier."

"Et tu as vu tout cela à ton aise." dit l'Empereur.

"Oui, assurément, de mes propres yeux."

"Mais où étais-tu ?" demanda Liutpold.

"J'avais soulevé le rideau pour entrer au vestiaire, j'ai été surpris et dégoûté et je me suis réfugié derrière le rideau, hors de vue..."

"Tu avais soulevé le rideau ?" demanda Liutpold.

"Oui, j'avais soulevé le rideau pour entrer au vestiaire, j'ai été surpris et dégoûté et je me suis réfugié derrière le rideau, hors de vue..."

"Bien, c'est clair. As-tu entendu, Wilibert ? Qu'en dis-tu ? Tu avoues ?" lui demanda l'Empereur.

"Jamais je n'ai rien fait de tel avec mon chancelier ni avec nul autre. Cet homme ment effrontément. Et même si j'avais jamais pensé faire une telle chose, je n'aurais pas été fou et imprudent au point de le faire en un lieu où n'importe qui aurait pu nous surprendre, comme le dit cet homme dans ses propos mensongers."

Beowulfs se leva : "Mais la luxure fait souvent oublier toute prudence, c'est de notoriété publique. Peux-tu prouver que cela est faux ?"

"Il est impossible de prouver que ce qui ne s'est jamais passé n'est pas arrivé. Mais crois-moi, tout ça est si ridicule et absurde..."

"Nous verrons si cela est risible." coupa Liutpold. Puis il se tourna vers le serf et lui demanda : "Et après avoir vu cela, en as-tu parlé à d'autre serfs, à d'autres gens ?"

"Non, à personne, jamais, j'avais trop honte, rien que d'y penser."

"Réfléchis bien, tu n'en as jamais parlé à personne ? Tu es prêt à le jurer ?"

"Non, à personne, je le jure." s'exclama le serf.

Beowulfs intervint promptement : "Réfléchis bien... à l'évidence tu en as parlé à quelqu'un, puisque te voilà ici à témoigner..."

Le serf finit par comprendre : "Ah oui, je vois. J'en ai parlé à monseigneur l'archevêque."

"Oh, je vois, tu es si lié à l'archevêque que tu n'as pas hésité à parcourir bien des lieues pour venir lui en parler !" dit l'Empereur avec ironie.

"Non, c'est que... c'est que..." balbutia le serf.

"Il est venu voir sa famille ici, à Tretligen," intervint Beowulfs, "et quand je l'ai questionné il s'est confié à moi... En fait il a confirmé des bruits qui couraient déjà, et j'ai voulu m'en assurer..."

"Le bruit courait déjà ? Alors, si cela se savait déjà, si loin de Ströben, ce serf en avait parlé à d'autres..." dit l'Empereur.

"Il n'est pas le seul témoin... D'autres peuvent en avoir fait courir le bruit..." répondit Beowulfs avec empressement.

"Et comment peut-il bien se faire qu'un homme dont la famille est ici soit parti travailler si loin ? Et comment savais-tu qu'il servait l'évêque de Ströben ?" demanda le prêtre Liutpold.

"Je suis toujours très bien informé sur tout, comme tout adroit seigneur se doit d'être..." dit l'archevêque, sur la défensive.

"Même dans le territoire d'autres seigneurs ? Même sur ses serfs ? Qui ils sont, ce qu'ils font, où ils vont et quand ils vont voir leur famille... Très remarquable. Je te félicite." dit Liutpold, sarcastique.

L'Empereur rit : "Écoutons le témoin suivant. Mais que celui-ci reste à disposition du tribunal, gardé à vue et à l'isolement."

Le premier témoin sortit, après avoir lancé un coup d'œil inquiet vers Beowulfs qui ne le regardait pas. Le deuxième témoin entra et répondit aux rusées questions de Beowulfs :

"Je suis un serviteur qui craint Dieu et quand j'ai vu l'évêque Wilibert, dans le jardin qui flanque l'évêché, assouvir ses vils désirs sur son chancelier à l'habit relevé et s'agiter sur lui en haletant comme un chien en chaleur, j'en ai ressenti un fort dégoût, aussi suis-je venu ici, à Tretlingen, le dénoncer à monseigneur l'archevêque qui tient juridaction sur mon maître..."

"Tu as donc vu l'évêque Wilibert, ici présent, insérer son membre viril dans le derrière du prêtre Waldemar ?" lui demanda l'Empereur.

"Oui, votre majesté, je l'ai vu clairement..."

"Tu les voyais donc de profil ?" demanda l'Empereur.

"C'était l'après-midi et j'ai tout vu, j'ai vu comment il s'agitait sur lui, de profil, en haletant comme un chien en chaleur..."

"Dis-moi, serf, que signifie le mot juridaction ?" demanda le prêtre Liutpold.

"Juridaction... c'est quand on jure ce qu'on a vu faire..." répondit le serf, incertain.

"Que voulez-vous qu'un serf illettré..." commença Beowulfs.

"Tais-toi, pour l'instant !" le coupa l'Empereur qui avait compris le sens de la question de Liutpold. "Tu affirmes donc être allé chez l'archevêque... parce qu'il jure ce qu'il se dit sur Wilibert ?"

"Bien sûr, et il ne se parjure pas plus que moi." dit le serf.

"Tu as donc juridaction sur nous, puisque tu jures de dire vrai." dit l'Empereur.

"Oui, bien sûr."

"Excusez-le, ce n'est qu'un pauvre ignorant qui se sert de mots qu'il ne comprend pas... L'important c'est ce qu'il a vu..." intervint Beowulfs.

"Pourtant la première fois il s'est servi du mot à bon escient. Allez savoir comment le bon mot lui est venu aux lèvres quand il ne le comprend pas..." lâcha avec ouverte ironie le prêtre Liutpold.

"J'appelle le troisième témoin..." dit l'archevêque, mal à l'aise.

"Je n'en ai pas fini avec lui." le coupa rudement l'Empereur et il demanda au serf, "Tu as dit les avoir vu clairement."

"Le fait est, votre majesté."

"Leurs tuniques étaient relevées ?"

"Oui, l'évêque devant et le chancelier derrière..."

"Et son membre viril était en entier dans le derrière du chancelier ?"

"Tout à fait, en entier... et j'ai tout vu, je l'ai vu s'agiter sur lui en haletant comme un chien en chaleur, j'en ai ressenti un fort dégoût..."

"Au mot près ce qu'il a dit avant..." murmura Litplod, puis il demanda : "Et tu es resté à les regarder jusqu'à ce qu'ils arrivent à l'orgasme ? Mais où étais-tu ?"

"J'étais à la fenêtre de la cuisine, celle qui donne sur le jardin, et j'ai tout vu, je l'ai vu s'agiter sur lui en haletant..."

"Et de quatre !" dit l'Empereur en riant. "Il suffit pour l'instant. Faites entrer le troisième. Mais que celui-ci aussi reste à disposition."

Le troisième serf parla :

"L'évêque avait fait demander la baignoire, quand j'ai pensé qu'il en avait fini je suis allé dans sa chambre mais de l'antichambre j'ai entendu des gémissements et j'ai cru qu'il avait eu un malaise, j'étais sur le point d'entrer quand j'ai entendu son chancelier dire baise-moi plus fort, alors j'ai regardé et j'ai vu l'évêque, nu sur lui, qui le baisait comme on baise une femme, sauf que c'était bien le chancelier, couché sur le ventre et le cul en l'air..."

"Ils étaient nus tous les deux ?" le coupa Liutpold.

"Comme leurs mères les ont faits."

"Ah, nus tous les deux, alors. Et tu as regardé et tu as vu..."

"J'ai vu l'évêque tout nu sur lui qui le baisait sur son lit comme on baise une femme, sauf que..."

Liutplod le coupa : "S'ils étaient nus tous les deux et, selon tes dires, l'évêque dessus et le chancelier dessous... Tu as eu une très bonne vue sur le cul de l'évêque."

"Oui, il faisait plein jour, et..."

"Tu voyais mieux la fesse droite ou la gauche ? Ou bien les voyais-tu bien toutes les deux ?"

"Celle-ci." dit le serf en se touchant une fesse.

"Bon, la droite. Donc tu as bien vu la tache de naissance rougeâtre qu'a l'évêque sur la fesse droite..." dit Liutplod avec un geste qui mimait une grande tâche.

"Bien sûr, monseigneur, elle faisait presque la taille de ma main..."

"Tu en est certain ? Tu l'as clairement vue ?"

"De mes propres yeux, Dieu m'en soit témoin." dit le serf.

L'Empereur se frotta le menton et, peinant à garder son sérieux, il dit : "Je suis navré, évêque Wilibert, de vous soumettre à une telle humiliation devant tout le monde... mais auriez-vous l'obligeance de montrer à la cour vos nobles fesses ?"

Wilibert eut un sourire fugace, tourna le dos à la cour, releva ses vêtements et se pencha un peu en tendant le derrière : ses fesses étaient immaculées.

"Merci, Monseigneur, vous pouvez vous asseoir." dit l'Empereur, "Je n'ai vu aucune tache de naissance grande comme la main sur sa fesse droite ni sur la gauche. Peut-être avais-tu bu un verre de trop, serf, ce jour là, pour rêver ces choses-là ?"

"Non, je... peut-être s'est-il enlevé la tache... ou alors c'était la fesse du chancelier..." dit le serf, confus.

"Peut-être encore était-ce juste une ombre et la question du Légat du Papa lui a-t-elle fait faire la confusion..." suggéra Beowulfs, nerveux et contrarié.

Après d'autres questions posées aux trois témoins, dont les réponses contenaient sur des points secondaires nombre de contradictions, l'Empereur redonna la parole à Beowulfs.

"Avant de conclure, je veux appeler à la barre les accusés eux-mêmes. Réponds, Wilibert, en jurant sur la Sainte Croix, as-tu jamais abusé charnellement de ton chancelier Waldemar ou lui de toi ?" lui demanda l'archevêque.

"Non, jamais. Je le jure et Dieu m'en est témoin. J'aime Waldemar qui a été mon meilleur élève à la Schola, qui est mon plus cher compagnon, le meilleur de mes soutiens et mon plus vrai ami. Je l'aime et je le clame devant tous. Mais je l'aime d'un amour pur, celui-là même qui liait David à Jonathan ou notre Seigneur à son disciple préféré Jean.

"Les actes dont on nous accuse sont faux, ils n'ont jamais eu lieu. Je n'ai jamais pris dans mes bras et embrassé Waldemar dans la cathédrale, sauf pour le baiser de la paix pendant la sainte messe et devant tout le peuple de Dieu. Jamais je ne me suis isolé avec lui au jardin, sauf pour nous reposer et discuter, pas plus que je ne lui ai jamais soulevé l'habit pour le pénétrer. Enfin, je n'ai jamais rêvé de pénétrer mon chancelier comme un chien en chaleur, ni dans mon lit ni nulle part. Je le jure et Dieu m'en est témoin."

Beowulfs fit son réquisitoire final, mais bien qu'il fasse de son mieux pour être convainquant, il était évident qu'il craignait de ne pas atteindre son but.

L'Empereur dit alors : "Avant de déclarer cette session close et de nous retirer pour décider du verdict, y a-t-il d'autres accusations à présenter à cette cour ?"

"Non, aucune. J'en ai fini." dit Beowulfs.

Mais le vieil évêque Otto se leva, un parchemin à la main et il lut d'une voix claire et puissante :

"Moi, Otto, par la grâce de Dieu, évêque du diocèse d'Axelburg, devant Dieu et cette noble cour, j'accuse Beowulfs von Tierre de conspiration, de parjure, d'inceste et de faux en justice..."

L'enfer se déchaîna dans la cathédrale. Les soldats de l'Empereur ne purent calmer le tumulte que sous la menace des armes. Le silence revenu, l'évêque Otto put finir de lire son acte d'accusation de Beowulfs et de tous ses complices.


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